Note :
Quand on est sur l'eau toute une journée, les grands skippers sont devenus des hommes familiers, et on s'est physiquement intégrés à l'allure d'un bateau. Ce qui est étrange, c'est d'être attendu le soir en arrivant au port. De voir tous les gens sur la jetée.
Photo © Julie Bourgois
C'est étrange d'être acclamé par la foule. Ça ne m'était jamais arrivé. Enfin, pas vraiment acclamé, mais... observé. Admiré aussi un peu.
C'est ça quand on navigue avec Franck-Yves Escoffier. On rentre au port de Fécamp vainqueur du Grand Prix de Fécamp par trois manches à zéro, vainqueur par KO sur Crêpes Whaou 3, et là, des tas de badauds sont massés sur les quais pour nous voir arriver, et ils nous regardent, ce qu'on fait sur le bateau, la moindre chose qui se passe - et quand on boit une bouteille d'eau, c'est comme si un murmure parcourait la foule <Oh regarde, elle boit une bouteille d'eau !> C'est étrange d'être un vainqueur.
Dix heures plus tôt je ne me doutais pas de ce que c'était. Je traînais mes guêtres sur les parkings du port de Fécamp, sans trop savoir ni où, ni quand, ni avec qui j'allais embarquer pour ce Trophée, je traînais mes guêtres, et franchement vous auriez pu être à ma place. C'est pas si dur, en fait, d'embarquer sur un Multi 50 au Trophée de Fécamp - c'est après que c'est difficile.
Reprenons. Une heure avant le départ, j'apprends que j'embarque avec Franck-Yves Escoffier, et on me présente un homme occupé, qui lève un bout de nez au-dessus de son croissant. Je lui assure que je me ferai discrète, il me dit : <Oh, mais vous pouvez parler>.
Ce jour-là, à Fécamp, c'était Yves Le Blévec (Actual) derrière Franck-Yves Escoffier (Crêpes Whaou 3). Un avant-goût de Rhum ? Dans deux mois, à Saint-Malo, verra-t-on le même instantané ?
Photo © Julie Bourgois
Et je me retrouve coude à coude avec cet homme qui prend le Rhum comme une petite histoire. Un homme au palmarès long comme un jour sans vent. Coude à coude, mais heureusement du même côté. Pas comme Yves Le Blévec qui lui, a eu la mauvaise idée ce jour-là de se trouver sur le plan d'eau de Frankie. Certains l'appellent Frankie, moi je dirais même Frankie-la Gâchette. Franck-Yves a des tas de surnoms, et personne ne l'appelle Frankie, sauf Antoine Koch. Frankie le maître de cérémonie.
Il a pourtant l'air de tout sauf d'une bête de course, il a l'air d'un grand écrivain, un type invité chez Pivot, il n'a pas du tout l'air de ce qu'il est. Un dur à cuire, sans nul doute, après vingt ans de pêche dans les pognes. Un drôle de type, ce Franck-Yves. Inattendu, vraiment. Marin-pêcheur derrière sa gueule d'intello. Pêcheur, mais régatier. Rien comme tout le monde. Un homme civilisé, courtois, respectueux des règles et du dialogue, qui les met tous au tapis. Il tient du loup déguisé en mère-grand. <Quand je suis arrivé dans la pêche on m'a appelé l'intello : j'avais des lunettes, j'étais Parisien... C'est vrai que par rapport à certains pêcheurs, j'étais plutôt intello>. Il a tout de suite été drôle.
Ça a commencé à chauffer déjà sur le terre-plain avant le départ de la course, Le Blévec et Escoffier s'accrochaient pour une règle de course. Comme deux boxers qui se cherchent avant le ring. La veille, ils avaient fait ex-aequo, la tension était palpable. A ce moment-là, j'ai cru que Le Blévec ne ferait qu'une bouchée d'Escoffier. Inattendu, ce Franck-Yves...
Sur l'eau, le temps s'étire, long comme un matin sans vent. Pétole. <C'est un des sports favoris des voileux : l'attente>, m'explique mon voisin Christophe, prof de voile à Dieppe, invité comme moi, mais fin connaisseur. <Quand tu es marin, il faut avoir trois qualités : être patient, être très patient, être infiniment patient>, ajoute le Sacha Guitry de la voile normande.
