Actualité à la Hune

Trophée Jules Verne 2012 - Interview

Yvan Ravussin : «Loïck Peyron est plus roseau que chêne !»

Le troisième chef de quart de Banque Populaire 5, le Suisse Yvan Ravussin, livre sa version "fast mais pas furious" d’un record du Jules Verne qui continue d’impressionner. Interview.
  • Publié le : 06/02/2012 - 00:09

26,51 nœuds L'arrivée triomphale à Brest à bord d'un bateau nickel, malgré plus de 29 000 milles à la moyenne de 26,51 nœuds !Photo @ Thierry Martinez BPCE
Yvan Ravussin, 46 ansYvan Ravussin a débuté la voile en 470 et planche à voile, avant de devenir un spécialiste incontesté du multicoque. Il a entre autres succès, remporté le challenge Julius Baer 2010 en Décision 35 et participé à tous les records sur Banque Populaire V, d'abord avec Pascal Bidégorry, puis avec Loïck Peyron. Photo @ Benoît Stichelbaut BPCEInterview réalisée le 7 janvier, trois heures après l'arrivée de Banque Populaire V à Brest.

Avec sa belle gueule et sa gentillesse, il aurait pu faire un parfait acteur hollywoodien ! Yvan Ravussin, le troisième chef de quart de Banque Populaire 5, fait dix ans de moins que son âge et affiche un calme sidérant – du moins sur un quai.
A bientôt 47 ans, le Suisse né dans le canton de Vaud compte parmi les régatiers que l'on s'arrache, est un as du composite – constructeur de bateaux de course – et pointe comme l'un des grands spécialistes de la vitesse sur deux ou trois coques. Barreur exceptionnel réputé pour son "coup de patte", il détenait le record de vitesse à la barre de Banque Pop’ : 47,16 nœuds ! Mais c’était avant le tour du monde. L’aîné des Ravussin a absolument tout connu de l'aventure des multis depuis le Formule 40, tout raflé sur le Léman couru avec Fehlman, Le Cam, Bourgnon, Desjoyeaux...
En remportant le Trophée Jules Verne comme chef de quart, il a aussi effacé des tablettes son frère Steve qui détenait le précédent chrono sur Groupama 3. Chez les "Ravuss", la vitesse coule dans les veines de père en fils… Que ce soit sur la neige ou sur l’eau. Ainsi le record à la voile autour de la planète reste-t-il dans la famille !
Toujours disponible, frais comme un gardon à l'arrivée, Yvan revient sur quelques points de ce «très beau voyage», avec cet accent inimitable et nonchalant des Vaudois et Jurassiens.

 

voilesetvoiliers.com : "Fast, mais pas furious" était l'une de tes consignes auprès du quart que tu dirigeais. Cela veut dire que vous avez toujours navigué un pied sur le frein ?
Yvan Ravussin : C'est complètement ça ! Il est très facile d'aller vite avec ce bateau qui est hyper puissant. Il suffit de lofer de quelques degrés et ça s'emballe ! On est quand même monté à 48 nœuds… Mais il y a un tel couple de redressement que dès qu'il y a de la mer, les efforts sont colossaux que ce soit sur le châssis, le gréement, la mécanique ou les appendices. Du coup, si l’on veut éviter d’avoir des soucis techniques, voire tout casser, il faut tout simplement se mettre des limites. Et le bateau est compliqué, surtout si tu le compares à Groupama 3. Le mât bascule notamment, et comme le bateau est très grand et pas si large, tu peux très vite te faire dépasser. C'est une des difficultés majeures.

v&v.com : Loïck Peyron a dit à l'arrivée qu'il s'était senti un peu comme un solitaire avec trois très bons pilotes (les trois chefs de quart, ndlr. Comment fonctionniez-vous ?
Y.R. : Avant chaque changement de quart, il y avait un petit briefing météo avec Juan (Villa), le navigateur, ou Loïck – si Juan dormait – afin de lister les différentes consignes et savoir ce que l'on allait avoir comme vent et comme mer durant les quatre heures sur le pont. Ensuite, il y avait la performance du bateau à maintenir durant ces quatre heures. Mais après, durant ton quart, tu avais le choix en tant que chef de quart, si le vent mollissait ou se renforçait, de renvoyer le ris ou de le prendre, de changer de voile d'avant. Loïck laissait entière liberté. Tu n'avais pas à aller le réveiller pour larguer un ris !

Yvan Ravussin dans le grand Sud, à la colonne de winchChef de quart, le Suisse avait également en charge la partie composite et a notamment effectué la réparation sur le mât, après que l'équipage a découvert un enfoncement du carbone à cinq mètres de hauteur.Photo @ D.R. Equipage Banque Populaire 5 / BPCE
v&v.com : Il paraît que comme ton frère Steve, tu as la réputation d'attaquer fort ?

Y.R. : Ce n'est pas faux ! (Rires) Je suis plutôt régatier et quelqu'un qui aime pousser le bateau. Mais ça fait trois ans que je navigue sur Banque Populaire V et je le connais très bien. Loïck ou Juan étaient toujours là pour conforter le choix, ou temporiser. Il faut savoir que sur Banque Populaire V, il faut énormément de temps pour faire une manœuvre. Donc chaque manœuvre doit être bien méditée avant qu’il soit décidé de la faire ou non.

