Actualité à la Hune

Carte blanche à Denis Horeau

Une édition en trompe l’œil

À première vue, cette 8e édition du Vendée Globe est un réel succès, tant à terre qu’en mer. Une affluence record aux Sables-d’Olonne et un impact média en progression. Une nouvelle organisation de qualité. À terre un trio de femmes très efficaces à la manœuvre, ce qui est inédit dans une course de ce niveau : Laura Le Goff, Directrice Générale, très bien entourée par Stéphanie Ruchaud et Noémie Bigot, rompues à cette organisation. Une première réussie pour une Direction de course expérimentée : Guillaume Evrard, Hubert Lemonnier et Mathias Louarn, assistants du directeur de course, Jacques Caraës.
  • Publié le : 21/03/2017 - 18:23

arrivée Le Cléac"hAprès deux deuxièmes places, Armel Le Cléac'h signe un magnifique succès sur ce 8e Vendée Globe au terme d'une lutte acharnée avec Alex Thomson. Photo @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée Globe

En mer, un vainqueur magistral, Armel Le Cléac’h : auteur d’un immense exploit, sans failles. Un magnifique deuxième, Alex Thomson, qui a prouvé qu’il existe des alternatives à l’école de Port-la-Forêt. Une belle diversité «sociologique» des skippers, qui confirme que l’on peut s’engager dans le Vendée Globe pour bien des raisons différentes. Pour gagner, pour faire le tour du monde coûte que coûte - et l’expression prend ici tout son sens (investissement, volonté…) - pour naviguer en solitaire durant 4 mois, ou pour réussir une aventure unique au monde.
 

Denis Horeau, directeur de course du Vendée Globe 2012Denis Horeau, ancien directeur de course du Vendée Globe, délivre ses commentaires avisés sur cette 8e édition sur voilesetvoiliers.comPhoto @ Jean-Marie Liot/DPPI/Vendée GlobeOn peut aussi y délivrer un message. Ceci à la condition sine qua non que le skipper le porte au plus profond de lui-même, et qu’il soit persuadé de l’absolue nécessité de le diffuser largement. Seul le Vendée Globe peut offrir une telle tribune. Eric Bellion et Rich Wilson en sont les meilleures illustrations. En plus de faire le tour du monde ils ont œuvré entre 2 et 4 heures par jour pour fabriquer et transmettre leur message. Quand on connaît la complexité et l’exigence des 60 pieds IMOCA, consacrer ce temps pour ses convictions est un véritable tour de force.

Pour faire la promotion de la «différence est une force», qu’il défend depuis 15 ans, Eric a réuni une équipe de 10 personnes. Il en a confié le management à Fabienne Lemaignen. Puis il a embarqué 14 mécènes et leurs 80 000 salariés à bord de «Commeunseulhomme». Enfin, Eric a produit et transmis 153 vidéos et demandé aux mécènes d’en réaliser 27 autres sur le thème de la différence. Il a participé à 10 séances d’«afterwork» pour souder une formidable équipe de centaines de milliers de supporters. Le résultat est sans appel : 68 000 fans sur Facebook, la 5e place des skippers les plus nommés sur les réseaux sociaux et plus de 3,3 millions de visionnages de ses vidéos !

Portrait Rich WilsonL'éducation par la voile : tel est le credo de Rich Wilson dont le programme éducatif a été, parmi tous ceux des concurrents de cette édition, de loin le plus suivi.Photo @ Vincent Curutchet/DPPI/Vendée Globe

Persuadé que l’éducation doit être supportée par un engagement captivant, Rich réalise des programmes éducatifs depuis 25 ans. Durant ce Vendée Globe, il a envoyé ses dits programmes à plus d’un million d’élèves dans 79 pays différents. Il a réalisé 274 documents inédits, en plusieurs langues : enregistrements audio, rapports sur les sciences de la mer, notes médicales sur l’asthme dont il souffre, analyses de ses équipements de bord (panneaux solaires, éoliennes, etc.). Ainsi que tant d’autres sujets que le Vendée Globe permet d’aborder. Le concentré de l’engagement de toute sa vie au service d’une conviction.

L’événement Vendée Globe (village, digital, VIP, vidéo…) a évolué avec les années. Mais la course, le cœur du réacteur, n’a pas beaucoup bougé. C’est pourquoi cette édition s’achève sur des prises de paroles conflictuelles entre plusieurs skippers (Jean Le Cam, Fabrice Amadeo, Vincent Riou, Sébastien Destremau). Elle soulève également des interrogations auxquelles il faut amener des réponses au plus vite.

Le Cam RiouJean le Cam (ici à son arrive) et Vincent Riou ont été, après course, au cœur d'échanges virils avec d'autres concurrents tels que Fabrice Amedeo et Sébastien Destremau.Photo @ Olivier Blanchet/DPPI/Vendée Globe

Tentons de donner ci-dessous quelques éclairages sur ces différents points saillants.

Améliorer les règles de course
Elles doivent être plus simples et plus claires : il faut démonter le mille-feuille d’articles entassés sous la pression du lobby de skippers qui y ont imposé leurs intérêts au fil du temps.

