Actualité à la Hune

Volvo Ocean Race - Groupama / Interview (9)

Laurent Pagès, responsable voiles : «La préparation physique est une condition de performance et de sécurité»

Chef de quart et responsable du programme voiles de Telefonica Blue sur la dernière Volvo Ocean Race, Laurent Pagès, 34 ans, est l'un des hommes-clés du team Groupama en vue du tour du monde en équipage. A quelques jours de la sortie de chantier du nouveau Groupama 4, le Rochelais raconte son expérience et la difficulté du programme voiles avec les nouvelles règles de course. Interview...

  • Note :

    1 votes
  • 0 commentaire(s)
  • 3923 consultation(s)
  • Publié le : 28/04/2011 - 00:02

Des voiles limitées Casse-tête. Choix cruciaux. Combinaisons infinies... Difficile de déterminer quelles voiles fabriquer parmi une multitude de possibilités lorsqu'elles sont limités à 15 pour l'entraînement, et 17 pour la course. Photo © Yvan Zedda (Sea&Co)

Laurent Pagès Laurent Pagès, 34 ans, responsable du programme voile de Groupama 4. Photo © Yvan Zedda (Sea&Co) voilesetvoiliers.com : Quel est ton rôle exact dans l'équipe ?
Laurent Pagès : Je coordonne le programme voile. Etant dans le team Groupama depuis le premier jour, c'est-à-dire la fin de la précédente Volvo, j'ai eu la chance d'être impliqué dans à peu près tous les dossiers concernant la structuration de l'équipe, les choix techniques et stratégiques dans un certain nombre de domaine avec Franck (Cammas, ndlr), Damian (Foxhall, ndlr) et Stéphane Guilbaud.

vetv.com : Qu'as-tu appris de ta première expérience de la Volvo Ocean Race ?
L.P. : Beaucoup de choses. Que c'est long mais très court ! Le temps passe très vite. On se rend compte qu'on n'a jamais assez de temps pour développer tout ce qu'on aimerait faire. Parce que chaque idée en amène une autre. Concrétiser des idées prend du temps. Il faut mesurer leur impact en termes de performance ou de fiabilité. Etre objectif. Tout cela prend du temps. Et on court toujours après... Il faut donc savoir faire des choix parce que le temps passe vite et c'est la seule chose qu'on n'achète pas.

vetv.com : Et en dehors du temps ?
L.P. : Personnellement, je l'ai trouvé extraordinaire à plein de niveau. C'est un vrai laboratoire technique avec une jauge qui propose suffisamment de contraintes pour que les bateaux soient très proches les uns des autres. Chaque édition passant, les bateaux se rapprochent de plus en plus en performances. On peut estimer que le niveau de la flotte sera très homogène pour les cinq nouveaux bateaux. Ce sont des machines fantastiques. Des monocoques extraordinaires. Puissants. Brutaux. Humides. Un peu violents parfois, mais des super machines à mener. On apprend que la préparation physique est non seulement une condition de performance, mais aussi de sécurité, de prévention à la blessure. En cas de blessure, c'est souvent moins grave lorsqu'on est bien préparé. Ce sont des bateaux qui broient facilement des équipiers. Les blessures sont assez importantes.

Des bateaux très physiques Laurent Pagès a fait l'expérience de la violence des VO70 lors de la dernière édition. Une vague l'a écrasé contre la colonne de barre. Résultat : deux mois d'arrêt plus deux mois de rééducation... Photo © Yann Riou (Team Groupama) vetv.com : Tu as été blessé aussi je crois ?
L.P. : Oui. Dans notre équipe, on a eu 30% de blessé. Moi, j'ai eu toute la partie latérale gauche dorsale très abîmée suite à un choc violent avec un support de barre. J'étais pourtant attaché, mais j'ai swingué autour de mon point d'ancrage. Sans aller très loin, juste l'impact de la vague m'a décalé de 50 centimètres ! Mais c'était suffisamment violent pour entraîner un ensemble de lésions neurologiques, musculaires, cartilagineuses, osseuses... Je n'ai pas eu de grosse fracture, mais l'ensemble a été broyé, mâché.... Il m'a fallu deux mois d'immobilisation suivis de deux mois de rééducation intensive pour pouvoir revenir à niveau.

