Actualité à la Hune

BOL D’OR MIRABAUD

Une si belle octogénaire

Le Bol d’Or Mirabaud, c’est LA fête de la voile à Genève. Les régates ne manquent pas sur le lac et les régatiers locaux de très haut niveau se sont imposés sur toutes les mers du monde. Mais le Bol d’Or, c'est aussi la «course mère», celle qu’il faut faire et refaire, qu’importent les conditions comme la pétole de ce week-end ou le coup de vent de 2017. Soixante-six milles et demi à parcourir, de Genève au Bouveret et retour avec une flotte hétéroclite mais des marins unis par la même passion.
  • Publié le : 10/06/2018 - 17:37

Départ 2018Tout le Léman, depuis la Société nautique de Genève jusqu'à Chambésy, qui touche Genève, est barré par une ligne ininterrompue de bateaux au moment du départ. A noter que les multicoques bénéficient d'une ligne différente. La flotte présente sur le lac était composée de 543 bateaux cette année. L'heure de départ est la même pour tous.Photo @ Loris von Siebenthal/Bol d"Or Mirabaud
«Lorsque vous, Français, pensez au Bol d’Or, s’amuse Rodolphe Gautier, président du comité d’organisation  et propriétaire du Ventilo M1 Safram, vous avez toujours le même mot en bouche : rafraîchissant.» Et ce qualificatif n’est en rien péjoratif. Bien au contraire, car la grande classique suisse est un lieu de créativité à nul autre pareil. On y croise des voiliers que l’on voit rarement ailleurs et qui d’ailleurs ne naviguent que sur plan d’eau fermé. Safram, justement. Lorsque Gautier et ses amis équipiers, tous amateurs, se mirent en tête de disputer le Tour de l’île de Wight en 2016 à bord de leur joli catamaran, ils n’allèrent  pas plus loin que les Needles, la mer formée qu’ils rencontrèrent à la sortie du Solent, explosant la sous-barbe, mât et voiles dégringolant dans un bel ensemble.

Libera L'improbable Libera hongrois, Taxiphone Premium Raffica, barré par Zsolt Kiraly avec treize hommes à bord. Ce plan Bruce Farr de 12,70 mètres, qui a mené toute la course en moconoque, s'est fait dépasser dans les tous derniers milles par le Psaros 40 TBS.Photo @ Philippe Joubin

On imagine mal en effet l’étonnant Libera Taxiphone Premium Raffica hongrois, long de 12,70 mètres avec treize hommes d’équipage dont une dizaine au trapèze, pesant 1,5 tonne et propulsé par 400 mètres carrés de toile dans les petits airs, autre part que sur un lac. On croise aussi sur la ligne de départ un étonnant proto à foil aux formes très similaires à celle d’un Moth mais version XXL, baptisé MLX Archimédien mais pour quatre équipiers. On y voit encore l’épatant monofoil Gonet, prototype de monocoque à foils, récemment mis à l’eau, dû à Eric Monnin et dont le fonctionnement est peu ou prou similaire à celui des futurs bateaux de la Coupe de l’America. Long de 8 mètres, pesant 850 kg pour 82 mètres carrés de toile maxi au portant, ce bateau mené par quatre équipiers se sustente très rapidement sur ses foils amovibles pour atteindre facilement 25 nœuds, et ce, dans une grande stabilité.
Mais ce n’est pas au cours de cette édition anniversaire, marquée par des brises évanescentes qu’Eric Monnin, frère de Jean-Claude, membre de l’équipe architecturale de Team New Zealand, a pu atteindre son objectif : gagner le Bol d’Or. Il a terminé 8e monocoque et 2e dans sa catégorie (TCF1) mais à moins de deux minutes du vainqueur.

Monofoil GonetLe monofoil Gonet est un monocoque à foils escamotables, lancé lors du printemps 2018. Hélas, contrairement à cette photo prise lors de ses essais, il n'y avait pas assez de vent cette année pour qu'il vole.Photo @ Loris von Siebenthal/Bol d"Or Mirabaud

Et puis, il y a cette flotte des efficaces autant qu’élégants Psaros, des surpuissants M2, des petits nouveaux Easy to Fly  avec, bien sûr, Jean-Pierre Dick à bord de celui barré par Benoît Marie  et bien évidemment les Décision 35, ces catamarans rois du lac, menés par des équipiers hautement professionnels et parmi lesquels cette année se trouvaient Loïck Peyron ou encore Fred Lepeutrec, pour ne citer qu’eux parmi les nombreux marins français ayant fait le déplacement.

Côté voiliers plus traditionnels, les Grand Surprise (avec Christine Briand enrôlée sur Bachi-Bouzouk) mais aussi et surtout les Surprise, indémodables sur le lac et toujours les plus nombreux (121 cette année !) ou encore les ravissants Toucan et même quelques Corsair. Et bien évidemment nombre de monocoques de toutes tailles et de tous équipements, croiseurs plus ou moins préparés et aux équipages plus ou moins affûtés qui sont là parce que c’est la fête, parce qu’il faut y être.

