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Volvo Ocean Race 2014-15 - EXCLUSIF

Michel Desjoyeaux : «Pourquoi je débarque de Mapfre ?»

  • Publié le : 16/11/2014 - 00:02

Michel Desjoyeaux, chef de quart débarquéAu terme de la première étape de la Volvo Ocean Race, Michel Desjoyeaux débarque de Mapfre à bord duquel il était chef de quart. Nicolas Lunven et Sam Goodchild subissent le même sort, ainsi que peut-être Rafa Rujillo.Photo @ Francisco Vignale Mapfre / Volvo Ocean Race

Pour son retour dans la Volvo Ocean Race, trente ans après sa première participation avec un certain Éric Tabarly sur Côte d’or, Michel Desjoyeaux – chef de quart sur Mapfre – a préféré jeter l’éponge en accord avec Iker Martinez, le skipper du VO65 espagnol, et ce dès la fin de la première étape. Nicolas Lunven – le navigateur – a fait de même. Explications sans détours par le double vainqueur du Vendée Globe, à son retour d’Afrique du Sud.

 

v&v.com : Comment s’est déroulée cette longue première étape entre Alicante et Le Cap, avec plus de 8 000 milles parcourus sur le fond ?
Michel Desjoyeaux :
C’est parti très vite, avec des changements de leaders plusieurs fois par jour. Ça distribuait pas mal ! Il y a eu rapidement des options assez franches et un Port au Noir inhabituel. Du coup, il y avait pas mal de doutes dans la flotte et il a fallu choisir pour sortir du Pot quasiment avant le passage du Cap Vert… Et avec toute l’incertitude qui va avec. Pas simple !

 

v&v.com : Et dans l’Atlantique Sud, l’anticyclone de Sainte-Hélène ne vous a pas épargnés ?
M.D. :
C’est le moins qu’on puisse dire ! Il était à la fois très Sud et super étendu… De plus, la fin de l’étape n’était pas claire du tout. D’ailleurs, d’un jour sur l’autre, les routages faisaient prendre des routes totalement différentes. Si on ajoute que la direction de course a mis une «ice box» (porte des glaces, ndlr) au milieu de l’Atlantique Sud – car à un moment, on était tous amenés à pouvoir descendre par 48 ou 49 Sud –, ça a été compliqué… Humide et froid. Heureusement, nous avions les équipements pour naviguer sous ces latitudes. Merci TBS ! Nous avons fini dans de l’air, mais dans des conditions plus agréables. Mais j’ai rarement vu des trajectoires aussi complexes et peu académiques !

 

v&v.com : Sur Mapfre, vous avez connu des soucis techniques ?
M.D. :
Pas autant que sur Dongfeng, mais quand même quelques-uns. Nous avons un peu abîmé deux voiles la dernière nuit et on a aussi cassé un câble sur le A3 – une espèce de spi que je n’aime pas – plus quelques bricoles classiques en course. Mais rien de rédhibitoire.

 

v&v.com : Tu confirmes les quelques aberrations que tu avais mentionnées lors de la visite du bateau, que nous avions tournée l’avant-veille du départ ?
M.D. : (Rires.) On finit par s’habituer à tout, même à des winches qui tournent à l’envers. Mais c’est vrai qu’il y a des trucs avec lesquels j’ai un peu de mal. Je dois être un peu trop vieux jeu, trop conservateur. Pour moi, un winch tourne dans le sens des aiguilles d’une montre ! Mais bon, comme nous avons tous le même bateau, c’est à nous de nous adapter en conséquence.

 

Petit moralL'arrivée au Cap de Mapfre, en dernière position des VO65, couronne une première étape compliquée pour les Espagnols... À bien des égards.Photo @ María Muina Mapfre / Volvo Ocean Race

v&v.com : Venons-en au fait que tu débarques : pourquoi ?
M.D. :
Pourquoi je débarque ? C’est assez simple. Je fais de la course au large depuis 35 ans et ma conception de la façon de mener un équipage n’est pas compatible avec celle d’Iker (Martinez ; ndr) qui est le skipper, donc le maître. Je ne veux pas m’étendre. Iker est un ami. Nous avons bossé ensemble lorsqu’il a loué et préparé Foncia pour la dernière Barcelona World Race qu’il a couru avec Xabi Fernandez (ils ont fini deuxièmes, derrière Jean-Pierre Dick et Loïck Peyron ; ndlr). Mais quand il y a de la fatigue de la tension accumulée, les choses peuvent déraper… Et ça a été le cas !

 

v&v.com : Vous n’étiez pas en phase ?
M.D. :
Disons que quand tu commences à être considéré comme un «ennemi» sous prétexte que tu émets un avis différent, ce n’est jamais très bon sur un bateau de course, en équipage. Mais ce sont des choses qui arrivent souvent sur ce type de courses – des exemples il y en a plein. Il suffit de lire la bio de Franck Cammas qui vient de sortir ! ("J'ai mis les voiles pour gagner", co-écrit avec Patrice Gabard, aux éditions City ; ndlr.)

 

v&v.com : Des blogueurs très observateurs sur Sailing Anarchy ont noté que tu n’étais pas sur le pont avec tout l’équipage au moment où Mapfre est rentré au port. Tu faisais la tête ?
M.D. : (Rires.) Non, absolument pas ! J’étais simplement à l’intérieur en train d’actionner manuellement la commande moteur à l’aide de deux bouts, car : un, nous avons sans doute cramé un composant après avoir pris la foudre la première nuit ; deux, c’est moi qui avais mis en place ce dispositif de dépannage ; et trois, sinon on risquait de se crasher sur le quai ! D’ailleurs une fois au ponton, je suis sorti rejoindre mes camarades.

