Actualité à la Hune

Vendée Globe 2012-2013 / J+79

Vendée Blog : Gabart et Le Cléac'h, interview croisée

Avec seulement trois heures dix-sept minutes d’écart, François Gabart et Armel Le Cléac’h ont offert une conclusion sublime pour cette arrivée aux Sables d’Olonne sous le signe de l’enthousiasme et de l’émotion. Les deux skippers se sont tout de suite exprimés sur ce tour du monde express en moins de 80 jours et ont fait un premier bilan de leur course…
  • Publié le : 28/01/2013 - 12:23

Classement du lundi 28 janvier à 12h
1- François Gabart (Macif), arrivé dimanche 27 janvier à 15h18 en 78j 2h 16’ 40’’.
2- Armel Le Cléac’h (Banque Populaire), arrivé dimanche 27 janvier à 18h35 en 78j 5h 33’ 52’’, à 3h 17’ 12’’ du premier

3- Alex Thomson (Hugo Boss) à 723 milles de l’arrivée
4- Jean Pierre Dick (Virbac Paprec 3) à 904 milles de l’arrivée
5- Jean Le Cam (SynerCiel) à 2 310 milles de l’arrivée

Arrivée Macif7François Gabart : "Quand on prend des coups dans la figure, il faut se battre. Je me suis investi pour faire face à ce qui nous arrive, et il nous en est arrivé beaucoup ! Mais je n’ai jamais baissé les bras."Photo @ Didier Ravon (V&V)

28 646 milles à 15,3 nœuds de moyenne sur l’eau pour François Gabart, 28 056 milles pour Armel Le Cléac’h à 14,9 nœuds de moyenne sur l’eau : 590 milles de plus au compteur à l’arrivée aux Sables-d’Olonne pour le vainqueur du Vendée Globe et seulement 3 heures 17 minutes d’avance sur son dauphin.

Les deux premiers ont survolé la course, même s’ils ont été plusieurs fois mis en ballottage dans l’Atlantique Nord (Vincent Riou) et Sud (Jean-Pierre Dick), et dans l’océan Indien (Bernard Stamm). Armel Le Cléac’h (Banque Populaire) a dominé dans la première partie (équateur en 10j 19h 18’, cap de Bonne Espérance : 22j 23h 48’) et François Gabart (Macif) la deuxième partie (cap Leeuwin en 34j 10h 23’, cap Horn en 52j 06h 18’, équateur en 66j 01h 39’).
 

Les objectifs au départ…

François Gabart : Je pense que je suis parti sur cette course sans l’optique de gagner. Ce n’était pas mon objectif numéro un. Avec Macif, on voulait faire une belle course. Dire que je voulais finir premier, ça aurait été trop ambitieux avant le départ. Mais à un moment donné, quand on était dans l’Indien et que j’ai doublé Armel, je me suis dit que je pouvais jouer la gagne…
Armel Le Cléac’h : Ma seule déception est ma place. J’étais venu chercher mieux. En partant, j’étais confiant dans le matériel et sur mes capacités pour être aux avant-postes. Je savais que j’avais fait une bonne préparation et ça s’est vu pendant la course. La bagarre a été super intense même si Vincent (Riou) nous a quitté un peu tôt. Une de mes satisfactions a été mon rythme dans le Sud. Il y a quatre ans, j’avais été surpris par la dureté de la course et la vitesse des premiers. Cette année, on a imposé le rythme, ça a été très vite et il n’y a pas eu de moment de répit. Quand je passe le cap Horn, je me dis que le parcours qu’on a fait est le bon.

Arrivée Macif9Feu d'artifice pour l'arrivée de François Gabart aux Sables-d'Olonne : les bateaux-spectateurs n'avaient pas été autorisés à sortir du port pour cause de coup de vent et de forte houle, mais le spectacle était à la hauteur de cette arrivée magique.Photo @ Didier Ravon (V&V)

La dernière nuit

FG : La dernière nuit a été franchement dure. Les conditions ont été difficiles et j’aurais pu tout perdre. Tu dois être à l’attaque sans prendre de risque. Dans 40 nœuds, ce n’est pas facile. Quand tu prends des surfs à près de trente nœuds dans le noir au milieu des cargos et des pêcheurs, ce n’est pas simple. Quand on passe les rails de cargos, c’est le plus facile. Avec l’AIS, on les repère bien et on sait qu’il n’y a pas de pêcheurs. Dans le golfe de Gascogne, ce n’est pas la même chanson car il y a beaucoup de bateaux de pêche. La nuit dernière, je savais qu’il y avait un bateau pas loin mais je ne le voyais pas.
ALC : Il y avait du vent fort la nuit dernière et la mer était assez formée. Il y avait aussi beaucoup de trafic au niveau du cap Finisterre. J’ai un peu slalomé entre les bateaux mais avec l’AIS, ça allait. Un moment dans la nuit, l’alarme a sonné. C’était le trimaran Oman Sail qui a croisé un mille devant moi : c’était sympa, surtout que je connaissais les gars à bord…
 

