Pour la majorité des marins qui partent faire le Vendée Globe, c'est l'un des moments les plus redoutés. Celui de dire au revoir aux proches à l'instant de larguer les amarres, sous le regard des quelques centaines de personnes autorisées à fouler le ponton. Atmosphère étrange, mêlée d'une charge émotionnelle intense, de plaisir, de retenue et de pudeur. Âmes trop sensibles et, surtout, voyeuristes, s'abstenir.
Note :
test.jpg
En direct des Sables-d'Olonne. L'heure du laitier sur le ponton. Un air de ruche silencieuse, mais aussi de quai de gare. Une ambiance à la fois recueillie et joyeuse. Le front est passé au coeur de la nuit, mais comme il crachine, ça contribue à cette curieuse pesanteur. Le bracelet rouge - précieux sésame distribué au compte-goutte aux familles, équipes techniques, une poignée de journalistes et toujours quelques pistonnés - donne l'autorisation de se plonger dans ce dernier sas entre foule et solitude, puis de partager cette drôle d'intimité. Finis la kermesse, les confs' de presse, les petits fours, cette fois, c'est bottes et cirés. A quelques encablures, le chenal est déjà bondé. Dès six heures, le public - 300 000 supporters, selon les organisateurs !- s'est massé pour ne rien manquer de la sortie des 60 pieds et des héros planétaires.
9 h 10. Faut y aller ! Dee Caffari, de jaune vêtue, embrasse tendrement ses parents. Radieuse, étonnamment calme, elle est la première à larguer les amarres. <Au moins, j'aurais été en tête de la flotte une fois !> lance-t-elle avec un humour tout britannique. On applaudit. Puis tout s'accélère. A raison d'un départ toutes les quatre minutes, les 60 pieds tirés par une meute de pneumatiques vont se déhaler vers la sortie. Certains planquent leur émotion, mais les yeux brillants.
Sébastien Josse, second à quitter le ponton, saute sur le bateau de Christian Le Pape et son fidèle <Pinpin>, les deux boss du centre d'entraînement de Port La Forêt. Ils sont les pères spirituels, ceux qui ont découvert le jeune régatier il y a quelques années. Bises chaleureuses. Un rétroviseur de voiture sur lequel est accrochée une paire de dés, est le signe tangible du sens de la dérision qui anime Seb. Un dernier signe, un <je t'aime> glissé à son père, et le monocoque violet s'écarte du quai.
La veille du départ, les trois hommes clef de Safran, l'un des bateaux les plus attendus de cette édition, sont réunis sur son pont. Son architecte Verdier, son skipper Marc Guillemot et son constructeur Thierry Eluère.
Photo © Didier Ravon
En voilà un qui ne semble pas submergé par l'émotion. Tel un coach de sport-co, Alex Thomson dicte ses ordres pour larguer les gardes ! Le blond aux épaules de déménageur ne se retourne ni ne jette un ultime regard. Pas très poétique !
Souriant, affable, sobre comme à son habitude, Mike Golding que le microcosme de la course au large française a surnommé affectueusement <Michel Doré> a un bref mot pour chacun. Mais l'Anglais semble rompu aux séparations.
L'oeil rieur, le Canadien Derek Hatfield est le premier vrai amateur, et il prend son temps. Semble mimer un albatros, se délecte du moment, mais est rappelé à l'ordre. L'heure c'est l'heure !
Foule compacte cette fois autour de Loïck Peyron. Il faut jouer des coudes ! Un poil pâlichon, casquette bleue délavée, le cadet des frères Peyron n'a pas sa faconde habituelle. Le sourire est discret, un rien emprunté, malgré la chanson de son fidèle <Fan Club de La Baule>. Fumeur invétéré, il a seulement prévu de prendre un paquet <pour le start> (sic)... Avec un timing digne de la SNCF, les responsables du port libèrent les bateaux.
C'est au tour de Marc Guillemot. Encore gêné par un tenace mal de gorge, il fait bonne figure, distille quelques conneries, salue un vieil ami, mais semble surtout si impatient d'y aller.
<J'ai dormi huit heures comme un bébé... et je suis dans une de ces formes !
Dites aux autres qu'ils ne vont pas rigoler>
9 heures 35, brève éclaircie. Yann Eliès bonnet bien vissé, pas rasé, ne s'épanche pas longtemps. Il a déjà dit au revoir aux siens dans l'intimité. Son bateau a retrouvé un peu de quiétude quelques heures après le passage remarqué de son parrain Zinédine Zidane, venu l'encourager. Flanqué de trois malabars pas franchement aimables, veillé par une palanquée de policiers sur les dents, l'icône du foot, a provoqué un joyeux merdier, et aussi l'ire de Philippe de Villiers, très agacé par ce traitement digne du chef d'état qu'il n'est pas...
