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Vendée Globe 2012-2013 - Interview du directeur de course (2/2)

Denis Horeau : «Que veut-on faire de cet enfant surdoué ?»

  • Publié le : 11/10/2012 - 00:01

Du sport de haut niveau, une aventure hors normesLe Vendée Globe, c’est à la fois une course exigeante et une aventure extrême. Du sport dur et de l’émotion pure. «Un événement devenu intemporel», selon Denis Horeau. (Cliquez sur les illustrations pour les agrandir).Photo @ Jean-Marie Liot (DPPI)………..
Voici la suite de l’interview de Denis Horeau, dont la première partie a été publiée ici.

Il a été le directeur de course de la Solitaire du Figaro. De New York-San Francisco et de The Race. De la Barcelona World Race. Du premier Vendée Globe, en 1989. Puis de deux autres éditions, en 2004 et 2008. A 61 ans, il l’est à nouveau cette année. Interview de Denis Horeau, deuxième partie.


Denis Horeau, directeur de course du Vendée Globe 2012Denis Horeau, 61 ans, directeur de course du Vendée Globe 2012-2013. Il a tenu ce même poste au Figaro, à la Barcelona – et sur trois éditions du Vendée. Expérience…Photo @ Jean-Marie Liot (Vendée Globe / DPPI)v&v.com : Denis, quand je t’avais interwievé avant la Barcelona World Race 2010, on avait évoqué ces courses et ces tours du monde que tu avais déjà dirigés, la transmission des expériences, le fait que tu passes du Vendée à la Barcelona et vice-versa… Cette accumulation d’expérience, c’est un vrai plus ou il faut quand même réinventer, enrichir, repenser la chose à chaque fois ?
D.H. :
C’est très profitable, oui. On engrange des savoirs, on rédige une histoire dans la durée, on construit un savoir-faire, on entre en contact avec davantage de compétences, issues de nombreux pays – Espagne, Irlande, Australie. Et toute cette expérience que nous avons aquise depuis 1989, je suis ravi de la mettre au service de ce qui est devenu une institution. Ce n’est pas une phrase en l’air : le Vendée Globe, c’est pas pareil que le reste. Pour moi, le Vendée Globe est devenu un événement hors du temps. Intemporel. J’ai le sentiment que les concurrents, les organisateurs, la Vendée, le public, les médias… nous sommes tous au service d’une institution extra-temporelle. Le Vendée Globe a pris une espèce de hauteur, une stature qui lui permet de passer la crise économique avec vingt bateaux. C’est tout de même stupéfiant quand les autres grandes courses – America, Volvo…– n’ont que quatre ou cinq bateaux au départ.

v&v.com : Les budgets ne sont pas tout à fait les mêmes… Cela dit, aujourd’hui, les skippers n’ont plus forcément un sponsor unique, mais très souvent un «pool» de parrains.
D.H. :
Exactement ! Sam Davies est soutenue par Savéol, mais elle a en tout une vingtaine de sponsors. En 1989, on identifiait Philippe Poupon à Fleury Michon, Philippe Jeantot à Crédit Agricole – c’était pour la vie ou presque ! Il y avait un bateau, un marin, un sponsor. Aujourd’hui, il y a une multitude de parrains. L’investissement s’est dilué et un concurrents est obligé d’avoir un grand nombre de soutiens, petits, moyens ou gros… Mais ce que je retiens, moi, c'est que tous ces sponsors, ils ont certes adhéré à un skipper, mais ils ont surtout adhéré au Vendée Globe. Ils ont rejoint une sorte d’énergie collective au service de cet événement. Et parce que c’est le Vendée Globe, ils y vont. Ça, c’est incroyable….

Vingt bateaux, bien davantage de sponsors !S’il y a 20 bateaux au départ cette année, les sponsors sont bien plus nombreux. A l’image de Sam Davies, épaulée principalement par Savéol, mais aussi par une myriade d'autres parrains.Photo @ Vincent Curutchet (DPPI)v&v.com : Tu dis que le Vendée Globe est devenu intemporel. Est-il immortel ?
D.H. :
Ah ça, c'est «la» bonne question ! Et, à travers elle, tu poses celle de la monotypie, j'imagine…

v&v.com : C'est un des éléments-clés de la réflexion, visiblement, oui…
D.H. :
Alors… pourquoi y a-t-il eu un tel engouement, une telle passion, autour de la question de la monotypie ? Et pas que dans notre microcosme, hein, mais aussi un peu en dehors. En fait, on est confronté à un drôle de phénomène : le Vendée Globe, c'est un surdoué. C'est un enfant surdoué, qui a sept ans, comme je le disais tout à l'heure. Il se porte magnifiquement bien et il est doué en tout, maths, géométrie, langues, musique, dessin… Et tout son entourage, familial, professionnel, se penche sur lui. Et chacun pense savoir ce qui serait bon pour lui – les maths, les langues, la musique. Et chacun veut imposer sa vision, son idée. Mais personne ne sait vraiment ce qu'il va devenir. Ce débat-là est passionnant, mais il ne faut pas se tromper : le petit surdoué doit passer de l'âge d'enfant à l'âge d'adulte. Et les orientations qui seront prises après cette édition 2012-2013 détermineront son avenir.

