Actualité à la Hune

TROPHEE JULES VERNE

Yann Guichard et Dona Bertarelli : « On repartira !»

Heureux, souriants et généreux, Dona Bertarelli et Yann Guichard n’ont pas battu le Trophée Jules Verne mais ont tout de même signé en compagnie de leurs douze équipiers, le deuxième meilleur temps depuis que ce record existe en 47 jours, 10 h 59’2’’. L’accueil de La Trinité-sur-Mer, aux alentours de minuit vendredi, avait des allures de fêtes. Petits et grands marins, amis proches et amoureux de l’aventure, tous se sont retrouvés, malgré la pluie, autour d’une coupe de champagne et d’une assiette d’huitres pour les acclamer. Le skipper français Yann Guichard et sa compagne suisse, Dona Bertarelli n’ont pas manqué de remercier très chaleureusement un par un chaque membre de l’aventure : Sébastien Marsset, Sébastien Audigane, Thierry Duprey du Vorsent, Loïc Le Mignon, Xavier Revil, Yann Riou, Antoine Carraz, Christophe Espagnon, Jacques Guichard, Erwan Israël, François Morvan et Thomas Rouxel. Entre les étreintes et les réconfortants mots de leurs proches, Yann Guichard et Dona Bertarelli nous ont accordé un moment pour revenir, à chaud, sur leur premier tour du monde... Interview croisée.
  • Publié le : 10/01/2016 - 00:01

Dona Bertarelli et Yann Guichard Dona Bertarelli et Yann Guichard à l’arrivée au ponton de la Trinité-sur-Mer après plus de 47 jours de merPhoto @ Thierry Martinez / Spindrift Racing
Voilesetvoiliers.com : Comment voit-on le monde après en avoir fait le tour en 47 jours 10 h 59’2’’ ?

Dona Bertarelli :
Le monde, je le vois pour la première fois, il est beau, riche tout comme la nature qui le compose. J’en garde de superbes images et de très beaux souvenirs qui me donnent encore plus envie de le préserver. La traversée de l’océan Indien était grise mais dans un ton extraordinaire. Le Pacifique nous a offert des couleurs de folie en plus de ces albatros et de ces baleines. J’ai l’impression de voir ce monde pour la première fois.

Yann Guichard : J'ai vraiment été émerveillé par la nature. Les animaux m'ont toujours passionné et le fait de les admirer dans leur milieu naturel a renforcé mon envie de les protéger. Elle est belle et il ne faut pas la déranger. Les albatros m'ont beaucoup plus ému que les paysages de soleils couchants. Ça peut paraître étonnant mais je retiendrais plus ces moments là de ce tour du monde.

Voilesetvoiliers.com : Racontez-nous ce premier passage du cap Horn…
Y. G. :
Le passage du Horn m'a procuré un vrai plaisir parce que les conditions étaient idéales : le vent était faible, la mer calme avec un grand soleil. On a aussi eu le temps d'apprécier la Terre de Feu puisqu'on la longée pendant plus de 24 heures. C'était magnifique, mon premier Cap Horn ! Ce qui n'était pas le cas de certains loups de mer à bord (rires), mais ça n'était certainement pas le dernier pour moi non plus.
D. B. : Des albatros volaient par centaine autour de nous ! C'était incroyable !

arrivée Spindrift 2Les quatorze hommes - et femme - de l"équipage de Spindrift 2 peu après le passage de la ligne au large de Ouessant, vendredi après-midi.Photo @ Spindrift Racing Spindrift RacingVoilesetvoiliers.com : Comment était l’ambiance à bord de Spindrift 2 ?
Y. G. :
De la ligne de départ à l’arrivée, ça a été excellent. Chaque membre de l’équipage a été exceptionnel dans son domaine et sur le plan collectif. Même après l’avarie survenue sur le foil bâbord 
l’équipe est restée soudée et positive. (Le 7 décembre 2015, le trimaran a heurté un OFNI dans le nord des Kerguelen. Le winglet du foil babord s'est cassé dans la collision. Une fuite au niveau du puit de foil a été décelée et colmatée par Antoine Carraz et François Morvan ; ndlr).

D. B. : J’ai vécu pleinement et d’une formidable manière chaque jour de ce tour du monde. Je ne regrette absolument rien. J’ai appris à connaître chaque équipier un peu plus personnellement chaque jour. Ca a été une vraie aventure humaine. Devenir la femme la plus rapide autour du monde est une fierté rendue possible grâce à mes enfants qui m’ont laissée partir. Je suis très émue car s’il m’a fallu du courage, à eux il en a fallu encore plus, ce n’était pas juste une maman qui partait mais un beau père et donc l’unité familiale. Chez les marins, habituellement le père ou la mère reste à la maison, sauf que pour nous c’était les deux. Ils ont eu beaucoup de courage de rester seuls pour nous permettre de vivre cette aventure. Je leur dédie d’ailleurs ce titre honorifique de femme la plus rapide du monde. 
Y. G. : C’était important pour moi d’avoir Dona à bord, elle a été une vraie aide dans les moments de doute, on est resté très proche tous les deux. L’avarie sur le foil représente un des moments les plus durs de la tentative tout comme la longue remontée de l’Atlantique Sud au près avec des vagues de face. Je souffrais pour le bateau en me demandant à chaque impact s’il n’allait pas se disloquer. Même si l’on possédait 500 milles d’avance au cap Horn je suis resté assez lucide. Je savais qu’on en aurait 1 500 de retard au final. Je n’ai pas éprouvé de frustration, plus de la déception pour l’équipage mais l’aventure a été belle du début à la fin.