 

 

v&v.com : Et Nicolas Lunven dans tout ça ?
M.D. :
Déjà, Nico était très assimilé à moi, même si lui et Iker se connaissaient et s'appréciaient avant que je ne le propose. Ils ont même failli faire la Trasat Ag2r ensemble. On s’est bien entendu, on a beaucoup échangé… Et j’ai assez vite compris qu’il ne fallait pas que je m’immisce dans la discussion sur la stratégie entre lui et Iker. Et il est vrai que quand nous avons tous les deux été amenés à choisir l’option autour du Cap Vert, nous nous sommes plantés... Mais ça fait partie du jeu du navigateur de se planter. Du coup, j’ai le sentiment que Nico n’avait plus la confiance du skipper et s’est retrouvé assimilé aux erreurs et au mauvais résultat (Mapfre a fini 7e et dernier de la première étape ; ndlr).


 

Bons amisMichel Desjoyeaux et le skipper de Mapfre Iker Martinez (ici à la barre) se connaissent de longue date et s'apprécient... Mais entre Alicante et Le Cap, cela a coincé.Photo @ María Muina Mapfre / Volvo Ocean Race

v&v.com : Il paraît que la moitié de l’équipage est remerciée ?
M.D. :
L’Anglais Sam Goodchild qui est vraiment un mec génial à bord, ainsi que Rafa Trujillo (quatre participations aux Jeux olympiques en Finn et Star, avec une médaille d’argent à Athènes ; ndlr) ne devraient pas naviguer. Pourtant ce dernier est Espagnol… Anthony Marchand, qui est l’un des équipiers de moins de 30 ans, reste à bord. Mais bon, on ne peut pas non plus espérer trouver l’alchimie quand un projet Volvo démarre en mai 2014… Donc très tard. C’est forcement plus compliqué. De plus, on se parlait anglais à bord, alors qu'il n'y avait aucun Anglais. La barrière de la langue ne simplifie pas les relations humaines !

 

v&v.com : Mais tu continues la course, même sans naviguer ?
M.D. :
J’ai amené TBS comme fournisseur officiel et de fait, je vais continuer à m’impliquer avec mon fidèle partenaire technique, car on doit juste un peu modifier la façon de raconter cette belle histoire qui dure depuis 19 ans. Je ne suis pas fâché avec Iker, mais ne retournerai pas à bord tant qu’il sera là. Et je ne suis pas certain qu’il souhaite que je prenne sa place, quand il ne disputera pas certaines étapes pour cause de préparation olympique en Nacra 17. Je tourne la page Volvo. Je ne suis ni le premier ni le dernier…

 

v&v.com : C’est toi qui a proposé à Jean-Luc Nélias de remplacer Nicolas Lunven ?
M.D. :
Non. Jean-Luc – fort de son expérience de navigateur sur Groupama 4 lors de la dernière édition – travaillait déjà avec Nico sur la préparation des étapes et les briefings d’avant course, à sa demande. Ce n'est donc pas surprenant qu'Iker lui ait proposé d'occuper désormais le poste de navigateur. Et j'ai appris que l’Anglais Rob Greenhalgh – trois Volvo au compteur ! – me remplace comme chef de quart... Cela serait bien qu'ils retrouvent du plaisir à naviguer. La suite viendra alors !


 

Meilleur à venirLe Team France de la Coupe de l'America et d'autres projets engagés vont désormais occuper Desjoyeaux, qui reste par ailleurs au sein de l'équipe Mapfre, ayant "apporté" son partenaire TBS au projet.Photo @ Francisco Vignale Mapfre / Volvo Ocean Race

v&v.com : Du coup, tu vas faire quoi ?
M.D. :
Je vais pouvoir me réinvestir à fond dans Team France. Denis Juhel a bien tenu la barque pendant ce temps-là. Et j’ai d’autres projets qui continuent de se mettre en place. Mer Agitée avance bien, Mer Forte aussi, et comme tout était organisé pour que cela fonctionne sans moi, je vais peut-être (enfin) pouvoir prendre du temps pour moi !

 

v&v.com : Tu as suivi la Route du Rhum ?
M.D. :
De très loin. On n’a pas le droit à internet à bord des VO 65 donc nous n’avons eu que quelques pointages au compte-goutte, envoyés par la direction de course ou la famille.

 

v&v.com : Quel est ton sentiment sur l’issue de cette 10e édition ?
M.D. 
: Vu les conditions météo (on n'avait pas toutes les infos de la course, mais on pouvait prendre des fichiers sur l'Atlantique Nord), je ne suis pas surpris de ce podium et que le record soit tombé. Les deux premiers Banque Populaire VII et Spindrift 2 ont été bien servis par la météo. Je trouve super que Jojo (Seb Josse ; ndlr) soit resté aussi proche de ces deux-là. J’aurais tendance à dire que c’est le plus méritant des sept ultimes – et il a beaucoup bossé pour ça. Après, bravo à Lolo (Loïck Peyron ; ndlr) ! Prendre le truc deux mois avant et sur un tel bateau, ce n’est pas simple, surtout quand on n'a pas un physique de déménageur ! Mais que de talent ! Enfin, ce qu’a réalisé Yann (Guichard ; ndlr) est courageux, donc largement mérité. Mais je ne me serais pas vu mener un bateau de 40 mètres en solo. Un 30 mètres pourquoi pas ? Mais de toute manière, traverser l’Atlantique en solo sur un multicoque – même petit ! –, ce n’est pas rien ! Mais beaucoup de gens ont tendance à l'occulter. Côté mono, François (Gabart ; ndlr) a géré ça de main de maître. Rien à dire !