Une participation importante : 29 bateaux.
La capacité actuelle du ponton Vendée Globe aux Sables-d’Olonne se limite à 27 places. Seuls d’importants travaux pourraient changer la donne. Ne faut-il pas alors revenir à une flotte de 27 bateaux bien préparés, qui disposent d’une vraie place chacun ?

Un taux de réussite élevé : 66 % classés
Les skippers de cette année étaient de bons marins. Certains n’avaient pas une expertise du solitaire. Ils ont eu des conditions très favorables jusqu’à leur arrivée dans les mers du sud, puis des conditions «standards» après. Ces conditions clémentes leur ont permis de s’installer progressivement dans la course et d’apprendre «le solitaire», le cas échéant. Certains bateaux étaient très âgés : 19 ans et plus pour plusieurs IMOCA. Que ce serait-il passé avec un départ très dur, comme en 2008, par exemple ? Comment ces bateaux auraient-ils résisté dans des conditions plus musclées, fréquentes dans cette course ?

départ Vendée Globe 2016Vingt-neuf marins étaient au départ de cette 8e édition le 6 novembre dernier. Dix-huit se sont classés au terme de cette circumnavigation en solitaire. Photo @ Vincent Curutchet/DPPI/Vendée Globe

Une édition internationale
Neuf nationalités étaient représentées au départ, France mis à part. Soit 31 %. On est loin des 50 % de 1992 et 2000, et des 43 % de 2008. Alors ces neuf nationalités sont-elles la confirmation d’une volonté de faire un événement international ? Quatre d’entre elles étaient représentées par des marins de plus de 60 ans, faisant très probablement leur dernier Vendée Globe ! Et avec leurs moyens financiers personnels. Restent donc cinq jeunes skippers étrangers qui pourraient revenir en 2020.  

Inflation des budgets
L’inflation est patente et dénoncée par tous. On peut l’estimer à entre 15 et 20 % pour les plus gros budgets. Elle est en partie due au réajustement permanent de la jauge. Cette dernière est indexée aux budgets que les skippers leaders peuvent investir en Recherche et Développement pour des technologies très onéreuses, capables de leur offrir le petit gain de vitesse tant recherché. Illisible, instable, la jauge barre l’accès aux jeunes skippers et aux étrangers, et à leurs potentiels sponsors. Même des partenaires historiques hésitent à participer dans l’avenir tant les budgets sont devenus irréalistes.

Hugo BossAvec son Hugo Boss, considéré par certains comme le plus rapide des bateaux de la flotte, Alex Thomson disposait d'un des budgets les plus conséquents. Photo @ Mark Lloyd/Hugo Boss

L’assistance au centre des débats
En 2016 l’assistance depuis la terre vers les skippers en mer est devenue un sujet majeur. Elle se traduit, entre autres, par des conseils sur la marche ou l’entretien du bateau, des conseils médicaux pour le skipper, une analyse de la forme des autres concurrents, etc. Cette aide à distance est maintenant jugée comme un mal nécessaire pour permettre aux marins de gérer des bateaux devenus trop complexes. Pourtant l’ADN de la course est clair : «sans assistance». N’est-on pas allé beaucoup loin en laissant cette assistance se développer au sein des équipes professionnelles ? Peut-on encore valoriser l’authenticité de la course dans sa communication et laisser cette assistance envahir l’événement ?

Des bateaux «sûrs»
Six bateaux neufs «seulement» ont été construits pour cette édition. C’est très peu. Plusieurs skippers ont donc dû acheter des vieux IMOCA. Aujourd’hui, presque tous les bateaux de cette édition ont été vendus (lire Voiles et Voiliers n° 553). Ils sont prêts à prendre le départ en 2020 et leurs nouveaux propriétaires entendent bien ne pas les modifier. Les règles de course de 2020 n’ayant pas été prévues par l’organisateur, la SAEM Vendée, il va être difficile d’imposer à ces nouveaux acquéreurs des transformations pour plus de sécurité. Laissera-t-on les vieux bateaux prendre le départ ? Ou les contraindra-t-on, enfin, à appliquer des normes de sécurité efficaces, au risque d’éliminer plusieurs de ces «ancêtres» ?

arrivée AttanasioA bord de l'un des plus anciens bateaux de la flotte (son Famille Mary-Étamine du Lys a été lancé en 1998), Romain Attanasio, excellent marin, a réussi un joli Vendée Globe.Photo @ Olivier Blanchet/DPPI/Vendée Globe

Le Vendée Globe est né il y a 27 ans. Mais seules huit éditions ont été organisées : c’est peu. Pendant ce temps, les marins et le public qui suit la course ont beaucoup changé. Les technologies, les matériaux, les communications, les bateaux et nos modes de vie ont également beaucoup évolué. Au terme de cette 8e édition, bien des questions restent ouvertes : les qualifications, les budgets, l’équité, les 50 jours d’écart entre le premier et le dernier, la place des aventuriers, une professionnalisation de l’organisation, l’assistance et la communication non contrôlée, l’indépendance de la Vendée par rapport à la Classe IMOCA, la sécurité, l’internationalisation…
La Volvo Ocean Race et la Coupe de l’America ont su opérer une réelle révolution pour rester au firmament de la voile mondiale. Le Vendée Globe saura-t-il le faire à son tour ?