vetv.com : C'était sur quelle étape ?
L.P. : Sur la deuxième, Le Cap-Cochin. Les premiers jours après l'accident, je ne pouvais pas bouger de ma bannette, parce qu'avec une seule main, on ne fait pas grand-chose sur ces bateaux lorsqu'il y a du vent et de la mer. Sur le pont, on est inutile et c'est dangereux. A l'intérieur, ça bouge beaucoup. Chaque mouvement était douloureux. Enfin, voilà, il y a beaucoup de petits bobos, des doigts cassés, beaucoup de genoux abîmés, des coudes cassés, des traumatismes crâniens de temps en temps. Jamais très grave heureusement, parce qu'on essaye de se protéger, mais les corps sont assez vite exposés. Il faut faire attention. D'où la préparation importante. Sinon, qu'est-ce qu'on apprend d'autre ? Que c'est une épreuve fantastique. C'est une course très exigeante en termes de rythme et d'investissement personnel, mais qui arrive très bien à intégrer les familles. L'organisation de la course et les équipes proposent un certain nombre de choses. Il y a une école itinérante. C'est une espèce de grande caravane, de grand cirque où les marins s'affrontent sur l'eau mais sont souvent amis à terre. Les familles passent leur temps ensemble sur les voyages ou les étapes. Femmes et enfants se connaissent tous. Ça créé une ambiance assez particulière, bonne enfant, et emplie de respect et d'amitié. C'est une belle formule.

Plaisirs des navigations nocturnes Laurent Pagès à bord de Groupama 70 lors du Tour des Iles Britanniques, remporté l'année dernière par l'équipe française. Photo © Yann Riou (Team Groupama) vetv.com : Quel parcours avais-tu suivi auparavant ?
L.P. : Je suis issu du sérail inshore. Filière dériveur, 420, 470, match-racing, Melges 24... Puis Mumm 30, Farr 40, TP52. Tout s'est enchaîné assez logiquement avec les résultats. Cela fait maintenant plus de dix ans que je suis sur le circuit professionnel sur différents supports.

vetv.com : Comment en es-tu devenu responsable des programmes voiles sur Telefonica et aujourd'hui pour Groupama ?
L.P. : C'est une bonne question ! (réfléchissant). Cela m'a toujours intéressé. Je ne suis pas voilier, ni dessinateur, mais je me suis toujours intéressé aux voiles des bateaux sur lesquels je naviguais. J'étais souvent barreur ou tacticien, mais parfois aussi régleur de voiles. Et puis les discussions, l'échange, la pratique, c'est tout l'intérêt de la navigation en équipage. Il y a plein de personnes extrêmement compétentes sur les circuits pros. Les échanges avec ces personnes m'ont enrichi, m'ont beaucoup appris. Et comme ce sujet m'intéressait, je m'y suis investi depuis longtemps. Cela s'est fait naturellement.

