Il est l'homme de l'ombre de tous les projets de Franck Cammas depuis plus de quinze ans. Stéphane Guilbaud, 49 ans, gère la construction, les fournisseurs et tout ce qu'il se passe à terre. En quinze ans, le Team Groupama est passé de cinq à plus de cinquante personnes. Une véritable petite entreprise qui ne connaît pas la crise... Interview.
Note :
Dans l'ombre de Franck Cammas depuis plus de 15 ans, Stéphane Guilbaud a fait évoluer le team Groupama de quatre à plus de 60 personnes.
Photo © Yvan Zedda (Sea&Co)
voilesetvoiliers.com : Quel est ton rôle exact dans le team ?
Stéphane Guilbaud : Je suis team manager. Mon travail a évolué au fil du temps. Car ce n'est pas le même boulot quand on est une équipe de cinq ou de cinquante ! Mon activité principale est de préparer les choses, et de les construire. Je travaille plutôt en amont. Que ce soit contractuel, juridique, la construction des bateaux ou les programmes. Après, dans la vie de tous les jours, je suis plutôt orienté sur la production des pièces du bateau et la logistique.
v&v.com : Depuis combien de temps travailles-tu avec Franck Cammas ?
S.G. : Depuis quinze ans. J'ai commencé en 1996 : Franckl était avec Elf à l'époque, puis Athéna. En 1997, il a tout gagné. La Solitaire du Figaro, Champion de France en équipage et en solitaire et à la fin de l'année, on a trouvé Groupama.
v&v.com : Que faisais-tu avant de travailler avec Franck ?
S.G. : Je travaillais aussi avec Alain Gautier. Au tout début, vers 20 ans, je faisais déjà ce métier-là pour des Figaristes comme Lionel Péan, Damien Savatier, Stéphane Poughon et d'autres. J'essayais de trouver des sponsors et je fournissais une assistance sur le Figaro. En revenant du service militaire, je suis devenu concessionnaire Bénéteau sur tout le Morbihan, tout en continuant à suivre le Figaro. J'étais propriétaire de Half Ton. Puis j'ai aidé au lancement de la série Figaro 1 en achetant les 25 premiers monotypes en tant que revendeur Bénéteau. Après, j'ai travaillé pour Alain Gautier sur le projet Brocéliande. J'ai travaillé pour Alain et Franck en même temps pendant trois ans.
v&v.com : Et tu naviguais de ton côté ?
S.G. : Oui, en Half Ton. Puis j'ai participé à tous les Grand Prix sur Groupama en tant que wincheur.
v&v.com : Comment a évolué ton travail depuis 1996 auprès de Franck ?
S.G. : Ce type d'association ne se faisait pas beaucoup en France. Les marins étaient en même temps les gestionnaires de leur projet. Pour Alain, qui est d'une génération d'avant, ce n'était pas très naturel pour lui. Alors qu'avec Franck, ça l'était complètement. Sinon, la répartition des rôles est toujours la même. L'équipe a grossi doucement en quinze ans. Le travail a un peu changé car je passe plus de temps maintenant dans mon bureau qu'avant où j'étais plus près de la technique et plus souvent sur l'eau.
v&v.com : Quels sont les grands souvenirs que tu gardes de toute cette épopée ?
S.G. : La saison avec Athéna était un déclencheur. Franck avait décidé de sortir du Centre de Port-Laf', en dehors de l'influence des stars que sont Le Cam, Mich' Desj' ou Bilou. D'arriver à les battre était quelque chose. Ensuite, Franck s'est retrouvé l'un des plus jeunes skippers de multicoque, n'en ayant jamais fait lui-même auparavant, pour s'attaquer à la Route du Rhum. La première Route du Rhum reste particulière pour moi. Car Alain, sur Brocéliande, finit deuxième et Franck troisième. Ensuite, Groupama 2 a été pour moi une grande réussite technique avec de nombreuses victoires en équipage. L'autre grand moment fut de se lancer dans un grand multicoque pour le tour du monde. Et en plus de faire un trimaran de ce type-là alors que la mode était plutôt au gros catamaran costaud. Et de finir par réussir à battre le record autour du monde. Ce trimaran, Groupama 3, on avait un peu anticipé qu'il soit utilisable en solitaire au moment de la construction. Donc l'année dernière, de gagner la Route du Rhum, c'était formidable.
v&v.com : Passer du trimaran de record à la Volvo Ocean Race, c'est un nouveau défi ? Une grosse augmentation de budget, une équipe encore plus importante...