v&v.com : Alors justement, qui va décider ? L'IMOCA ? La Vendée ? Les coureurs ? Les sponsors ?
D.H. :
Pas simple, car le petit a eu une enfance agitée, peu orthodoxe en tout cas. Il a d'abord appartenu à un homme, Philippe Jeantot, puis, à partir de 2004, à une entité publique, le Conseil général de la Vendée, via la SAEM Vendée (*). Qui a de plus changé de «père», Bruno Retailleau ayant pris la suite de Philippe de Villiers. Et si l’on rajoute tous les intervenants que tu as cités…
(*) Société Anonyme d'Economie Mixte

v&v.com : D’accord, mais toi, tu as bien une idée sur ce qu’il faudrait faire ?
D.H. :
Moi, je suis un ardent défenseur de la monotypie. D'abord à cause de la crise économique et financière que nous connaissons. Ensuite parce que j'ai été neuf ans directeur de course de la Solitaire du Figaro, et que je sais que la monotypie peut être un magnifique facteur de succès et d’engouement. Enfin parce que je crois qu'il est toujours préférable de valoriser l'homme plutôt que la machine – et c'est encore plus vrai pour le Vendée Globe ! Le surinvestissement financier nécessaire pour obtenir une très faible supériorité de performance n'en vaut pas la chandelle. Aujourd'hui, il y a des protos IMOCA neufs qui dépensent 30% de leur budget en recherche et développement – pour des gains très faibles. Or, ce qui nous intéresse autour du monde, ce n'est pas le quart de nœud de gagné – c'est l'exploit humain. C'est Sam Davies qui va nous faire rire ou pleurer, qui va nous faire rêver, pas son bateau.

v&v.com : Cela dit, on sait que la monotypie n'est pas obligatoirement synonyme de frais réduits, surtout si l'on vise un plateau de vingt bateaux identiques – et même avec une édition de transition dans laquelle on aurait des protos et des monotypes…
D.H. :
Oui, c’est vrai, mais à nous de trouver les idées. Au Figaro, on a bien réussi.

v&v.com : Ce n'était pas les mêmes tailles, et il n'y avait qu'un chantier d'impliqué. Là, on parle de monotypes de 18 mètres, qui pourraient être construits dans trois chantiers différents dans le monde.
D.H. :
Je suis d'accord. Personne ne dit que c'est simple. Aujourd'hui, on assiste à un débat idéologique, dogmatique, qui oppose deux camps. Mais une chose est sûre : avant de prendre une décision quelconque, il faut se poser la question de savoir ce qu'on veut faire du petit.

Combien finiront-ils ?En 2008-2009, sur les 30 bateaux au départ (photo), seuls 11 sont revenus aux Sables-d’Olonne en course. L’édition 2012-2013 portera en elle bien des interrogations, y compris sur le futur du Vendée Globe.Photo @ Jacques Vapillon (Vendée Globe / DPPI)v&v.com : A ce titre, est-ce que tu ne crois pas que cette édition va largement guider les choix futurs ? Selon que l'on aura huit ou dix-huit bateaux à l'arrivée aux Sables, les réflexions ne seront peut-être pas les mêmes…
D.H. :
C'est un des grands enjeux. Mais j'ai bien peur que la loi du vieillissement nous rattrape, de toute façon. Pour présenter un plateau de vingt bateaux cette fois-ci, on a bien dû faire appel à des 60 pieds de huit ou douze ans d'âge – voire plus. Dans quatre ans, qu'en sera-t-il ? Par ailleurs, on parle des bateaux, mais parlons aussi des skippers ! Les Dick, Le Cam, Wavre et les autres seront-ils encore là dans quatre ans ? Pas sûr. Il faut donc aussi renouveler la population concernée, amener des jeunes. Et, pour cela, que faut-il promouvoir ? La monotypie me semble préférable.

v&v.com : Pour l'internationalisation aussi ?
D.H. :
Alors là, la monotypie est infiniment préférable ! On le sait, les Anglo-Saxons aiment la régate, et par-dessus tout la régate à armes égales, Jeux Olympiques ou autre. La monotypie serait une façon de les séduire, oui. Ça ne suffirait sans doute pas, mais ce serait un bon début.

v&v.com : Il faudrait aussi des courses supplémentaires ou intermédiaires, non ? Voire des marche-pieds comme il en existe chez nous – Mini, Figaro…
D.H. :
Ah ça me fait plaisir ce que tu dis là ! En février 1990, juste après le premier Vendée Globe, j'ai proposé la création de courses intermédiaires en 60 pieds, partant de Vendée, revenant en Vendée et allant aux Etats-Unis, en Europe du Nord, en Nouvelle-Zélande. J'en ai ensuite reparlé à Philippe de Villiers, puis à l'organisation cette année. Il est certain que cela demande des investissements conséquents et, surtout, une vraie stratégie de développement à l'international.

v&v.com : Mais pour porter une stratégie, il faut un responsable, il faut des hommes. Parlons clair : aujourd'hui, Denis, qui est détenteur de l'avenir des 60 pieds ?
D.H. :
La SAEM Vendée.