vetv.com : Aujourd'hui, cela consiste en quoi d'être en charge du programme voiles de Groupama ?
L.P. : Cela a évolué dans le temps. Au tout début, on oriente la définition hydrodynamique du bateau, avec ses appendices, en considérant d'abord ce que devrait être le paquet aéro. Le mât, les voiles. Quand ces grandes lignes-là sont définies, on définit le bateau. Et plus on avance dans le temps, et plus on affine le type de voiles embarquées. Il y a en fait trois temps. D'abord l'aéro, ensuite l'hydro, puis on revient à l'aéro. En résumé, c'est faire l'interface entre les navigants, le bureau d'étude et le dessinateur des voiles, Gautier Sergent de North Sails (troisième campagne Volvo après Delta Lloyd et Brasil 1, ndlr). Mon rôle est d'orienter les grandes lignes directrices de ce programme, de coordonner le travail avec la voilerie interne à Groupama. Il faut ramener tout ça à un certain nombre d'analyses de données qu'on a du parcours, étape par étape. Des données météorologiques sur lesquelles on passe différentes hypothèses d'inventaires de voiles. Et ensuite les types de voile. Un spi générique A3 peut se décliner de différentes façons. Tout cela s'intègre dans un planning de navigations, d'entraînements, de tests. L'idée est de ne rien laisser de côté, d'un point de vue philosophique, c'est-à-dire d'éviter d'avoir trop d'idées préconçues. Essayer d'animer la réflexion de groupe, des navigants, du bureau d'études, etc. pour essayer d'arriver au départ de la course avec le meilleur package aéro. Et continuer à le développer pendant la course.

jeu de voiles Les voiles d'Ericsson 4 achetées avec le bateau ont servi de base de travail pour le programme voiles de Groupama 4. Photo © Yvan Zedda (Sea&Co)

vetv.com : Les avis s'accordent à dire que les prochains bateaux seront assez proches. La différence se fera-t-elle sur la stratégie du choix des voiles, puisque leur nombre est limité ?
L.P. : Effectivement, les règles ont changé. On est passé de 24 voiles autorisées autour du monde à 17, et de douze voiles embarquées à huit ! Et en plus, avant, il n'y avait pas de limite sur le nombre de voiles d'entraînement. Désormais, on n'a le droit qu'à quinze voiles d'entraînement. En gros, c'est 80% de moins qu'avant ! Il faut donc faire les bons choix dans ses axes de développement et de recherche. Un certain nombre de voiles sont imposées évidemment. Au final, on a une grand-voile. Un génois 1. Un génois 2. Une trinquette. Un foc de brise de 94 m2, soit 45% de la taille du génois max. Un spi fractionné et deux spis de tête. Sachant qu'un spi de tête peut être un Code 0 pour faire du près.

vetv.com : Pas de gennaker ?
L.P. : Si effectivement, il peut y en avoir. En fonction des étapes, on va orienter nos choix vers des voiles de portant ou de reaching. C'est toute la complexité. Arriver à pondérer avec les dix-sept cartes qu'on a les exigences de chaque étape, qui valent toutes le même nombre de points, que ce soit Alicante - Captown ou Lorient - Galway ! Ce ne sont pas les mêmes distances, ni le même type de parcours, mais ça compte autant en points. Il faut prendre en compte l'usure des voiles, la possibilité de développer chaque voile pendant la course.

vetv.com : Ce sont des choix cruciaux, donc une sacrée responsabilité !
L.P. : Oui, ce sont des choix cruciaux. Toutes les décisions sont importantes. Plus on se rapproche du départ, plus elles font partie des choses qui impactent sur la performance. Et quand on dit dix-sept voiles, c'est même moins que ça, puisqu'on peut penser que sur un tour du monde il faudra renouveler la grand-voile et un ou deux génois, qui s'usent très vite. Donc, il ne faut pas se tromper sur le choix des autres...

vetv.com : Quel sera ton rôle à bord de Groupama 4 ?
L.P. : Il n'est pas prévu que je participe à la course pour des raisons personnelles. Je suis dans l'équipe Groupama pour aider à développer le meilleur inventaire de voiles possible. Je navigue pendant les entraînements et les tests pour remplir au mieux mes fonctions de responsable du programme voiles.

Ajoutez votre commentaire

Connectez-vous pour publier un commentaire.

Vous êtes abonné(e) ou vous avez déjà posté un commentaire identifiez-vous :

Mot de passe oublié ?

Pas encore inscrit ? Créez votre pass voilesetvoiliers.com
(indispensable pour poster un commentaire, faire un achat dans la boutique, déposer une annonce...)