Equipet numérotéDans la zone de repos située à l'avant du bateau, chacun possède un équipet numéroté pour y stocker ses effets personnels. Lampe frontale obligatoire, car il y fait noir !Photo @ Benoît Stichelbaut BPCEv&v.com : C'est-à-dire, pour un empannage par exemple ?
Y.R. : Un empannage, c'est un quart d'heure. Avant que les quatre hommes en stand by interviennent, les quatre de quart commencent à préparer la manœuvre. Il faut "démoufler" le gennaker, préparer l'estrope de sécurité pour la bascule du mât et l'enroulement de la trinquette avant que les gars arrivent. On doit organiser toute la manœuvre le temps que les gars s'habillent – dans le Sud, il faut un quart d'heure pour s'habiller –, de manière à ce que dès qu'ils sortent, on puisse empanner, être aux manivelles et avoir tous ses neurones pour faire les bons choix. Il faut être très vigilant, car quand tu sors t'as un peu la tête dans le gaz et tu as vite fait de faire une faute d'inattention. Et c'est compliqué quand il fait nuit, froid et que tu es agressé par les éléments.

v&v.com : On a le sentiment que ce tour du monde semblait facile ? Mais il y a bien dû y avoir quelques moments de peur, non ?
Y.R. : La voile est un sport mécanique, il ne faut jamais l'oublier. Donc tu as toujours peur de casser quelque chose. On a fait des jolis "plantés" dans des vagues, vécu des situations que nous n'avions pas connues auparavant dans du mauvais temps. On a cassé des choses et on a été surpris de les casser, ce qui signifiait qu'on avait de la fatigue sur certaines pièces. Il a donc parfois fallu se modérer, sous toiler le bateau comme ces trois derniers jours où l'on pouvait glisser rapidement sans faire souffrir le bateau. Et ça, c'est quelque chose qu'il faut gérer.

Noël dans le PacifiqueAu beau milieu du Pacifique, quelques jours avant Noël, il a l'air de faire frais ! De gauche à droite, Thierry Chabagny, Pierre-Yves Moreau, Brian Thomson et Yvan Ravussin à la barre.Photo @ D.R. Equipage Banque Populaire 5 / BPCEv&v.com  : Loïck Peyron, est-il à bord comme il est à terre, détendu et toujours sympa ?
Y.R. : Oui, toujours. C'est quelqu'un qui fait très bien prendre la mayonnaise dans un équipage et qui a ce côté jovial. Il adore être en mer. Et dans le mauvais temps, il essaye de relâcher la tension. Il mène le bateau en flexibilité, mais n'hésite pas à calmer le jeu et à temporiser – contrairement peut-être à Pascal Bidégorry, lors du record de l'Atlantique ou des 24 heures. Quand les conditions de mer sont très mauvaises, Loïck a une telle expérience que le métier parle. Il a aussi l'intelligence de lâcher prise, par rapport à des manœuvres et à des réglages. Il va venir te dire un petit mot si t'es un peu trop en dedans. C'est ce qui est difficile à appréhender. Cela ne doit pas devenir de la croisière, mais rester de la compétition rapide. Sur ce tour du monde, il a navigué plus roseau que chêne !

v&v.com : Mais quel est son "plus" ?
Y.R. : Il y a tout un équilibre à trouver sur un maxi multicoque et sur ce point il est très fort ! Il a cette capacité à sentir quand il faut accélérer pour garder un système météo, ou ralentir quand il y a un vrai danger, comme à la fin du Pacifique lors des nuits dans les icebergs, où il a décidé durant les deux heures de grande obscurité de naviguer sous grand-voile seule, de manière à casser la vitesse du bateau. Loïck, c'est le modérateur. En tant que skipper, il se devait de ramener le bateau et les hommes, avec un record à la clé. Facile à dire… moins à réussir !

13 +1Quelques minutes après avoir accosté au port du château à Brest, Yvan Ravussin (à gauche) retrouve Marcel Van Triest (bonnet bleu), le quatorzième homme, routeur à terre du record.Photo @ Didier Ravon v&v.com : Et Juan Villa, que l'on n'a peu entendu ?
Y.R. : C'est un excellent navigateur et dur au mal. Il faut pouvoir tenir et travailler devant les écrans, à l'intérieur d'un tel bateau. Les chocs sont très violents, il y a beaucoup de bruit, et c'est dur. Le coin navigateur est dans une zone où ça bouge beaucoup. Mais Juan est indéboulonnable. Il n'hésite pas à te pousser à faire marcher le bateau proche de ses polaires afin de respecter le routage, mais sait écouter.

v&v.com : C'est quoi ton programme, maintenant ?
Y.R. : Je rentre chez moi, en Suisse. Je sais que mon frère Steve m'a préparé une belle fête. Il y a deux ans, lorsqu'il avait battu le record avec Groupama 3, j'étais chargé de son accueil au pays. Je crois qu'il va me rendre la monnaie de la pièce ! Ensuite, je vais aller skier. Mes amis m'ont envoyé des messages pour me dire que cet hiver, la neige était exceptionnelle ! On va se régaler…

 

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