Pétole et notre orchestre s'accorde. On enchaîne les manoeuvres. Je devrais dire <ils>, mais j'aime bien dire <on>.
Ils ne forment qu'une seule ligne, et leurs déploiements ressemblent à une traînée de poudre. Col, Escoffier, Lagarrigue : cette armée-là ne comprend que des généraux.
Photo © Julie Bourgois
Au début, ils sont une armée de soldats anonymes. De la nature en force, une force de la nature sans individualités, sans détails. Les informations et les actes s'enfilent comme une traînée de poudre. Jamais ils ne se coupent la parole. Comme une équipe de braqueurs qui ont répété le scénario au millimètre, ça fait pas un pli. Je me rends compte que cette petite armée ne compte que des généraux.
Entre Le Blévec et Escoffier, ça avait commencé à chauffer dès le briefing, quasiment sur le parking. La suite c'est ça, des manoeuvres de folie où l'on jette toutes ses forces.
Photo © Julie Bourgois
L'athlète tout en noir qui court attraper le gennaker à l'avant, c'est le vice-champion du monde de match-racing, en toute simplicité, Sébastien Col. Le gars tout fin à côté, l'air malin, n'est autre que l'excellent Antoine Koch. Et à l'écran déporté, maître ès tactique, Jérémie Lagarrigue.
<Papa ! Chacun à son poste !> commande Kevin Escoffier, blondinet de 30 ans qui a l'air d'en avoir 18. Franck, qui était parti mouliner un peu, reprend la barre. <Moi qui voulais manoeuvrer un peu... Mon fils est intraitable>, râle-t-il presque coquettement, si fier de ce fils aujourd'hui barreur-régleur à bord des 42 mètres de Banque Populaire V. <Forcément je suis fier ! Ça m'a coûté six ans d'études et un appartement !> me dit Franck. On ne l'attrape pas comme ça.
14 noeuds, enfin... Comme un feu qui se met à prendre, l'adrénaline nous pique. A 16 noeuds, on prend nos premiers coups de reins. Trois minutes avant le départ, on est à deux milles de la ligne. Ah ça ! C'est pas les mêmes échelles qu'en monocoque, madame...
L'air coule sur le visage, le monde se soulève. Ça fait un peu le bruit du métro. <C'est exotique, le bruit du métro, quand on ne le prend jamais>, sourit Christophe. Moi ce que je trouve exotique, c'est d'être assise sur le toit d'un métro aquatique comme celui-ci, un serpent de mer qui louvoie autour de son propre vent, un dragon enchanté.
Et je suis ébahie par cette hybride monstrueuse de la tête et des jambes, fulgurante en course. La tactique est tellement intello que je n'arrive pas à suivre. Ou alors ça me demande une telle concentration que mes jambes ne suivent plus. Ou je cours ou je pense. Quand t'es pas entraîné, c'est dur de faire les deux.
Autour de toi, les hommes tombent, héroïques, impérieux. A chaque virement, tu te jettes dans la traversée d'un champ de mines. Et même les pros, parfois, trébuchent.
Photo © Julie Bourgois
Déjà, il y a tellement de ficelles qu'un amateur n'y retrouverait pas ses petits. Chaque bord ne dure que quelques minutes. Pour moi, poids pas encore mort, c'est un défi de passer d'une ligne à l'autre à chaque virement, sauver ma peau, et mon honneur, sans sauter sur une mine, sans être raflée par un fil de rasoir. 15,24 mètres à parcourir, entre roulé-boulé et course-poursuite, à corps perdu, la poitrine loin devant, sur les genoux, sur les mains, sur la tête, rampe sur le ventre, sprinte tout poitrail dehors, mais passe ! Ne plombe pas la manoeuvre. 1,2,3... go !
Entraînement de GI's. Quand la rafale de mitraillette démarre, tu n'as plus d'autre choix que d'y aller. Autour de toi des hommes tombent, héroïques, impérieux. Des hommes qui foncent en première ligne et qui reviennent en tirant de toutes leurs forces la grande voile d'avant, comme un étendard. Ils arrivent sur toi à demi-fous, et ils se jettent sur les filets, comme sous le souffle d'un obus. Ton devoir à toi, c'est de ne pas te trouver où ils vont atterrir. Et rien que ça, c'est déjà balèze.