Son adversaire
FG : Je veux dire merci à Armel. Merci de m’avoir fait vivre cette compétition parce que sans lui, elle n’aurait pas eue lieu ! Et merci aussi d’être rester derrière… C’est quelque chose d’extraordinaire d’avoir réalisé cette course côte à côte. J’ai vécu un Vendée Globe extraordinaire grâce à lui. Il n’y a pas eu de moments de calme. C’était du combat tout le temps. Et il n’y a jamais eu d’accord, de "gentlemen agrement" pour ne pas s’attaquer dans le Grand Sud !
ALC : Je savais que François avait bien préparé son Vendée avec son équipe. Il a été bien entouré et conseillé. Il avait été très difficile à battre déjà lors des entrainements à Port la Forêt. Pour moi au départ, c’était l’un des favoris, même s’il n’avait pas l’expérience des mers du Sud. Après, j’ai été surpris par la cadence qu’il a tenue. Il n’a jamais lâché le morceau. Je me disais qu’il allait mollir, mais j’ai vite compris que ça allait être un coriace jusqu’au bout...

Arrivée Banque Populaire1Armel Le Cléac'h : "Je suis fier de la copie que j’ai rendu sur l’eau : ça s’est joué à pas grand-chose, mais c’était François le meilleur ! Je suis très heureux d’avoir terminé deuxième derrière lui : il a fait une superbe course. Et 78 jours de mer, c’est fort… On a monté le niveau de jeu et ce duel a été super intense, notamment dans les mers du Sud. On a mené un train d’enfer que nous n’aurions probablement pas suivre tout seul. Ce fut une magnifique bagarre."Photo @ Vincent Curutchet (Vendée Globe)
Le regard sur soi
FG : Depuis quelques années, le chemin que j’ai parcouru est hallucinant. A la conférence de presse de Michel Desjoyeaux en 2009, je venais de devenir professionnel depuis six mois. Aujourd’hui, je suis là : c’est juste hallucinant. Je me surprends moi-même. C’est chouette et je ne sais pas quand ça va s’arrêter. Sur le Vendée Globe, on découvre des choses sur soi. Je ne pensais pas que j’avais cette énergie là et je ne pensais pas que j’étais capable de supporter tout ça. Chaque jour, tu crois avoir vécu le pire et tu ne veux pas que ça se reproduise mais ça revient le lendemain et ainsi de suite…
ALC : J’ai eu des périodes de fatigue quand il y a eu des enchaînements météo très sollicitant. Mais le grand coup de pompe, c’est quand François s’est échappé au large du Brésil… C’était dur mentalement de vivre ça, de savoir que la victoire devenait plus difficile à atteindre. Cela ne m’a pas abattu pour la suite, mais ça devenait plus de l’espoir qu’une réalité envisageable. Mais c’est un des points positifs de ce Vendée Globe ; au niveau du rythme, c’est ce que j’étais venu chercher, monter le curseur même si par moment, je n’ai pas été à 100% parce que l’état de la mer, l’angoisse de casser du matériel ou la fatigue ne le permettait pas. Mais je crois qu’avec François, nous avons été assez proches de l’optimum.

Arrivée Macif8"Merci à Armel, on a vécu des choses exceptionnelles. C’est plus beau pour moi mais je pense qu’il en gardera un beau souvenir aussi. Cette intensité pendant trois mois, c’est grâce à lui, ou à cause de lui, je ne sais pas comment dire…" Photo @ Didier Ravon (V&V)
 

Les petits secrets
FG : Au début de la course, je n’étais pas convaincu que j’allais rester très réfléchi dans mes propos. Je voulais partager ce que je vivais de manière spontanée. Et puis est arrivé rapidement ce problème de moteur et du coup, j’ai revu ma façon de partager les choses. Ça aurait pu être perçu comme une faiblesse et par la suite, j’ai préféré garder les choses pour moi. J’ai vécu trois mois de compétition intense et je ne pense pas que j’étais préparé à ça. Du coup, je ne pouvais pas me permettre de laisser transpirer quelque chose pour permettre à Armel d’en profiter. Je suis resté dans cette logique, mais ce n’était pas simple, car c’est contre ma nature. Je voulais à l’origine partager mes problèmes mais vu que j’étais totalement dans la compétition, j’ai gardé ça pour moi.
ALC : Bien sûr, le but est de ne pas exprimer nos points faibles. Dire que tout va bien, c’est un peu de l’intox de temps en temps. En termes de performance, je n’ai pas été mobilisé par un gros problème technique. Je n’avais rien de grave à cacher même si j’ai eu plusieurs petits soucis. Ça fait partie de la course et du Vendée. Mais on a l’équipe technique qui fait un super boulot derrière pour nous aider à réparer. Je pense qu’on a un peu sous-estimé la force des hydro générateurs à haute vitesse et du coup j’ai cassé un support au bout de trois jours. Mais j’en ai reconstruit un après et j’ai même été félicité par mon équipe technique !

