Ses plaies ne sont pas refermées, ses mains terminent de desquamer, ses doigts sont encore gonflés. Une dizaine de jours après son arrivée aux Sables, Armel Le Cléac'h porte encore les stigmates de son premier tour du monde. Parfois, il gratte ses paumes à l'endroit où passaient les écoutes. Discrètement. Le dauphin de l'exceptionnelle édition 2008-09 du Vendée Globe n'est vraiment pas du genre à en faire des tonnes. Son credo, c'est plutôt réflexion, franchise et humilité. Rencontre chez Voiles et Voiliers.
Note :
Armel Le Cléac'h, 31 ans, vient de terminer second de son premier tour du monde et premier Vendée Globe. Avant ça, il n'avait pas passé plus de 20 jours en mer tout seul !
Photo © Vincent Curutchet (DPPI)
v&v.com : Jusqu'au cap Horn, Vincent Riou et toi êtes restés à quelques milles l'un de l'autre, faisant exactement la même trace et vous racontez vous être beaucoup téléphonés... De vous deux, c'est qui le cerveau ?
AL : Ouais, je vois, on se dit "ben tiens, il suit !" Mais en fait, j'étais assez souvent devant lui ! (Rires) Non, bien sûr, c'était pas voulu ! En fait, quand on reprend la stratégie du départ jusqu'au cap Horn, on se rend compte qu'il n'y a pas eu de gros coups météo à jouer. Au cap Finisterre, on se trouve à peu près ensemble et on est les seuls à aller dans l'Ouest pour passer la dorsale. A partir de là, on s'était tous positionnés le long du Portugal et on avait déjà choisi où passer le Pot au Noir ! Vu la météo qu'on avait pour les jours suivants, on ne pouvait plus vraiment se recaler. Et comme on était déjà ensemble... Avec l'anticyclone de Sainte-Hélène très Ouest, on ne pouvait pas vraiment couper le fromage. Ensuite, avec toute la casse qu'il y a eu dans les Mers du Sud, c'est vrai qu'on a commencé à regarder ce que faisait l'autre pour éviter de se retrouver tout seul... Enfin, c'est pas non plus très surprenant : on a les mêmes logiciels, on a les mêmes polaires, les bateaux sont proches en vitesse, on a bossé tous les deux avec Bernot...
v&v.com : T'est-il arrivé d'avoir envie de jouer un coup, mais de ne pas pouvoir à cause de la prochaine porte que tu devais passer ?
AL : Je ne sais pas... Je pense que les portes étaient idéalement placées par rapport aux glaces. Après, c'est plus le fait qu'il y en ait beaucoup que leurs positions qui importe. Là, compte tenu des faibles écarts et qu'on était tous dans le même système météo, c'est sûr que y'avait pas grand chose à jouer, pas de gros coups météo à faire.
v&v.com : Et envie d'accélérer ?
AL : Du départ à l'entrée dans les Mers du Sud, j'étais en "mode compétition". Mais arrivé dans les Mers du Sud, je me suis dit, ce mode-là, on le reprendra après le cap Horn. Dans le Sud, c'est un peu stressant. Après un mois dans l'Atlantique que l'on connaît bien, il faut s'adapter rapidement, surtout aux conditions de mer. Trouver les bons réglages pour le bateau qui souffre davantage, les configurations de voiles qu'on a pas l'habitude de voir - type deux ou trois ris au portant avec plus de toile devant. Les conditions changent vite. Il commence à faire froid, les manoeuvres sont moins faciles à passer. Faut pas se mettre dans le rouge pour trois jours, avec tout en vrac à l'intérieur, tout trempé. Tout ça, je pense qu'avec de l'expérience, c'est plus facile. Mais moi, j'en avais pas. J'y suis allé vraiment prudemment. J'ai pas forcément été le plus rapide, ça c'est clair. Au classement, j'ai perdu des places. Mais bon, ça ne me dérangeait pas parce qu'on n'était qu'au tiers de la course. Je savais qu'il n'y avait pas encore eu beaucoup de casse chez les autres - du moins, ils n'en parlaient pas trop - et de mon côté, mon bateau était vraiment en bon état, donc j'étais plutôt confiant. Ensuite la casse, les abandons, les accidents m'ont conforté dans mes choix. Là, si je repartais, j'aurais une autre expérience et j'attaquerais peut-être plus.
v&v.com : Dans ses messages, Riou était très alarmiste quant au rythme de la course. Tenait-il le même discours avec toi ?