Vu d'hélico, voici Crêpes Whaou 3, un sacré terrain de jeu ! A chaque virement, il faut traverser à fond les 15 mètres de trampoline, semés de pièges et d'obstacles, façon entraînement de GI's.
Photo © Jean-Marie Liot (DPPI)
Et puis, si tu te tiens pas à quelque chose, tu dégages. Tu gicles, tu plonges. Parce que sur ce bateau-là, tu es toujours au bord, même loin du bord. Parce que le coup de reins d'un Multi 50 qui abat, accélère ou lofe brutal, ça t'envoie tutoyer les poissons en un rien de temps, comme un monumental coup de pied au cul. Je me demande encore comment j'en ai réchappé.
<3 minutes 50 de la layline... 2 minutes 50>. Ça bombasse. <Le caramel qu'on lui a mis !> Le sacerdoce d'Actual/Le Blévec a commencé. Au poste de barre de notre état-major, Jérémie Lagarrigue diffuse à Franck-Yves les informations d'une voix posée, en continu, comme des entrelignes en bas de l'écran de CNN : <On est dans le max de la risée. Petite droite dans une longueur. Chariot dans les mains pour la prochaine risée. Ce sera gybe-set à la bouée Franck, je vais répéter aux gars. Abattée dans cinq longueurs. Tenez-vous bien>, il s'adresse à nous et il file : <Vous me suivez>. Comme un conférencier. Impeccable, le mec. Pas un mot qui dépasse.
En revanche, le calme <Vous me suivez> est suivi d'une débandade sans nom, où nous, les pièces rapportées, nous reprenons notre silhouette de reporter de guerre, le regard aux cent coups. De temps en temps, Franck dit vaguement : <Mollo y'a le Rhum>, ou <L'important c'est le Rhum>. Lui comme tout le monde hésite, craint d'abîmer ses voiles, mais personne ne résiste au feu de l'action. <Franck dit qu'en tant que président de classe, il aimerait bien que ce soit quelqu'un d'autre qui gagne, mais au fond, il a grave envie de gagner !> rigole Jérémie.
Pas de demi-mesure ou d'économie dans ces grandes batailles, rien ne ressemble à de l'entraînement : les hommes donnent tout, comme si c'était la première ou la dernière fois.
Photo © Julie Bourgois
La victoire est une drogue. Tout autant que la vitesse. Nous sommes donc passablement high, dans notre rodéo interstellaire, renversés par la démarche sauvage du grand bateau piaffant, maltraités mais ivres. 23 noeuds SOG. <J'ai jamais été aussi heureux de prendre des coups de pied dans le cul. Faut vraiment être con pour faire du monocoque>, me dit mon Sacha Guitry, sourire jusqu'aux oreilles. Moi aussi j'ai mal aux joues à force d'avoir cette espèce de mâchoire de ravissement.
Au départ de la deuxième manche, ils installent la trinquette comme un piège, et ça marche : deux minutes après, Actual grée la sienne. Et notre chef d'état-major prévoit de partir sous solent... De l'intox, une ruse vieille comme le monde, <mais en voile, tu dis "stratégie">, sourit Hervé.
<Derrière, y'a plus de son, plus d'images !> Il faudrait un téléobjectif maintenant, pour photographier Actual. On aura le temps de se reposer entre deux manches.
Comme on était toujours premiers, en haut, entre deux manches, on faisait des brins de causette. En bas, Kevin fait la sieste, assis, derrière ses verres fumés. Des moments familiers comme une petite croisière d'été.