Arrivée Macif1«C’est un soulagement énorme. Tant que la ligne d’arrivée n’est pas franchie, on ne sait pas ce qui peut se passer avec les pêcheurs et les cargos. Ça faisait quelques jours que je commençais à y croire, mais je voulais rester concentré."Photo @ Didier Ravon (V&V)
Les problèmes techniques
FG : La première grosse avarie, c’est au sixième jour de course, au niveau de Madère. J’avais le moteur pour produire de l’énergie (et deux hydrogénérateurs) : je l’ai cassé à ce moment là. Ce n’était pas vraiment un problème sauf que si tu grilles ton back-up d’énergie au bout d’une semaine, ce n’est pas l’idéal. Il a fallu gérer ce petit bazar et ça m’a pris pas mal de temps pour réparer tout ça. Après ce premier gros problème, je me suis senti beaucoup plus fort. Je me suis dit : «voilà, j’ai su réparer tout ça et je suis capable de résoudre un souci technique». Au final, à chaque fois que tu as un problème et que tu arrives à le résoudre, tu te sens très fier. C’est pour ça que j’ai l’impression de bien avoir progressé pendant la course.
ALC : Le bateau est en bon état général mais j’ai dû bricoler. Dès la descente le long du Portugal, j’ai cassé un support d’hydrogénérateur. Je l’ai réparé pour le recasser une semaine après ! Alors j’en ai fabriqué un avec le plancher qui cache le vérin de quille : j’ai donc fait un peu de composite et le résultat est pas mal puisqu’il a tenu jusqu’au bout… Dans les mers du Sud, j’avais pas mal d’entrées d’eau et il a fallu que je fasse de l’étanchéité sur plusieurs fuites. Les winches commencent à fatiguer et la colonne ne fonctionne plus très bien depuis un mois et demi : les connections ne marchent pas terrible bien que j’ai enlevé des maillons de la chaîne de transmission. Enfin, la poignée d’une prise d’eau de ballast a cassé : cela a fait une entrée d’eau et ça n’a pas été facile à réparer ! Et l’aérien de girouette a perdu une pale et le contrepoids, mais ça marche encore à peu près… Et puis un vérin de pilote m’a lâché en pleine vacation radio ! Je suis parti à l’abattée. Mais j’ai pu remplacer la pièce en recollant la tête de raccord…

Arrivée Banque Populaire3"C’est un des points positifs de ce Vendée Globe ; au niveau du rythme, c’est ce que j’étais venu chercher, monter le curseur même si, par moment, je n’ai pas été à 100% parce que l’état de la mer, l’angoisse de casser du matériel ou la fatigue ne le permettait pas. Mais je crois qu’avec François, nous avons été assez proches de l’optimum."Photo @ Vincent Curutchet (Vendée Globe)
Le tournant de la course
FG : Je n’étais pas été trop surpris par les mers du sud. C’était tout l’intérêt de ma préparation avec Michel notamment. Je m’étais super bien renseigné. La seule chose qui m’a surpris pendant ce Vendée, c’est ma capacité à enchainer les manœuvres. Le Vendée Globe, c’est assez simple : tu pars, tu prends des gros coups de vent dans lesquels tu ne peux rien faire sur le moment, ensuite tu répares ce qui a cassé et voilà. C’est ça tous les jours. En fait, quand il y a du vent, c’est plutôt les moments où tu ne peux le plus te reposer. Quand le vent mollit, c’est sûrement le plus dur : il faut sortir la caisse à outils. ! J’ai pris un petit avantage au large de l’Argentine, je me suis décalé dans l’Est et Armel a été bloqué dans une dépression orageuse, j’ai pu creuser l’écart. Il y a eu des yo-yo, des effets élastiques, mais j’étais devant.
ALC : Après le passage du cap Horn, je suis revenu à une douzaine de milles de François dans le détroit de Le Maire, mais dans la nuit, le vent est rentré alors que j’étais sous gennaker. Et le cordage qui retient la voile sur le câble d’amure a cassé ! Il a fallu que je récupère la voile qui était montée sur ce câble : c’était la galère parce qu’il y avait pas mal de mer à ce moment-là. J’ai réussi à remettre un cordage et à reprendre ma route deux heures après, mais la brise a molli alors que François était encore dans du vent : il s’est échappé !