AL : Quand on s'appelait, il était dans la même philosophie que moi. Devant, y'a eu de la casse. Au fur et à mesure, on est remonté. A l'entrée du Pacifique on s'est retrouvé 4e et 5e. Devant, ils avaient beau aller vite, je me disais qu'ils avaient peut-être des soucis.
v&v.com : Et tu ne penses pas que cela a pu annihiler tes envies d'accélérer ?
AL : Riou, c'est le tenant du titre, ça compte ce qu'il dit ! Je crois qu'il trouvait que ce qu'ils faisaient devant était osé. Il avait souvent Le Cam au téléphone qui était du même avis. Quand t'es bizuth, forcément ça t'influence. Ça rassure, aussi... J'ai essayé d'accélérer à un moment, mais bon... (blanc). Quand le vent rentre, c'est sûr que tu essayes. Tu vas à 18 ou 19 noeuds pendant deux heures et puis t'arrêtes.
v&v.com : Pourquoi le jury ne t'a-t-il finalement bonifié que de 11 heures pour t'être porté auprès de Le Cam ?
AL : Ouais, alors ça, c'est le jury. Bernard Bonneau, le président du Jury, m'a écrit un email pour me demander de quelle compensation j'avais besoin. Je lui envoie mon décompte : à quelle heure je suis arrivé sur zone et à quelle heure je suis reparti en course, de combien je me suis dérouté. Soit 7 ou 8 heures. Reste la question de l'influence météo. Une simulation a été demandée à Sylvain Mondon, l'expert de Météo France. Il a estimé que j'avais perdu une quinzaine d'heures en plus, soit 22 ou 23 heures en tout... Mais la météo, c'est tellement aléatoire que le jury a déterminé que j'avais besoin de 11 heures...
v&v.com : Pour Samantha Davies et Marc Guillemot, le jury a eu l'air plus sûr de lui. Il n'a pas tergiversé et a tenu ses comptes... Cela ne t'a-t-il pas troublé qu'il change de ligne de conduite ?
AL : Je n'ai pas eu envie de faire appel. Sur le coup, le fait que Jean ait été sauvé et que Riou soit reclassé a un peu étouffé mon cas. Moi, j'avais la tête ailleurs... Mais c'est vrai qu'ensuite, en consultant les conclusions du jury pour les cas de Samantha et de Marc, j'ai un peu regretté de ne pas avoir contesté. Heureusement, cela n'a influencé sur rien du tout...
v&v.com : Tu as déploré très peu d'avaries sur Brit Air, mais à côté de ça, tu expliques avoir prévu 90 jours de nourriture - trois jours de plus que le temps de référence de Riou - parce que les anciens ont prétendu que vous boucleriez en 80 jours auxquels tu ajoutes une marge ! Et tu te retrouves à la diète deux jours avant ton arrivée ! Tu t'es fait avoir par l'intox ou par ton égo ?
AL : Ouais, je pense que j'ai merdé pour plusieurs raisons. D'abord y'a eu cette histoire où trois semaines avant le départ, tout le monde disait "vous allez faire moins de 80 jours !" Moi j'avais prévu pour 13 semaines de mer. Et puis on s'est dit que la dernière semaine, on la ferait light parce qu'on allait plutôt faire 85 ou 87 jours. Bon, c'est moi qui ai fait les quantités et c'est clair que pour les Mers du Sud, je n'ai pas prévu de rations suffisamment caloriques. Arrivé au cap Leeuwin, j'ai commencé à grappiller sur les réserves de la dernière semaine parce qu'on avait rattrapé le retard sur le temps de référence de Riou. Y'a quatre ans dans l'Atlantique, ils avaient pas été très rapides en plus. Alors je me suis dit, c'est bon, ça va le faire. Et en fait, le parcours a été rallongé, j'ai perdu une demi-journée avec Le Cam et surtout dans l'Atlantique, niveau météo, je me suis pris trois jours de retard sur Mich' alors que j'ai été à fond pendant toute la remontée.
v&v.com : Combien ça pèse une ration quotidienne de lyophilisé ?
AL : J'avais pas que du lyophilisé, j'avais aussi des plats préparés... Ça pèse pas très lourd... Un sac d'une journée, ça fait un kilo. Je crois qu'on avait 100 kilos de bouffe.
v&v.com : Donc avec 102 kilos, ça passait ?