Photo © Julie Bourgois
Comme on arrive toujours premiers, on fait des brins de causette. Franck me propose de pisser sur les filets sous le vent, si j'ai envie. <C'est un peu dégueulasse pour vous>, je dis poliment. <Nous, rien ne nous fait peur !> clame Franck. C'est vrai. <Mais quand même je vieillis... Si on pouvait avoir 20-25 noeuds au départ du Rhum ça serait bien. Avant j'étais plus bourrin, je venais de la pêche, 40-50 noeuds, ça me faisait rigoler... Annie en a passé du temps au bout du môle à entendre les boulangères : "Comment, votre mari est en mer par ce temps !"... Sans Annie, j'aurais pas pu>. Vraiment un mec attachant. Il ne dit pas de choses toutes faites. On se sent bien avec lui. Tout est naturel, comme avec un ami.
27 noeuds au compteur. Le métro a maintenant le son d'un supersonique. A quand la fusée ? Vous rigolez mais on a tout : les comptes à rebours, l'altitude, la pression, la poussée d'Archimède ou je ne sais plus qui, qui vous écrase sur votre bannette, pardon, sur votre filet. On traverse une dernière fois encore les 15 mètres de trampoline comme des enfants s'enfuient en criant <Au loup !>.
Même si nous, les invités, nous n'avons fait que crapahuter, coude à coude avec les généraux, confondus dans la même sueur, et la même victoire, impossible de ne pas triompher.
Photo © Julie Bourgois
Et puis je réalise que le loup, c'est nous. Eperdu d'admiration, on se dit avec Christophe qu'on navigue avec des seigneurs. Des princes. De la grande voile. On n'en revient pas de leur talent. De leur dextérité, de leur calme, de leur efficience. De leur gentillesse. C'est propre. C'est beau. <Il faut les mettre au gouvernement, ces gars-là> - comme d'habitude, mon Sacha Guitry a les mots qu'il faut.
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07/09/2010 - 05:46
Escoffier n’a pas fait dans la (crêpe) dentelle !
Six victoires en huit manches : Franck-Yves Escoffier (Crêpes Whaou !) a dominé le Trophée de Fécamp des Multis 50, couru le week-end dernier, qu’il a remporté pour la seconde fois consécutive. Seul Yves Le Blévec (Actual) a contesté sa suprématie, devant Erwan Le Roux (FenêtréA-Cardinal), 3e.
17/08/2010 - 06:10
Multi 50… Whaou ! Whaou !
La bataille des Multi 50, tant attendue, est proche de se mettre en rang avec le Rhum qui approche. Prince de Bretagne, vient d’être remis à l’eau. Actual et Crêpes Whaou ! 3 continuent de se tirer la bourre.
08/06/2010 - 12:46
Le Blévec, Escoffier et Féquet sur le podium d’une course hors normes
Dimanche 6 juin, la seconde étape de la Vendée/Saint-Petersbourg a été remportée par Yves Le Blévec sur Actual, suivi de Franck-Yves Escoffier (Crêpes Whaou ! 3) et Loïc Féquet (Crêpes Whaou ! 2). Le point en vidéo sur la première édition d’une course originale et intéressante, qui souffre néanmoins d’un manque d’homogénéité de ses concurrents.
06/06/2010 - 16:03
Actual se fait la belle… et enlève la revanche
Il avait perdu pour 75 secondes à l’arrivée de la première étape, à Saint-Pétersbourg. Actual a pris sa revanche – et gagné au général – lors du retour vers la Vendée. A Saint-Gilles, le Multi 50 d’Yves Le Blévec a battu Crêpes Whaou 3, mené par Franck-Yves Escoffier – avec trois heures d’avance.
31/05/2010 - 05:44
Quand Actual cherche à amuser la galerie
A la veille de l’étape retour de la course Vendée/Saint-Pétersbourg, trois des Multis 50 sont venus, sous voiles sur la Neva, rendre hommage au musée de l’Ermitage – un des plus grands du monde avec 60 000 pièces et 1 000 salles, né en 1764 avec les premières collections de Catherine II de Russie.
04/05/2010 - 06:16
Les Multis 50 brûlent les planches (et les kites)
144 runs ont été enregistrés lors du Défi Nautic 2010, pendant le Grand Prix Douarnenez. Objectif : avaler 3 milles le plus vite possible en mono, multi, planche ou kitesurf. Cette année, c’est Crêpes Whaou 3 (Franck-Yves Escoffier) qui, avec 26,34 nœuds, a brûlé la politesse à tout le monde !