Note :
Le départ vient d'être donné de L'Escala, en Espagne, près de 30 noeuds vont souffler dans les voiles de notre Pogo. La veille, nous avions terminé 2e lors du prologue. (Cliquez sur les illustrations pour les agrandir).
Photo © Alfred Farré
Je ne sais plus l'heure qu'il est. C'est juste le temps du silence. Assis à même le bitume, en pleine nuit, sur les quais de L'Escala, Espagne. En fait, je ne veux pas savoir l'heure qu'il est. Nous venons d'arriver, c'est tout ce que je sais. Deux années de souffrance viennent de s'envoler grâce à une course, la Mini Empuries. Une course en double et en Mini, sur le Pogo 2 rose d'Amaury François. Reste l'étrange subtilité des heures que nous venons de partager. Drôle de temps. Aurais-je tenu seule ? Je n'en sais rien. Si notre victoire n'a pas été la victoire, elle existe pourtant. Elle demeure là où le temps n'est plus le même. Là où le vent impose son rythme. Je me souviens...
On file à 13 noeuds sous spi, le vent se lève, une drisse a déjà lâché, on l'a réparée, tiendra-t-elle ? On anticipe en laissant filer les drisses à l'eau.
Photo © Amaury François
Je m'accroche comme je peux. Je ne peux plus l'éviter. En une seconde, l'étrave se fait violemment aspirer dans le lit du vent. Le bateau est couché, KO. Enroulé autour de la filière, mon bras me retient de la chute, mes pieds ne touchent plus le pont. La barre ne me répond plus, le bateau décroche. Insupportable sensation de ne plus rien contrôler. Il faut agir vite. Je retrouve mes appuis. Les barres de flèches touchent l'eau. Chariot de GV choqué, écoute de GV choquée, écoute de spi choquée. OK, le pire est évité. Le bateau commence à se redresser. Rien de cassé. Le spi claque. Les écoutes libérées se cabrent, énervées, sifflantes.
Sur son Pogo 2 rose Groupe Qualitel, Amaury a déjà une transat dans les pattes et termine la saison en bon premier, au classement général série. Nous faisons équipe, partage et complicité format 6.50.
Photo © Capucine Trochet
Amaury François et moi faisons équipe. Participer ensemble à la Mini Empuries, partir en double courir les 300 milles de l'épreuve espagnole n'a rien d'anodin. Voici deux ans, Amaury m'aidait à tirer mes premiers bords en Mini 6,50, en baie de Lorient. Et puis il y a eu mon accident, la jambe brisée, l'hôpital, l'opération, et les longs mois de soins. Amaury était là pour la remise à l'eau, pour les nouveaux premiers bords post-op. Naviguer, prendre le départ d'une course en 2010, c'était inespéré. Enfin, je croyais.
Amaury était descendu matosser quand, à la barre, je n'ai pu éviter ce départ au lof. Pression dans ma poitrine, le coeur s'emballe. Mais la chevauchée continue. A 16 noeuds dans une mer formée, le départ est musclé. La houle est forte, courte, inconfortable. Quand elle ne nous claque pas par le côté, la mer soulève l'arrière du bateau, l'avant enfourne avant de refaire surface comme pour vouloir respirer avant de retomber pour un nouveau plongeon forcé. Voilà des heures que nous cravachons, malmenés, dans ce rodéo désordonné. Abattre pour ne pas repartir en dérapage incontrôlé. Je m'applique.
<Ça envoie, là ! C'est un peu bourrin, mais tant qu'on bourrine en finesse...> me sourit Amaury. C'est un concept ! On ne lève pas le pied, mais on se tient prêt. L'idée : ne pas casser. Nous venons de dévaler plus de 50 milles et, désormais, le bateau et nous formons un tout. L'adrénaline est devenue grisante. Nous sommes entrés dans la course.
A 15 noeuds de moyenne. On va vite et bien, le bateau glisse - et on aimerait que cela ne s'arrête jamais.