AL : Ouais, mais c'est toujours pareil ! Quand on fait la caisse à outils, on se demande : "Est-ce que je prends le gros tournevis cruciforme, le moyen, le petit ? Ben non, on prend que le moyen." Ou le grand. Ou les deux... A la veille du départ, on fait la liste de tout ce qu'on prend, on met tout dans une salle et on pèse. Et là, ça fait énorme ! Alors, qu'est-ce qu'on fait pour grappiller un peu ? Bon, sur la bouffe, j'ai fait une erreur... Dans quatre ans, je partirai pas sur la même base ! Je prendrai plus de truc à grignoter !
v&v.com : Lors de ta descente de l'Atlantique, tu as envoyé une vidéo assez sympathique d'une douche que tu prenais à bord... Est-ce que ton sponsor avait envie que tu fasses monter l'audimat ou est-ce que ça te plaît bien, ce genre de truc ?
AL : (Rires) Ouais, j'ai été joueur sur la vidéo mais je ne me suis pas forcé ! Je ne suis pas aussi expansif que Samantha Davies, mais pas trop réservé non plus. Je suis entre les deux... J'aime bien l'idée d'être un personnage généreux, proche des gens, à la manière de Philippe Poupon ou de Francis Joyon. Mais c'est vrai que quand il s'agit de se lâcher, à la fois j'ai envie, et en même temps je suis un peu superstitieux. Je me dis "si je m'éclate aujourd'hui, je vais le payer demain, ça va me porter malheur pour la course, il va se passer un truc,. La mer va me le faire payer."
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Retrouvez l'intégralité de l'interview d'Armel Le Cléac'h dans le numéro n°458 d'avril de Voiles et Voiliers (sortie prévue à la mi-mars.)
... et la vidéo de la douche d'Armel Le Cléac'h en cliquant ici.
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07/02/2009 - 22:18
Armel Le Cléac’h second du Vendée Globe : le triomphe du Chacal
Six jours après Michel Desjoyeaux, Armel Le Cléac’h a coupé la ligne d’arrivée ce samedi matin 7 février à 9h41 après 89 jours, 20 heures et 35 minutes d’une course éprouvante du début à la fin.
A 31 ans, le bien surnommé « Chacal » est le plus jeune des 11 rescapés (sur 30). Pour son premier tour du monde, il marque cette 6ème édition du Vendée Globe par une ténacité, une prudence et un talent qui forcent le respect.
07/02/2009 - 10:09
Le Cléac'h arrache la deuxième place à la tempête
Cinq jours et six heures après Desjoyeaux, Armel Le Cléac’h a donc arraché à l’ultime tempête de Finisterre la 2e place du Vendée Globe. A 9h41, le skipper de Brit Air a coupé la ligne après 89 jours 9 heures 39 minutes de course, 11 heures de bonification pour son assistance à Le Cam comprises.
06/02/2009 - 10:15
Armel Le Cléac’h à moins de 24 heures de… la deuxième place ?
Plus qu'une journée. Encore 24 heures. Tout dépend du point de vue. Pour Le Cléac'h, qui peut prendre la deuxième place du Vendée Globe, la baston, c'est long. Il faut assurer, ne pas casser maintenant. Mais faut pas non plus traîner : si Armel a obtenu 11 heures pour l'assistance à Jean Le Cam, Marc Guillemot en compte 82 pour celle apportée à Yann Eliès. Différence : 71 heures. Presque trois jours !
26/11/2008 - 12:02
Ca rince à bord de Brit'Air !
25 novembre 2008 : après 17 jours de course, Armel Le Cléac'h profite des alizés proches de Sainte-Hélène pour prendre une douche. Pour se rincer, le Chacal a une technique aussi simple qu'efficace...
13/10/2008 - 20:28
Armel Le Cléac’h / Brit Air : «le chacal» en embuscade
Vainqueur du Figaro en 2003, le bien surnommé «chacal» a débuté en IMOCA voici à peine deux ans… Mais, à 31 ans, Armel Le Cléac’h est un outsider très attendu pour son premier Vendée Globe.
Autour de Brit Air, son plan Finot-Conq, le mystère est largement cultivé… En tout cas, ce monocoque tout carbone ne devrait pas manquer de puissance !
Vos commentaires
Le Cléac'h m'a l'air d'être un marin d'un genre bien différent de Desjoyeaux... Ca fait du bien ! Est-ce que ces deux-la s'entendent bien ? Alain