LadyCatLadycat Powered by Spindrift Racing, le D35 de Dona Bertarelli modifié pour cette édition du Bol d'Or, n'a pas fait la passe de trois en cinq ans, objectif que s'était assigné l'équipage, malgré un début de course en tête.Photo @ Nicolas Jutzi/Bol d"Or Mirabaud

«Mais depuis 20 ans, note Rodolphe Gautier, si le nombre de participants demeure très élevé, le niveau global de la flotte est monté et celle-ci est moins hétérogène. La folie est moins présente : elle se trouve en Hongrie. Là-bas sur le lac Balaton, c’est le nouveau labo de la voile. Ils sont sans limite dans l’inventivité comme l’était le Bol avant.»
De plus la très élitiste Société nautique de Genève, club organisateur, met les petits plats dans les grands pour accueillir les milliers d’équipiers qui s’y pressent. D’habitude hermétiquement closes, les portes de la SNG leur sont désormais ouvertes en grand, proposant concerts (en partenariat avec le Montreux Jazz Festival) mais aussi soirées, paella géante, bar chaleureux, mini-village 
 mais hautement qualitatif d’exposants et l’endroit en ce beau week-end ensoleillé est des plus courus.

Départ Bol d"Or 2018Le Bol d'Or Mirabaud c'est aussi une immense fête et un grand spectacle apprécié des Genevois.Photo @ Anna Ricca/Bol d"Or Mirabaud
Cette année, le Bol, ce fut un départ extraordinaire sur deux lignes : les multicoques (D35, M2, Easy to Fly, Diam 24 cata de sport, etc.) devant et la meute des monocoques derrière, sur une seule et même droite qui relie les deux rives du lac. On pourrait passer d’un bateau à l’autre tellement il y en a. Hormis les compétiteurs, tout ce qui flotte sur le Léman est présent : immenses bateaux à passagers typiques aux roues à aube, vedettes, semi-rigides, canots automobiles Riva comme s’il en pleuvait… Il y a même le futuriste Evian One aux lignes étonnantes, lancé voilà peu par une start-up rochelaise et qui relie l’aéroport de Genève au complexe hôtelier Evian Resort.

Moth geantEtonnant engin que ce Moth géant pour trois équipiers. Les conditions étant trop légères, l'équipage avait installé une dérive normale et non le foil sur lequel il est censé voler.Photo @ Philippe Joubin

Seul absent : le vent. Alors il faut s’en remettre à l’art très lémanique des experts du cru qui décortiquent la moindre risée dévalant les montagnes, l’influence des orages sur les thermiques, les petits courants générés par les rivières… Tout en finesse. Le Bol d’Or est un jeu de patience. Et les vérités entrevues à certains moments se défont l’instant d’après. Demandez à Dona Bertarelli et Jean Psarofaghis qui voulaient tant s’approprier définitivement le trophée  honneur remis à ceux qui gagnent trois fois en cinq ans  la première en multicoque et le second en monocoque. Ils en sont repartis marris.   «Pour toutes les équipes, le Bol d’Or est la régate de l’année la plus compliquée à gagner, explique Arnaud Psarofaghis, neveu de Jean et équipier sur le vainqueur 2017, Alinghi. Il ne faut pas seulement naviguer proprement, éviter les erreurs. Il faut aussi avoir un peu de chance.» Demandez aussi aux Hongrois de Raffica qui dominèrent toute la course mais ont été dépassés dans les ultimes longueurs par le Psaros 40 TBS de François Thorens et son équipage après 17 h 30 de course.

MobimoPeu après minuit, après 14 h 14'02" de course le D35 Mobimo s"ammarait en premier devant la Société Nautique de Genève grâce à une remontée fantastique dans les derniers milles. Son barreur, Christian Wahl, surnommé le «Sorcier du lac», gagne son 7e Bol d'Or !Photo @ Nicolas Jutzi/Bol d"Or Mirabaud
Un jeu usant aussi : lorsque les premiers multicoques en finissaient, moins d’un tiers de la flotte avait passé la mi-parcours… Et le premier Surprise (G. Hominal et ses fils, barré par Nicolas Kauffman) a effectué l’aller-retour en 26 h 24’ 15’’, soit 12 heures de plus que le vainqueur absolu, le Décision 35 Mobimo (temps de course : 14 h 14 52’’) barré par «le sorcier du lac» Christian Wahl vainqueur pour la 7e fois, ce que seuls Philippe Durr, Philippe Stern et Pierre-Yves Jorand avaient réussi jusque-là.
Un mythe de la voile, une organisation hors pair, des bateaux «rafraichissants», des vedettes de la compétition, un plan d’eau unique sur lequel est donné le départ, qu’il vente ou pas. En sport, quelle que soit la discipline, les grandes épreuves, celles qui durent, traversent les années et qui marquent les participants comme les spectateurs, sont aussi les plus simples.

Sire de DuinOn peut aussi disputer le Bol d'Or sous génois seul et se servir de la bôme pour établir un taud ! Rien ne l'interdit comme le prouvait l'équipage de Sire de Duin, qui en était à sa 3e participation. Et trois heures après le départ, lorsque cette photo a été prise, il n'était pas dernier...Photo @ Philippe Joubin

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