Jean-Pierre Dick est debout depuis 3 heures du mat. Il ne lâche pas sa petite bouteille d'eau minérale, boit à petite gorgée. Moins tendu-vrillé qu'hier, une coupe de cheveux digne de Tintin, il se détend totalement lorsqu'il aperçoit ses neveux lui crier <Qui c'est le plus fort, c'est JP...>. Dernière poignée de main complice avec ce copain de vingt ans aussi bien élevé que déterminé.
Jérémie Beyou, lui aussi découvre la folie engendrée par cette course. Le sourire est un peu forcé. Cette mise en scène ultra médiatisée n'est assurément pas sa tasse de thé, et la tension est clairement là.
Il n'y a pas de gaz lacrymogène ! Pourtant, c'est fou ce qu'on croise comme gens les yeux rougis. Mark Turner, le mentor qui a découvert Ellen Mac Arthur essuie une larme, se justifiant : <J'ai trop d'amis ici...> 9 heures 55. On entend la clameur monter pas loin du côté de La Chaume.
Jusque-là, ça allait, et les mouvements de foule se géraient. Mais, pour Raphaël Dinelli, l'enfant chéri des <mamies> du pays, son coursier d'un autre âge et une éolienne qui semble tirée d'une BD, c'est une ovation. Appréciant l'exercice, le protégé des Sables, sans sponsor, est sans doute plus contrarié par ses dettes que par la météo annonçant 45 noeuds en fin de nuit.
Au moment de larguer ses amarres, dimanche, Jean-Baptiste Dejeanty semble terrassé par ses émotions. Assurément l'un des départs les plus forts de la matinée...
Photo © Didier Ravon
Vient le tour de Vincent Riou. Le tenant du titre, coupe de jeune cadre dynamique en congé en Vendée, et ciré blanc immaculé, est aussi zen qu'il y a quatre ans. <J'ai dormi huit heures comme un bébé... et je suis dans une de ces formes ! Dites aux autres qu'ils ne vont pas rigoler>. Trois heures plus tard, son départ d'anthologie va le confirmer !
Quel contraste avec son voisin Marc Thiercelin ! Coiffé d'un bonnet péruvien, la barbe drue travaillée, en chandail à col roulé, le marin déroule les boutades, comme pour mieux masquer son appréhension et sa nervosité. Se tenant derrière lui, blanc comme un linge, Charles Berling parrain de son voilier, ne fait assurément pas de cinéma...
10 heures 06. Avec une minute d'avance sur le programme, voici Jean Le Cam, impérial. Dans ses Docksides du même rose que son bateau, il se tient près du mât dans son pantalon de ville et petit blouson. On croirait qu'il rentre de la messe, ou part au marché. Deux heures auparavant, il déambulait avec Jacqueline Tabarly, à la recherche d'un café, déconcertant de décontraction... du moins en apparence.
Livide, il a déjà quitté femme et enfant. L'amarre qui saute enfin du taquet, lui rend sa liberté.
Voici la seconde partie du clan british ! Flegmatique, Jonny Malbon glisse une dernière confidence à ses amis, affalé sur la filière, tandis que sur le monstrueux Pindar, on pourrait croire que c'est un départ de Volvo Ocean Race, tant ça grouille à bord. Il y a ses deux très jeunes enfants qui galopent sur le passavant, incrédules dans leurs gilets, sous l'oeil amusé de leur charmante maman. Et donc Brian Thompson, un peu voûté et faussement paumé. On pourrait le détourer, et le placer dans la verte campagne du Sud de l'Angleterre, prêt à partir à la chasse à courre, qu'il ne dépareillerait pas !
Sympa le clan Le Cléac'h. Jean-Baptiste, le père a l'air si fier. Gaël, le grand frère, boat captain a les mots justes, et la jeune équipe pose tout sourire devant le mât, attendant que son skipper sorte de sa bulle pour une dernière photo de famille. Touchant et rafraîchissant.
Puis, une forte dose d'émotion gagne le ponton. Il est prêt à y aller, mais ce temps lui semble une éternité. Le benjamin, Jean-Baptiste Dejeanty, du haut de ses 30 ans, ne parvient plus à gérer sa nervosité, malgré un sourire craquant. Livide, il a déjà quitté femme et enfant. L'amarre qui saute enfin du taquet, lui rend sa liberté. Bon vent JB !
Je crois voir un marin, déjà harnaché, dans un ciré usé, qui se prépare à partir pour une croisière...
tout ce qui a de plus ordinaire...
Fort de son septième tour du monde, Dominique Wavre, pourrait se la jouer. Assis sur le rouf, avec Michèle qui lui caresse la jambe, <Dom> se force pour répondre aux sollicitations. Et s'il en une qui sait ce que signifie de faire le tour du monde sur ces voiliers surpuissants, c'est bien sa compagne, avec qui il a bouclé en double la Barcelona il y a moins de neuf mois. Dieu que ça se voit !