S.G. : C'est marrant, je ne le vis pas tellement comme ça. Ça change un peu l'organisation. C'est un virage dans le sens où ce n'est plus un projet franco-français autour de Franck. On était bien installé dans notre monde du multicoque où c'était assez tranquille. D'un seul coup, il faut re-secouer le truc pour aller vers quelque chose de différent. En termes d'organisation, il y a toujours autant de gens à intervenir sur le projet. La différence, c'est que tout le monde est là tout le temps. Avant, il y avait la phase de conception, celle de construction et celle de la navigation. C'est sûr que maintenant il faut faire vivre ensemble entre 40 et 70 personnes...
24 techniciens travaillent sur la construction de Groupama 4. Mise à l'eau prévue début mai à Lorient.
Photo © Yvan Zedda (Sea&Co)
v&v.com : Quand est née l'idée ou l'envie de disputer la Volvo Ocean Race ?
S.G. : Il y a deux ans. On savait qu'allait arriver la fin du cycle de Groupama 3. Il fallait commencer à penser à la suite. On a envisagé deux choses : la Coupe de l'America et la Volvo Ocean Race. En termes de marketing, la Volvo se positionne de façon nettement plus favorable pour des annonceurs.
v&v.com : Pourquoi ?
S.G. : C'est très orienté sur le retour sur investissement que doivent avoir les investisseurs. Alors que sur la Coupe de l'America, le financement par des entreprises est souvent secondaire. Il y a d'abord un propriétaire, souvent capable de financer sur ses propres deniers.
v&v.com : Ce n'est plus le cas aujourd'hui avec les America's Cup Word Series qui vont sillonner le monde.
S.G. : Oui, mais au moment de prendre notre décision (printemps 2009, ndlr), elle avait tout sauf l'image d'un produit marketing fiable. On était en plein procès. On ne connaissait même pas la date de la 33e édition !
v&v.com : La difficulté d'un tel projet réside-t-elle dans les relations humaines et la dimension internationale de l'équipe ?
S.G. : Comme toujours, c'est difficile de faire deux fois plus de travail à 50 qu'à 25. Il y a de la perte dans la circulation de l'information. Tout est plus lourd. Les chaînes de décision sont plus longues. On est dans une période spéciale où l'on fonctionne à pleine charge puisqu'il y a en même temps la fin de la construction du bateau. On sera moins nombreux après la mise à l'eau.
v&v.com : Groupama a la particularité d'avoir un bureau d'études intégré. Pourquoi ?
S.G. : C'est lié à notre état d'esprit. On a l'habitude de remettre les choses en cause. De Poser des questions. D'essayer de comprendre comment ça fonctionne. On considère que rien n'est impossible tant qu'on ne l'a pas vérifié nous-même. Et pour ça, il faut des gens capables de poser des questions et de comprendre les réponses des spécialistes. C'est dans ce cadre-là qu'on a toujours eu des gens chez nous qui sont orientés architecture navale ou calculs. On a commencé avec Loïc Dorez, et aujourd'hui il y a une dizaine de personnes dans le bureau d'études, avec chacun leur spécialité.
v&v.com : Comment se répartit le Team Groupama ?
S.G. : Les chiffres varient. En ce moment, il y a 24 techniciens qui construisent le bateau, 9 personnes au bureau d'études, 16 marins et accompagnants (kinés, entraîneurs...) et une dizaine de personnes pour l'administratif, dont un cuistot et un informaticien.
v&v.com : Quelles sont les difficultés aujourd'hui de ton travail ?
S.G. : (il réfléchit). Décider le plus tard possible pour conserver un maximum d'options en termes d'études tout en produisant un bateau le plus tôt possible ! Bref, laisser du temps aux ingénieurs pour réfléchir avant le rendu des copies, et en même temps, presser le chantier et les constructeurs tout en leur laissant le temps de bien faire les choses...
v&v.com : Groupama, votre sponsor, s'est engagé sur deux éditions pour relever le défi de remporter la Volvo Ocean Race. Vu les moyens, on a le sentiment que c'est possible dès la première.
S.G. : Effectivement, d'un point de vue financier. Mais on sait que l'expérience est très importante dans cette épreuve. Et objectivement, on en a beaucoup moins que les autres. Cet engagement de Groupama montre qu'ils ont appris de nos expériences passées (Trophée Jules Verne, ndlr). Ils savent qu'il faut s'y reprendre à plusieurs fois et persévérer pour l'emporter. Il serait dommage d'investir autant d'argent sur une seule édition, d'accumuler de l'expérience et de ne pas le faire fructifier sur une seconde.
v&v.com : Tout le monde dit que vous êtes très complémentaires avec Franck. Qu'en penses-tu ?
S.G. : C'est notre spécificité. Chacun a son rôle. Ce n'est pas facile d'accepter que l'autre ait une part prépondérante dans les décisions à prendre. Mais on a une totale confiance l'un dans l'autre. Ce qui est très nouveau, c'est qu'un marin laisse une partie de son business gérer par quelqu'un d'autre en toute confiance.
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