Photo © Capucine Trochet
Assis côte à côte... Sans relâche, Amaury anticipe. Il borde, choque, borde et choque encore l'écoute de spi. Centimètre par centimètre, il tient la cadence. Le bras un peu crispé, je m'exige de barrer au mieux, je dois me détendre. Pas envie de décevoir. Amaury me donne confiance en me faisant confiance. C'est la première fois que je navigue dans une telle mer, la première fois aussi que j'atteins de telles vitesses en Mini. Mon dos commence à me faire mal, ma nuque est tendue, j'en ai plein les bras, mais je ne lâcherai pas. Je dois être un peu dérangée de penser que j'en ai besoin. J'ai tellement voulu que ce jour arrive.
Le large. Le vrai, le grand large glisse sous notre étrave. Un plaisir immense et divinement égoïste. Tous les éléments s'accordent. Harmonie. Les réglages sont bons, la récompense est absolue. Une sorte d'alchimie entre le ciel, le soleil, la mer, le bateau, les voiles. Ma jambe tient bon. Et je me régale. Des larmes ne demandent qu'à perler sur mes joues déjà salées. Pourquoi s'annonçaient-elles ? Pourquoi les ai-je retenue ? Je ne sais pas. L'instant est à la contemplation. Et pourtant, nous sommes bien en course. Bertrand Delesne m'avait dit avant de partir : <C'est de la drogue dure, tu verras>. Eh bien, j'ai vu. Mordue, me voilà accro. Je n'ai plus mal au dos, plus mal au bras, et je ne peux m'empêcher de vivre ma joie. Sans mot. Je sens mon sourire toucher mes oreilles. Une bourrade sur l'épaule d'Amaury. Apesanteur. Mini bateau, maxi sensation. J'en veux encore.
La drisse vient de lâcher, coupée net en tête de mât. Un peu de bricole, et on envoie une drisse en extérieur. Réparations, bidouilles et débrouillardise sont monnaie courante en Mini !
Photo © Capucine Trochet
En mer, le temps fait ses gammes. Lorsque la drisse de spi nous lâche, à deux reprises, le temps perdu semble irrécupérable. Vite, trouver la parade. Le temps s'essaie à nos nerfs. Lorsque l'on traverse des zones de molle ou que le vent refuse. Certaines longueurs s'apparentent à de pénibles lenteurs. Le vent qui tourne autour du mât nous laisse parfois un peu de répit pour un peu de repos, puis reprend la cadence. C'est tout ou rien. La Méditerranée est extrême.
Trois jours et trois nuits ne sont plus de bons repères en mer. Ici, l'heure est universelle. La même sur toutes les mers du monde. Il n'y a plus de jour ni de nuit, il n'y a plus d'aiguilles, mais une girouette et un anémomètre. On ne compte plus les minutes de sommeil, mais son intensité. Nos yeux ne quittent plus les voiles et les instruments pendant les quarts. Eole est le maître du temps.
Marque de passage obligatoire, le phare d'Aire nous fait penser à la tourelle des Trois Pierres de Lorient. Quel chemin depuis nos premiers bords...
Photo © Capucine Trochet
Ne pas devenir fou lorsque la pétole nous attrape, rester calme pour rester endurant. Ne pas devenir fou quand l'anémo s'emballe, rester calme pour rester endurant. Amaury est impressionnant. On sent qu'il a déjà des milliers de milles de mer sur son bateau. J'apprends.
<Euh.. Si ça ne te dérange pas de ne plus voir le GPS quelques instants, je ferme la descente...> A la barre, Amaury se marre. Il faut imaginer le tableau. Ou plutôt non, il ne faut pas. Quand il fait beau, c'est simple. Mais par gros temps, emmitouflée dans un ciré trempé, à l'intérieur d'un bateau où l'on est aussi stable qu'un linge dans le tambour d'une machine à laver en essora ge, c'est plus compliqué. Le genre de moment de solitude où l'on regarde le seau en se disant que là, l'égalité des sexes, c'est sûr, c'est des salades.