« Je n’ai pas souffert, pas eu peur, pas été stressée »

Voilesetvoiliers.com : Quelles souffrances endure-t-on sur un tour du monde et 47 jours passés en mer ?
Y. G. :
Entre celle physique et mentale, la seconde m’a beaucoup plus touchée. Physiquement ça n’a pas du tout été une épreuve au contraire de l’aspect mental qui m’a beaucoup épuisé. Ce n’est cependant pas une « souffrance » mais plus une anxiété persistante et résiduelle en tant que skipper et garant du bien-être de mes équipiers et du bateau. J’avais peur pour le bateau, la casse me hantait sans que ça ne devienne une angoisse : c’était une préoccupation soutenue. Parfois et selon les conditions de mer, je ne fermais pas l’œil, je souffrais avec le bateau, je fais corps avec lui. Pour moi les bateaux ont une âme, c’est pourquoi je n’aime pas leur tirer dessus. Ce trimaran fait maintenant partie de ma famille et quand il souffre je souffre aussi. Lorsqu’on est équipier on ne ressent pas du tout les mêmes choses. En tant que skipper j’ai passé mon temps à freiner les gars. J’étais obligé d’incarner ce rôle de chef d’orchestre pour les tempérer. Quand j’étais équipier, j’étais comme eux. Lorsque je prenais mon quart, je ne voulais qu’une chose : c’était aller le plus vite possible et c’est aussi ce qu’on leur demande. Avoir la responsabilité de treize personnes au milieu du Pacifique modifie évidemment ta manière de naviguer, ça devient de la gestion de risque continu. 

D. B. : Sur ce tour du monde je n’ai pas souffert, pas eu peur, pas été stressée, ça a été une aventure vécue pleinement sans souffrance. Bien sûr, il existe des moments difficiles mais ils ne durent jamais trop longtemps. Ce bateau va tellement vite qu’au bout de deux jours on est déjà sortis du système météo. Que ce soit au niveau de la fatigue ou physiquement je ne me sens pas outre mesure affaiblie, je n’ai pas eu de manque.

Arrivé Spindrift La Trinité 2Le petit port du Morbihan accueille ses marins revenus avec le titre honorifique du deuxième tour du monde le plus rapide de l’histoire.Photo @ Eloi Stichelbault / Spindrift Racing

Voilesetvoiliers.com : Que vous a-t-il manqué pour battre le record de Loïck Peyron ?
Y. G. :
Clairement un brin de chance sur la météo… Il y a au moins trois jours que l’on pourrait imaginer ne pas perdre. Malgré notre très belle descente de l’Atlantique, on perd quand même un jour sur la fin, puis deux pendant la remontée. Ensuite le Pacifique a presque trop bien porté son nom puisqu’il n’a pas été très agité même si l’on a finalement de l’avance au cap Horn (18 h 11’ d’avance au Horn sur Banque Populaire V ; ndlr). En fait, on a eu le choix soit d’aller dans un anticyclone, soit d’aller dans les glaces. On a privilégié l’anticyclone, sans regret. Passer dans les glaces nous aurait fait gagner une journée et demie mais le risque était trop important. L’océan Indien n’a pas été fantastique non plus, en fait il n’y a que le premier tronçon d’Ouessant à l’équateur (4 jours, 21 h 29’) qui a été formidable avec un temps canon au passage. Celui là va être dur à battre (rires). Après cela reste un sport et comme tous sports, il faut une part de chance, on ne choisit que nos sept premiers jours dans ce type de record. Peu importe le bateau tant que celui-ci soit capable d’aligner 30 nœuds sur 24 heures, le Trophée Jules Verne est prenable. Je pense qu’à l’heure actuelle nous avons le meilleur bateau pour battre le record, si l’on est arrivé au final assez proche d’IDEC c’est que nous avons butté contre des systèmes météo car en condition similaire nous sommes bien plus rapides. Sans ça on lui aurait mis un caramel. Je pense qu’il est battable de deux à trois jours. 