Arrivée Macif3"Quand je suis parti, je ne pensais pas jouer la victoire. Je savais que c’était possible, mais je ne cherchais pas ça. Dans l’Indien, j’ai commencé à y penser et quand Armel et moi nous sommes tiré la bourre, je me suis dit que j’avais une chance sur deux de gagner. Et ensuite, dans l’Atlantique, j’y ai cru."Photo @ Didier Ravon (V&V)

Les enseignements
FG : Qu'est-ce que j'avais qui m'a permis de gagner ? L’adrénaline, j’en avais pris un paquet. Quoi d’autre ? De la passion sans doute. Ça m’a permis d’avancer tout au long de la course. Je ne sais pas si j’ai envie de repartir sur un Vendée, c’est trop tôt. Il faut que je prenne le temps de me reposer un peu, de faire quelques nuits. Là, je ne repartirai pas n’importe comment. Si tu n’as pas l’envie de le faire, je pense que le Vendée Globe est une punition. Aujourd’hui, je n’ai pas les tripes pour refaire le Vendée Globe, mais peut-être que dans deux jours, je l’aurai. Mais une chose est sûre : c’est que je ne ferai jamais le Vendée Globe si je n’ai pas la foi !
ALC : J’ai eu des périodes de fatigue quand il y a eu des enchaînements météo très sollicitants. Mais le grand coup de pompe, c’est quand François s’est échappé au large du Brésil… Bon, mes objectifs sont tout de même remplis à 95% ! J’étais venu chercher la victoire, mais deuxième, c’est bien quand même. Je suis compétiteur et j’ai envie de gagner. Mais je n’ai pas à rougir de ma prestation : par rapport à il y a quatre ans, je vais faire le tour du monde avec onze jours de moins au compteur. Il y a eu une belle bagarre sur l’eau avec François, mais aussi avec Jean-Pierre (Dick), Bernard (Stamm) et Alex (Thomson). Et une poignée d’heures de décalage à l’arrivée après 78 jours de mer, c’est pas mal quand même ! J’ai perdu au cinquième set, au tie-break, dans les arrêts de jeu…

Arrivée Banque Populaire2"Je suis super content d’arriver et d’avoir pu prendre le chenal ce soir, avec la marée. Le vent a finalement été suffisant pour que j’avance vite cet après-midi et comme je savais que le public était très nombreux, je ne voulais pas le rater !"Photo @ Vincent Curutchet (Vendée Globe)
L’émotion de l’arrivée
FG : C’est un moment énorme, cet accueil, cet engouement du public, cette énergie qui diffuse des digues des Sables d’Olonne : j’ai été très ému, très touché. C’est l’un des moments les plus forts de ce tour du monde ! Et puis je suis très fier de mon bateau et je le dis au nom de toute l’équipe qui a bossé pour construire ce fier navire. Le deuxième monocoque qui arrive est quasiment le même, donc je crois que Hubert Desjoyeaux du chantier CDK Technologies (décédé depuis) a fait du super boulot. Je suis fier d’avoir navigué sur ce bateau. Pendant la construction, j’étais plus spectateur qu’autre chose. Pendant cette course, je pense que je me suis approprié le bateau. Je le sentais très bien et c’est vraiment très chouette de vivre ça.
ALC : Ça se termine vraiment bien. J’ai vécu une superbe remontée du chenal avec ce public incroyable. Je pense qu’il y a eu des belles images, mais moi en tout cas, j’en ai plein les yeux. On ne s’habitue pas à cet engouement. J’avais vraiment à cœur d’arriver dans les bonnes heures pour le chenal. J’ai cravaché pour arriver, pour le public, parce que je savais qu’il y avait beaucoup de monde. C’est fou. Le fait d’avoir déjà vécu l’arrivée, on sait à quoi s’en tenir. Même si ce n’est pas la même émotion. La dernière fois, c’était un peu la délivrance en arrivant, car je n’avais plus beaucoup à manger et la météo était très dure. Là, j’étais mieux et ma seule préoccupation était de rentrer au chenal. Ce ne sont pas les mêmes sensations : j’étais amaigri et content de finir. Là, je suis en forme. Pour faire le bilan, c’était une belle course avec François. Cet après-midi, je ressentais de la déception. L’objectif du départ était de gagner. De finir à quelques heures, c’est rageant. Mais avec la remontée du chenal, la déception est vite passée et je suis content de ce que j’ai fait, je n’ai pas à rougir. François a été meilleur, il a gagné et fait une super course. Je suis très fier de mon bateau et de mon équipe qui a fait un super boulot.

Arrivée Macif2Beaucoup d'enthousiasme et d'émotion pour le final des deux leaders : Les Sables-d'Olonne n'ont pas manqué à leur réputation avec un public joyeux, respectueux et admiratif des performances des deux jeunes solitaires.Photo @ Didier Ravon (V&V)
 

,)) ?>