Pas de logiciel de nav' à bord d'un mini. A l'approche de l'arrivée, on étudie la carte à la lueur de la frontale.
Photo © Capucine Trochet
En Mini plus qu'à bord d'autres voiliers, il faut la gérer, cette promiscuité. Un homme et une femme sur un si petit bateau, ça attise les curiosités. On m'a lancé des : <Alors comment ça s'est passé ?> un peu tendancieux auxquels je n'ai trouvé qu'un <Très bien> en guise de réponse. En fait, ce n'est pas trop <un homme-une femme> sur un bateau, ce sont simplement deux marins en mer.
A une histoire de seau près, j'imagine que ça se passe comme pour un équipage d'hommes. On est là pour vivre une course, voilà tout. Pas de coquetterie envisageable. Pas lavés, pas changés, on a des gueules pas possibles à cause de la fatigue et des embruns. A deux dans le même panier, on se prend comme on est. Une telle nav' rapproche ou éloigne, ce serait pareil pour deux bons copains. Il faut juste savoir respecter l'espace de l'autre, dans cet antre si petit. Nous avons su trouver notre rythme. C'est toujours une histoire de rythme.
Le spi est envoyé, et ça glisse à bord de notre Pogo 2 ! Lors de cette Mini Empuries 2010, nous aurons connu de fantastiques bords de portant.
Photo © Sandrine Pelletier (Classe Mini 6.50)
La descente vers Minorque s'est bien passée, du vent, des drisses cassées, et puis plus de vent, à nouveau du vent et enfin du refus. Nous passons l'île d'Aire, laissons Minorque à tribord. Par VHF, nous apprenons notre position au sein de la flotte. La VHF est notre seul moyen de communication. Pas de portable, d'ordi ou d'Iridium, pas de logiciel de nav', rien qui nous permettrait un éventuel contact avec le monde. Une guerre peut éclater, si nous ne sommes plus à portée VHF, nous n'en saurons rien.
La nuit accentue le phénomène, je sais, mais ça a un côté fascinant de découvrir des feux de mât après deux jours de mer. Nous allons plus vite qu'eux parce que nous avons su mettre la robe adéquate. Une voile d'avant qui a fait toute la différence. <Ce n'est pas de ma faute, les gars, si vous n'y avez pas pensé !> s'excuse narquoisement Amaury. On revient, on ralentit et au petit matin, on ne voit plus personne, ils ont dû se faire la belle... La course toujours la course, trois jours et trois nuit où l'on savoure, on râle, on rigole et on aime ça.
En mer, surtout en course, on fait tout pour arriver vite, et à l'arrivée, on aimerait encore être en mer. Emotion, joie et amertume mêlées quand ce temps suspendu reprend vie sur la terre ferme...
Photo © Amaury François
Assis à même le bitume... On est là, en pleine nuit dans le port de L'Escala. Nos pensées divaguent. Silence. On a franchi la ligne dans l'obscurité, en douceur dans le petit temps de la nuit. On est là, mais on est ailleurs aussi. On ne s'est nourri que d'un Lyophal', on n'a pas trop dormi, on ne doit pas être beaux à voir, yeux marqués, cheveux ébouriffés. On flotte sur ce quai qui tangue un peu. On se relève, on retourne sur le bateau. Evident refuge. Le calme est terriblement calme. L'émotion est contenue. J'ai l'impression que nous ne savons plus sourire.
C'est étrange. On avait fait 2e au prologue, là on se classe 8e, et c'est le même ressenti. Pas d'euphorie, pas de démesure. C'était bien, juste bien. L'instant est amer. Pas envie de comprendre. Coeurs serrés. Pas besoin de se le dire. On se regarde. Un sourire, quand même, un dernier.
Il est temps d'aller se reposer, dans notre mini immobile. Les aiguilles vont bientôt réapparaître sur le cadran. Mais pas encore. <T'as vu, il n'y a plus de vent>, me dit Amaury en regardant la baie.
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