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Volvo Ocean Race - Groupama / Interview (11)

Franck Cammas : «Il ne faut pas se griller avant le départ !»

Pour clore notre première série d'interviews avant la mise à l'eau lundi de Groupama 4, la parole revient évidemment au skipper Franck Cammas. Vainqueur de la Solitaire du Figaro, de la Route du Rhum, trois fois de la Transat Jacques Vabre et d'une multitude de Grand Prix, Franck Cammas détient également le record du Trophée Jules Verne depuis l'année dernière en 48 jours. Surnommé le Mozart de la voile, ce virtuose à qui tout réussit s'attaque à la Volvo Ocean Race, bastion des Anglo-Saxons. Avec Groupama, son sponsor depuis 14 ans, il a les moyens de ses ambitions... Interview.

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  • Publié le : 06/05/2011 - 10:42

Groupama 3 au départ de la Route du Rhum Sur Groupama 3, Franck Cammas a enchaîné en 2010 un nouveau record sur le Trophée Jules Verne en équipage, puis la victoire dans la Route du Rhum en solitaire. Photo © Yvan Zedda (Sea&Co)

Franck Cammas, skipper de Groupama 4 A 38 ans, Franck Cammas relève un nouveau défi en s'attaquant à la Volvo Ocean Race. Photo © Yvan Zedda (Sea&Co) voilesetvoiliers.com : On s'est quitté à Lanzarote où vous vous entraîniez, qu'avez-vous fait depuis ?
Franck Cammas : On a fini les phases d'entraînement le 15 mars sur Groupama 70 (ex-Ericsson 4, ndlr). On a donc continué à naviguer depuis Lanzarote. On a fait des sessions un peu plus ventées et un peu plus froides dans le coin. Nous sommes arrivés à 106 jours de navigation sur les 110 possibles. C'est bien. Je pense qu'on est bien au-dessus des autres équipes en nombre de jours de navigation. C'est un bon point de passer beaucoup de temps sur l'eau ensemble. Et depuis le 15 mars, il nous est interdit de naviguer sur Groupama 70 en attendant de naviguer sur Groupama 4 qui n'est pas encore à l'eau. Nous avions pris un peu de retard sur la conception de détails du bateau et la façon de l'équiper. Des navigants se sont concentrés là-dessus. Cela concerne notamment l'électricité, l'hydraulique, le gréement, etc. En parallèle, on a un peu navigué, en match-racing et en M34 (victoire sur le Spi Ouest France - Intermarché, ndlr).

v&v.com : Tu avais besoin de continuer à naviguer sur d'autres supports ?
F.C. : Tout le monde en a besoin ! Continuer à faire des régates et naviguer avec des adversaires. C'est ce qui nous manque dans notre entraînement à la Volvo Ocean Race.

v&v.com : Tu as eu de bons résultats en match-racing je crois !
F.C. : Ce n'est pas la première fois que j'en faisais. Maintenant, je sais que j'ai un paquet de retard et qu'il me manque beaucoup d'automatismes. C'est un jeu intéressant. C'est souvent frustrant parce qu'on sait exactement comment on a perdu. Et on trouve toujours de nouvelle façon de perdre sur les régates suivantes... (rires) C'est normal que les gens qui en font beaucoup soient devant. On l'a vu au Championnat de France, on est à notre place en sixième position. C'est un exercice très particulier qui apprend pas mal de choses.

v&v.com : Et pourquoi du M34 ?
F.C. : Toujours pour naviguer ensemble avec l'équipage sous la pression de la compétition. Et face aux meilleurs possibles sans que ça coûte trop cher. En plus, avec le Spi Ouest France qui n'est pas loin de la maison, c'est assez facile d'un point de vue logistique à organiser. Et en même temps, c'est la série où se retrouveront les meilleurs au Spi Ouest. Et puis c'est une série qui démarre, donc on n'est pas trop à la rue d'un point de vue technique puisque tout le monde démarre en même temps. Cela nous permet donc de naviguer à sept avec cinq équipiers de la Volvo. Seulement cinq parce qu'il y a une règle M34 qui impose deux équipiers de moins de 26 ans.

v&v.com : A quelques jours de la mise à l'eau de Groupama 4, comment s'est finalement déroulé la construction de ce nouveau monocoque ?
F.C. : Longuement. Avec de mauvaises surprises sur la fin de la construction de la coque où on a eu des soucis a priori chimique avec une certaine résine. Il a fallu trouver des solutions pour passer à travers ça. On a mis du temps à trouver ces solutions. Cela nous a fait perdre entre un mois et un mois et demi. Nous avions prévu de mettre à l'eau quasiment juste après le 15 mars. Ce n'est pas que du temps perdu. Puisque le temps supplémentaire de construction nous a permis d'avoir ce même temps en plus pour la conception. On a eu par exemple trois semaines de réflexion supplémentaires sur les appendices, ce qui nous a permis de changer des petites choses intéressantes. Ce n'est pas que négatif, même si on va moins naviguer sur le bateau que prévu. Il va falloir rattraper le temps sur l'eau.