<Pourquoi tu pleures maman ?> Madame Stamm a un peu craqué, mais elle rigole en même temps devant sa gamine, aussi détendue que son père. Bernard a le sourire communicatif et l'authenticité qu'on lui connaît. Dire qu'il va déchanter cinq heures plus tard, après avoir heurté un cargo...
Steve White est dans une autre destinée. Il a hypothéqué sa maison, ramé pour être là, et promène sa bonhomie. Il envoie des mots gentils et donne une dernière interview à la BBC. Ouf, un peu de répit dans ce déluge d'émotions !
Il est 10 heures 38. Vingt et un coursiers ont déjà passé la jetée.
Lui droit comme un <i> dans le balcon avant, le béret dans la main, comme lors des hymnes sur les grands prix de Formule 1. Eux religieusement alignés face à l'étrave. Ils entonnent un bref chant basque... et la chair de poule se propage, et pas que dans l'entourage. Unai Basurko salue avec une dignité folle se recoiffe. P... que c'était beau !
Qu'il a fière allure, le Basque, à la proue de son bateau ! Accompagné par de puissants chants a cappella, Unai Bazurko a pris la mer avec classe et noblesse.
Photo © Didier Ravon
Ils sont des anciens de la confrérie Mini, potes depuis. Aujourd'hui, tous deux partent pour leur premier tour du monde. Arnaud Boissières vient de recevoir la bise de Yannick Bestaven, dont le départ du quai est programmé peu de temps après. Coiffé d'un grand bonnet, celui qu'on surnomme <Calimero> respire la joie de ceux qui réalisent un rêve.
Norbert Sedlacek ne se retournera que pour vérifier que l'amarre a été larguée. Coupe de commando, l'ancien conducteur de métro autrichien, accrochée à sa barre à roue jaune canari, n'est pas du style à nous la faire mélo.
L'Américain Rich Wilson, doyen de la course, ancien prof à Harvard, a fixé la bannière étoilée sur le tableau arrière. Sa visière de casquette interdit de vérifier si le regard est embrumé. Je crois voir un marin, déjà harnaché, dans un ciré usé, qui se prépare à partir pour une croisière... tout ce qui a de plus ordinaire... Cette semaine achève décidément de me réconcilier avec les Etats-Unis !
Deux bouquets de fleurs sont accrochés à l'arrière du cockpit, et la jolie Samantha Davies est un peu submergée mais toujours aussi souriante. Jusque-là, les invités se déplaçaient avec discrétion d'un catway à l'autre. Mais là, je manque de passer au bouillon ! Au pas de charge, le trio se jette sur la navigatrice anglaise pour l'embrasser. <Poussez-vous, le Président !> Il y a là le vicomte de Villiers, le maire Louis Guédon... et Patrick Poivre d'Arvor, mandaté pour libérer les trente concurrents à 13 heures 02 en ouverture du jité. Bon sang mais c'est bien sûr, la plus en vogue des courses à la voile, est aussi une vaste opération de communication-séduction.
Ce n'est pas vraiment la préoccupation du moment pour Yannick Bestaven. Son adorable petite fille de trois ans juchée sur ses épaules ne veut pas lui lâcher la main. Et sa femme va mettre au monde leur second enfant alors qu'il sera au milieu de l'océan Indien. Drôle de vie que d'être marin... et femme de marin !
11 heures 03. Michel Desjoyeaux s'apprête à y aller à son tour. Ses trois fils ont décoré l'intérieur du bateau, et son dernier, d'un coup de Stabilo, a marqué : <Fonce papa !>. Mich Desj' est comme à son habitude serein, cachant tout sentiment. La manoeuvre très rock n'roll de sortie du bateau - une catastrophe évitée de justesse - prouve que la fébrilité peut toucher même les meilleures équipes.
Un qui est follement décontracté, c'est bien Kito de Pavant. Assis peinard sur le bord de son bateau, il devise comme si de rien n'était. Enfin, la peluche grandeur nature qui se dandinait au côté d'un clown pas drôle, hier dans le cockpit, pour vanter la vache qui rit, est repartie dans les supermarchés. Le malicieux Kito n'a jamais eu l'air aussi heureux.
11 heures 11. Timing parfait ! Roland Jourdain, salue une dernière fois famille et amis. Décontracté et chaleureux, il laisse un ponton tout vide après trois semaines, où plus d'un million de visiteurs se sont massés. Tristan, l'un des garçons de Michel Desjoyeaux, fait la tête : <Parce que ton père est parti ?> <Non. Demain y'a collège !>
Pas encore inscrit ? Créez votre pass voilesetvoiliers.com
(indispensable pour poster un commentaire, faire un achat dans la boutique, déposer une annonce...)