v&v.com : Pas l'IMOCA ?
D.H. :
Non.

v&v.com : Tu peux développer ?
D.H. :
Que la SAEM Vendée s'appuie sur l'IMOCA pour son expertise technique, certes. Mais qui a les rênes du Vendée Globe ? La Vendée. Et quiconque tient les rênes du Vendée Globe tient les rênes des 60 pieds : ils sont d'abord et avant tout destinés à cette course, dessinés pour cela, construits pour cela. Le Vendée Globe, c'est 80% de l'activité de l'IMOCA. Et c'est 80% des retours sur investissement des sponsors. C'est clair et net. Il faut que chacun fasse ce qu'il sait faire. Aujourd'hui, l'expertise de l'IMOCA, c'est le suivi de la conception et de la fabrication des bateaux. C'est ça, le rôle d'une classe. Le rôle d'un organisateur, c'est d'organiser la course et de la développer, notamment à l'international. Le devenir de l'IMOCA, c'est le Vendée Globe.

v&v.com : Alors que le devenir du Vendée Globe, ce n'est pas forcément l'IMOCA ?
D.H. :
On peut imaginer le Vendée Globe se courant sur d'autres bateaux, oui. Mais c'est formidable, l'IMOCA ! Moi je suis un ardent défenseur de l'IMOCA. Au même titre que quand je travaillais sur la Solitaire du Figaro, j'avais tout fait pour que nous ayons un vrai interlocuteur – la classe Figaro. J'avais même mis en place un financement du groupe Bénéteau vers la classe, et un autre de la Solitaire vers la classe. Ce système a fonctionné – et il fonctionne toujours.

Prototypie ou monotypie ?PRB, l’un des plans Verdier-VPLP à fond dans la plume. Prototype ou monotype ? Le débat est loin d’être clos. «Mais, avant de trancher, il faudra savoir ce que l’on veut faire de ce surdoué qu’est le Vendée Globe», affirme Denis Horeau.Photo @ Benoît Stichelbaut (Sea & Co)v&v.com : Tu as d'ores et déjà signé pour la direction de course de la Barcelona World Race 2014…
D.H. :
Oui. Sauf événement majeur, crise ou autre, la course aura lieu. J'en suis ravi : l'Espagne s'est hissée au niveau d'un pays majeur dans la vie de l'IMOCA et des 60 pieds. Et la Barcelona est le complément idéal du Vendée Globe, pusiqu'elle permet de mettre le pied à l'étrier à des skippers que le solitaire, a fortiori dans le Grand Sud, pourrait rebuter d'emblée. Par ailleurs, pour le directeur de course que je suis, cette continuité est fondamentale en matière d'expérience, d'échanges. Aujourd'hui, dans l'équipe du Vendée Globe, il y a un Espagnol qui a déjà couru le Vendée, un Irlandais qui a couru la Volvo Ocean Race. Cette internationalisation, ce décloisonnement, c'est fondamental. Et ça me rend heureux.

v&v.com : En tant que directeur de course, tu n'as pas que des moments heureux… Tu es même parfois confronté à la détresse ultime.
D.H. :
Oui (long silence). Les disparitions, c'est terrible. Un marin qui ne revient pas, c’est terrible.

v&v.com : Tu t’en sens responsable ?
D.H. :
Non. Ça me révolte. Ça provoque en moi une révolte violente. Mike Plant était un grand monsieur, d'une belle humanité. Gerry Roufs aussi…

v&v.com : Et si l'on devait terminer sur une note souriante ? Un vrai beau moment en tant que directeur de course ?
D.H. :
Quand le dernier marin amarre son bateau au ponton des Sables-d'Olonne. Ça, à chaque fois, c'est un vrai beau moment.

v&v.com : Et toi, tu as encore le temps de larguer les amarres de temps en temps ?
D.H. :
Pratiquement plus. D'autant que je viens de vendre mon Tina. C'est bien : c'est un splendide bateau, et il va enfin renaviguer. Et les bateaux sont faits pour ça.


Vous pouvez lire la première partie de l’interview de Denis Horeau ici.


………..
> Vous pouvez lire l’article complet sur le parcours du Vendée Globe 2012-2013 et les portes des glaces ici.

> Vous pouvez lire le compte-rendu complet de notre grande table ronde sur les portes des glaces, là :

1. Deux outils complémentaires
Imagerie radar et altimétrie, les glaces sous surveillance


2. Une origine commune, des destins divers
De l'Antarctique aux 40e, le difficile suivi des glaces


3. Une question juridique fondamentale
Qui est responsable en cas de collision d'un concurrent avec un iceberg ?


4. Trois choix techniques très différents
Portes des glaces, waypoints uniques ou limites Sud ?



Voiles et Voiliers n°501, novembre 2012, spécial Vendée Globe> Retrouvez le programme officiel du Vendée Globe 2012 (70 pages !), réalisé par la rédaction, dans le numéro spécial de Voiles et Voiliers, n°501, novembre 2012, en kiosque le 18 octobre.

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