v&v.com : Comment définirais-tu Groupama 4 ?
F.C. : En faisant le bilan de la précédente édition, il y a des choses où tout le monde est allé dans le même sens. Je pense dans les formes avant des carènes en rajoutant encore et encore du volume dans le tiers avant. Les limites de ces bateaux-là, c'est l'équilibre longitudinal, un peu comme sur un multi. Ce sont des bateaux extrêmement puissants, avec des coques larges, mais on ne pouvait pas utiliser toute cette puissance à cause du problème longitudinal. On était donc obligé de lever le pied, non pas parce que ça gîtait, mais parce que ça plantait du nez ! Il faut arriver à un certain équilibre entre la puissance du bateau, donc sa largeur, et la forme des carènes. Il y a eu du travail de fait chez tout le monde dans ce sens. Ce sont des super bateaux de reaching. Sur le pont, on a conçu un plan de pont très différent de Camper Team New Zealand tout en restant dans une jauge très stricte (voir cette info à la hune Exclusif : les premières images du nouveau Groupama 4).

Groupama 4 on the road Groupama 4 est arrivé à Lorient samedi 30 avril, en provenance du chantier Multiplast de Vannes. Photo © Arnaud Pilpre (Studio Zedda) v&v.com : Le bateau est sur le point d'être mis à l'eau. Toutes les décisions sont donc arrêtées ?
F.C. : En gros oui. Mais il y a toujours des choix à faire juste avant les montages de certaines pièces parce qu'il y a toujours une petite marge. La réflexion avançant, on a toujours des idées différentes d'il y a six mois. Il y a toujours une marge de modification jusqu'à ce que le collage soit fait.

v&v.com : Il y a eu des choix difficiles à faire ?
F.C. : Oui. Les études avancent et à un moment, il faut prendre des décisions avec les études qu'on a à ce moment-là. Les études ne nous donnent pas forcément de certitudes. Surtout par manque de temps. Si on en avait plus, on pourrait toujours aller au bout des études. Ce sera pour la prochaine fois... Après, c'est l'expérience qui parle, le feeling. Mais on n'a jamais été extrême dans nos décisions. On ne prend pas des paris.

v&v.com : Est-ce ça la difficulté dans un tel projet ? Devoir trancher entre plusieurs choix architecturaux ?
F.C. : Oui, c'est une des grosses difficultés. La course est déjà bien avancée au départ de la régate. Elle a été dictée par les choix qu'on a fait devant des plans avec nos expériences dans les poches. C'est assez stressant. Quand on verra tout le monde sur l'eau, on se détendra si on est du bon côté du plan d'eau au niveau performance. Sinon, on peut avoir perdu beaucoup de chance si on a fait des très mauvais choix ou si on n'a pas eu les nouvelles idées qui auraient pu être très favorables. Pour l'instant, c'est l'incertitude. On attend de voir ce qu'ont fait les autres.

v&v.com : Qu'allez-vous faire dès la mise l'eau la semaine prochaine ?
F.C. : Avant la mise à l'eau, il y a une mesure finale à faire pour la jauge. Son poids, son tirant d'eau. On veut savoir où on en est, et comment faire pour affiner et être au mieux de la jauge. Il y aura aussi des mesures à faire une fois dans l'eau, comme le franc-bord. Puis les mesures de résistances des charges statiques. C'est-à-dire toute la chaîne d'accastillage entre le mât, les bouts, les bloqueurs, etc. Cela va prendre trois jours. On ne naviguera donc pas avant le 16 mai.

v&v.com : Tu seras évidemment à la barre pour cette première sortie !
F.C. : Oui. On reste tout seul sur l'eau. Dans un premier temps, il faut qu'on étalonne nos instruments. Et ensuite on pourra déjà les comparer aux mesures qu'on avait sur Groupama 70. Ce sera un bon repère. Ensuite, il faudra attendre le Fastnet (14 août, ndlr) pour se retrouver bord à bord avec un autre concurrent.