En complément

  1. thomas coville,  agrave; bord de groupama 3 21/04/2011 - 11:18 Volvo Ocean Race - Groupama / Interview exclusive (8) Thomas Coville, chef de quart de Groupama 4 ! A peine revenu de son tour du monde en solitaire, sans battre le record de Francis Joyon, Thomas Coville réembarque aux côtés de Franck Cammas, en tant que chef de quart de Groupama 4 pour la prochaine Volvo Ocean Race. Après deux Trophée Jules Verne (1997-2010), deux tentatives (2009-2011) de record en solitaire sur les traces de Joyon, un Vendée Globe (2001) et l'Oryx Quest (2004), l'infatigable Thomas repart pour une septième giration planétaire. Qu'est-ce qui fait courir Coville ? Eléments de réponse dans cette interview exclusive accordée à voilesetvoiliers.com...
  2. yann riou, mediaman de groupama 19/04/2011 - 05:07 Volvo Ocean Race – Groupama / Interview (7) Yann Riou, media man : «Je vis ça comme une chance, et un gros challenge…» Excellent régatier en Mini 6.50, spécialiste de l'électronique et de l'informatique du team Groupama depuis plus de six ans, Yann Riou, 37 ans, se lance dans une nouvelle aventure en tant que média man du futur Groupama 4 pour la Volvo Ocean Race. Un poste difficile, qui lui interdit de participer aux manoeuvres, mais lui réserve aussi les tâches ménagères... Interview.
  3. st eacute;phane guilbaud, groupama 10/04/2011 - 22:14 Volvo Ocean Race - Groupama / Interview (6) Stéphane Guilbaud, team manager : «Rien n’est impossible tant qu’on ne l’a pas vérifié !» Il est l'homme de l'ombre de tous les projets de Franck Cammas depuis plus de quinze ans. Stéphane Guilbaud, 49 ans, gère la construction, les fournisseurs et tout ce qu'il se passe à terre. En quinze ans, le Team Groupama est passé de cinq à plus de cinquante personnes. Une véritable petite entreprise qui ne connaît pas la crise... Interview.
  4. luc gellusseau, groupama 21/03/2011 - 01:52 Volvo Ocean Race – Groupama / Interview (5) Luc Gellusseau, responsable règlement : «Les gars à bord sont de vrais gladiateurs !» Voilier de formation, vainqueur de l'Admiral's Cup 1991 avec Corum, Luc Gellusseau a mené trois syndicats sur la Coupe de l'America de 1999 à 2007 (Défi 6e Sens, Défi Areva et China Team). A 58 ans, responsable de l'étude des complexes règles de course de la Volvo, il est l'un des hommes-clés du team Groupama. Interview...
  5. erwan isra euml;l 14/03/2011 - 00:02 Volvo Ocean Race – Groupama – Interview (4) Erwan Israël, équipier : «La Volvo, c’est grisant !» Du Laser au VO70, en passant par le Mumm 30, le Figaro ou le Class America, Erwan Israël, vice-champion du Monde de match-racing 2008 avec Sébastien Col, a déjà une longue expérience de régate sur tous supports. A tout juste 30 ans, il entre dans le quota obligatoire de deux équipiers de moins de 30 ans à bord imposé par la course. Et s'apprête à vivre l'une des plus incroyables expériences de sa jeune carrière. Participer à la Volvo Ocean Race ! Interview...
  6. charles caudrelier,  eacute;quipier de groupama 07/03/2011 - 00:02 Volvo Ocean Race – Groupama – Interview (3) Charles Caudrelier, équipier : «Les VO 70 sont des bateaux très physiques !» Vainqueur de la Solitaire du Figaro 2004 et de la Transat Jacques Vabre 2009 en IMOCA sur Safran, avec Marc Guillemot, Charles Caudrelier (37 ans) embarquera début novembre sur le futur Groupama 4 pour la prochaine Volvo Ocean Race. Entre un 60 pieds IMOCA et un Volvo 70, il y a un monde selon Charles, surpris par la puissance de ces monocoques taillés pour l'équipage. Interview...