« Avec la météo qu’avait eu Orange II, on est capable de faire 42-43 jours »

Voilesetvoiliers.com : Thierry Duprey du Vorsent, l’un de vos deux équipiers et détenteur du record actuel avec Loïck Peyron sur Banque Populaire V affirmait que la recette du Jules Verne était un mélange de réussite technique et météorologique. Vous considérez-vous en manque de l’un des deux ingrédients ?        
Y. G. :
L’idée de remettre un mât plus long n’est pas la bonne. A l’heure actuelle, il n’existe pas de bateau de course au large capable de passer une dorsale qui avance à 25 nœuds, même avec 10 mètres de mât en plus. Notre trimaran Spindrift 2 est, par rapport à Banque Populaire V, 3 à 8 % plus rapide dans le petit temps. Le problème est de dépasser ces systèmes météo de vent faible qui, eux-mêmes, avancent vite. On a rencontré des systèmes qui habituellement s’évacuent plus facilement. Dans l’Indien, on a butté cinq jours durant contre une dorsale qui avançait à 20-25 nœuds. On a exploité au maximum la météo qu’on a eu. Avec la même qu’avait eu Orange II (en 2005 ; ndlr) , on est capable de faire 42-43 jours !

Yann Guichard et Dona Bertarelli 2Yann Guichard et Dona Bertarelli dans la remontée de l’Atlantique Sud, le record étant en train de leur échapper…Photo @ Yann Riou / Spindrift Racing

Voilesetvoiliers.com : Repartirez-vous cette année pour une nouvelle tentative ?
Y. G. :
L’objectif final de ce trimaran est de remporter ce Trophée Jules Verne. Il a été acheté et amélioré pour ça. Ce record est le plus beau et le plus difficile à atteindre. Aujourd’hui on termine une superbe histoire, on va se reposer et décider un peu plus tard. Notre saison 2016 est déjà bien remplie, nos partenaires ont des attentes sur nos autres programmes mais si les conditions sont réunies pour repartir dès cet hiver, on repartira !

Voilesetvoiliers.com : Votre campagne a été bien suivie sur les réseaux sociaux ainsi que dans les écoles. Avez-vous conscience de ce succès ?
D. B. :
On voulait vous faire vivre et partager un tour du monde comme jamais vous ne l'aviez vécu auparavant.
Y. G. : Éveiller les jeunes consciences sur la fragilité du globe a été l’un de nos défis et je crois que Dona l'a bien relevé au travers des cours destinés aux élèves des écoles suisses et françaises. On fait aussi ce métier pour faire rêver les gens et donner aux enfants l'envie de naviguer et de préserver leur monde. Grâce aux images et aux vidéos de Yann Riou (le ‘’mediaman’’ du bord), je crois que l'expérience a été bien vécue et partagée par tous ceux qui ont suivi l'aventure. 
D. B. : Je me suis découverte une vraie passion pour le partage et la transmission par l'écriture aux enfants. Etant déjà très impliquée dans ma sphère familiale et investie dans la création des réserves marines, je pense que je prendrais plus souvent la parole en faveur de la préservation de la planète.
Y. G. : Vu le monde qu'il y a ce soir (vendredi soir ; ndlr), pour nous accueillir je crois qu'on a réussi notre mission !

Yann Guichard et Jacques GuichardYann Guichard, fier de féliciter son petit frère, Jacques, régleur et barreur d’exception, devant la foule trinitaine Photo @ Eloi Stichelbault / Spindrift Racing

Quel sentiment prédomine à propos des océans après avoir bouclé un tour du monde ?  
D. B. :
Nous savions tous que les océans et le monde étaient en danger mais là nous avons eu des preuves identifiables et visibles des méfaits de l’homme sur la planète. C’était comme si l’océan nous adressait son témoignage et nous rappelait de lutter pour sa préservation. La mer nous appelle et nous implore son aide, c’est ce que j’ai écrit aux enfants pendant le tour. On a trouvé du pétrole sur notre coque centrale au milieu de l’océan Indien. Comment est-ce possible ? Personne ne vit là-bas, ce n’est pas normal… On a aussi évidemment rencontré beaucoup de déchet et c’est peut-être même l’un d’eux qui a endommagé notre foil. Ce tour du monde a changé ma vision et désormais je sais de quoi je parle quand j’évoque la pollution des mers. Mais je veux avant tout retenir toutes les magnifiques images dans ma tête pour toujours. A bord, nous avions deux équipiers présents avec Loïck Peyron sur le précédent record qui n’avaient pas vu une seule baleine alors que nous en avons observé des centaines !

Christophe EspagnonChristophe Espagnon, équipier d’avant, aide vidéo et responsable médical de l’équipage trouve du réconfort après 47 jours d"effort.Photo @ Eloi Stichelbault / Spindrift Racing

Equipage de Spindrift 2 :
- Yann Guichard
- Dona Bertarelli (SUI)
- Erwan Israël
- Sébastien Audigane
- Antoine Carraz
- Thierry Duprey du Vorsent
- Christophe Espagnon
- Xaviel Revil
- Jacques Guichard
- Loïc Le Mignon
- Sébastien Marsset
- François Morvan
- Thomas Rouxel
- Yann Riou