Formation médicale L'équipage a suivi toutes sortes de formations. Deux équipiers du bord seront responsables de la partie médicale, à l'image de Jean-Luc Nélias qui prend ici la tension d'un équipier. Photo © Yvan Zedda (Sea&Co) v&v.com : L'impatience monte au fur et à mesure ?
F.C. : Non. On a la tête dans le guidon. Il faut gérer les problèmes quand ils arrivent. Et il y en a pas mal. On ne pense qu'au matériel en ce moment.

v&v.com : Le choix de l'équipage est-il arrêté ?
F.C. : Il y a des dernières petites incertitudes qui vont se régler très vite car on attend les réponses de certains navigants pour savoir jusqu'à quel point ils peuvent s'impliquer sur le programme complet de la course. Mais il y aura des rotations. Sur le papier, on sera bien plus que onze au départ. C'est sur ces rotations qu'il y a encore des incertitudes. Mais il y a une base de huit personnes qui va faire tout le tour.

v&v.com : Le départ de Sébastien Josse était un coup dur ?
F.C. : (hésitant) Oui, parce qu'on lui avait réservé une belle place de régleur / tacticien, voire de chef de quart suivant la position de la personne en question. Il était donc chef de quart intérimaire. On ne s'attendait pas à son départ. Mais je pense qu'on a trouvé comment s'arranger de façon très performante. Personne n'est irremplaçable. Moi-même je ne suis pas irremplaçable.

v&v.com : Que penses-tu de ces bateaux, les VO 70 ?
F.C. : Ce sont des bateaux inconfortables ! (rires) Mais heureusement rapides. Parce que inconfortables et lents, ça serait très galère ! Plus sérieusement, ce sont des bateaux étonnamment rapides pour des monocoques. Je ne m'attendais pas à aller au-dessus de 30 noeuds assez facilement par moment. Pour ça, c'est sympa. Et à ces vitesses-là, on se trouve aussi sur le fil du rasoir, comme en multicoque. Même si l'accident est moins grave sur le papier. Ce n'est pas le chavirage complet. Ce sont des bateaux qui sont néanmoins plus dangereux que les multicoques pour le risque d'homme à la mer. Il y a beaucoup plus d'eau sur le pont. C'est beaucoup plus physique aussi parce qu'il y a plus de manoeuvres. Sinon, je me sens à l'aise sur ce genre de bateau.

v&v.com : N'est-ce pas le paradoxe des VO 70 de faire la chasse au poids dans le moindre détail, pour finalement naviguer en permanence avec plusieurs centaines de litres d'eau de mer sur le pont ?
F.C. : Oui, c'est un des paramètres qu'on a intégré en dessinant le pont. Essayer d'évacuer l'eau le plus vite possible (le plancher du cockpit est très incliné vers l'arrière, ndlr). Mais c'est vrai que c'est une contrainte. Une autre est de caser dix personnes à manoeuvrer en in-shore. Il faut affaler le spi le plus rapidement possible. Ceux qui naviguent en in-shore voudrait un pont de Class America et ceux qui partent au large préféreraient celui d'un Imoca ! Ce n'est pas évident d'intégrer les deux. On essaye de mettre le curseur au bon endroit. Le matossage est aussi très différent de l'Imoca. On met plus d'une tonne de matos à l'extérieur. Ça change aussi le plan de pont.

v&v.com : Quelle différence y a-t-il dans la gestion de ce projet international par rapport à un Jules Verne très franco-français ?
F.C. : C'est différent à gérer, c'est sûr. La première différence, c'est qu'on n'a jamais été avec un équipage complet à temps plein. Lorsqu'on faisait des records ou avant des Grands Prix, les équipiers débarquaient quelques jours avant la régate. Là, nous avons équipe à temps plein qui a son rôle à terre. En plus, il faut nourrir en termes de demande, cette équipe pour l'utiliser. Cela crée plus de pression de la part des cadres qui doivent être plus réactifs pour animer au maximum l'équipe. Ensuite, international ou pas, ça ne change pas grand-chose. Les étrangers ont l'habitude de travailler avec des grosses équipes. Ce sont des vrais pros. La cohésion d'une équipe fait partie de leur culture. Ils savent les erreurs à ne pas commettre, de comportement ou de relation, pour ne pas perturber le team. Ce sont des gens motivés par leur travail et pas par leur chèque... On n'a pas pris de stars, mais des jeunes qui en voulaient. Personne n'a gagné la Volvo, mais tout le monde en a très envie.

v&v.com : Comment te sens-tu à quelques jours de la mise à l'eau ?
F.C. : Toujours tendu. Je sais que les semaines et mois qui vont venir seront difficiles. Il y a plein d'informations sur nos adversaires qui vont arriver. Il faudra les gérer pour ne pas avoir de regret au départ. Des pièces vont arriver aussi tous les mois jusqu'en octobre. C'est un sprint avant ce départ. On a vécu les moments les plus calmes, alors que ce n'était pas si calme que ça. On sait qu'au départ d'Alicante, on aura déjà un long vécu avec l'équipe, mais il ne faut pas se griller avant de partir !

Victoire sur la Route du Rhum Franck Cammas heureux vainqueur de la dernière Route du Rhum. Après le Trophée Jules Verne, tout lui réussit en ce moment. Pourvu que la série continue... Photo © Yvan Zedda (Sea&Co)

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Vos commentaires

    • Longue vie et bonne mer auGroupama 4. Merci et continuez à nous faire réver...

      Ajouté par Gaby le 08/05/2011 - 04:15

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