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Vendée Globe

Yann Regniau : «Les foils ont changé les profils des voiles»

Les voiles sont le moteur des monocoques du Vendée Globe, mais chaque édition voit apparaître de nouveaux profils, voire de nouvelles voiles. Surtout pour cette huitième édition où la jauge IMOCA a supprimé une voile embarquée et où les foils ont changé la donne. Yann Régniau, maître-voilier chez North mais aussi coureur, puisqu’il fut équipier de Jean Le Cam et de Kito de Pavant, fait le point sur l’évolution de ces jeux de voiles que chaque solitaire a personnalisé en fonction de ses expériences.
  • Publié le : 01/01/2017 - 00:01

Banque Populaire VIIITous les skippers du Vendée Globe n’ont pas embarqué de spinnaker : Armel Le Cléac’h n’a pas dû l’utiliser beaucoup au vu des conditions météorologiques qui ont régné depuis le départ des Sables-d’Olonne. Photo @ Yvan Zedda/Banque Populaire

Voilesetvoiliers.com : Tu travailles chez North Sails à Vannes…
Yann Regniau
: Comme designer pour les IMOCA, les Ultime, les multicoques… Mais depuis l’année dernière, je suis plutôt dédié aux voiles des monocoques pour le Vendée Globe.

Voilesetvoiliers.com : Qu’est-ce qui a changé par rapport à il y a quatre ans ?
Y. R.
: Déjà, il y a une voile en moins ! Et logiquement c’est une voile de portant… C’était donc devenu plus problématique pour concevoir un jeu de voile cohérent qui couvre l’ensemble des conditions météorologiques que les solitaires allaient rencontrer. Beaucoup de skippers se sont dits qu’il fallait supprimer le Code 0 ou le spinnaker asymétrique de capelage.

Voilesetvoiliers.com : Et donc pour parer à ce déficit ?
Y. R.
: En supprimant le Code 0, la démarche a été d’agrandir les autres voiles plates, en particulier le J1 (grand génois sur emmagasineur) pour qu’il soit plus polyvalent et qu’il soit efficace dans les petits airs.

Yann RégniauYann Régniau connaît bien les monocoques IMOCA pour lesquels il dessine les voiles : il a déjà participé deux fois à la Transat Jacques Vabre avec Jean Le Cam et Kito de Pavant. Il a conçu le jeu de voiles d’Armel Le Cléac’h, de Vincent Riou, de Jérémie Beyou, de Jean Le Cam, de Jean-Pierre Dick, de Yann Eliès, de Louis Burton, de Fabrice Amedeo, de Sébastien Josse, de Morgan Lagravière…Photo @ DRVoilesetvoiliers.com : Il y a sept voiles à bord, plus un tourmentin.
Y. R.
: Le jeu de voile comprend donc une grand-voile à trois ou quatre ris. Sur les nouveaux bateaux où le mât est très reculé, la surface des GV oscille autour de 165 mètres carrés contre 175 sur la génération Farr 2008 par exemple. Le tourmentin fait 20 mètres carrés mais il est très rarement utilisé. Le foc de brise (J3) d’environ 45 mètres carrés est installé sur un étai larguable : le skipper doit donc le mettre à poste dans la grosse brise… Le «génois lourd», appelé J2, a une surface de 90 à 105 mètres carrés et il est sur l’étai fixe et sur un enrouleur : il est tout le temps à poste et c’est, avec la grand-voile, la toile qui est la plus utilisée. Enfin, le «génois médium» est le J1 sur un emmagazineur à l’étrave pour une surface de 115 à 160 mètres carrés.

Voilesetvoiliers.com : Il reste donc trois voiles de portant…
Y. R.
: Presque tous les solitaires ont un gennaker de tête qui est installé sur le bout-dehors. Le choix pour les deux dernières voiles se fait entre un spinnaker de tête, un gennaker au capelage, un Code 0 en tête et un «reacher» au capelage que certains appellent la «MDTK» ou «la mule». En règle générale, cette voile s’installe sur une drisse qui sort juste au-dessus du J2 et qui sert aussi pour le gennaker de capelage.

Voilesetvoiliers.com : Quelle différence réelle entre un gennaker capelage et ce reacher ?
Y. R.
: Le tissu d’abord : le reacher est une voile très solide de 110 mètres carrés environ alors que le gennaker capelage fait entre 180 et 210 mètres carrés. Ce qui est intéressant avec le reacher, c’est que lors des phases de transition, le skipper peut garder son grand gennaker de tête pris sur le bout-dehors et ce reacher au capelage qui est fixé à l’étrave sur l’amure de -1, ainsi que son J2 sur l’étai fixe derrière… En fait, le J1 n’est quasiment plus utilisé dans les mers du Sud : il est conservé en soute pour la remontée de l’Atlantique !

Jeu de voiles IMOCAHuit configurations de voilure sur le monocoque de Yann Eliès : spi et GV haute, grand gennaker et GV haute, J-1 et GV haute, J-2 et GV haute, J-3 et un ris, J-3 et deux ris, J-3 et trois ris, tourmentin et trois ris…Photo @ Jean-Batiste Epron/Groupe Quéguiner

Voilesetvoiliers.com : Et le «range» d’utilisation de ce reacher ?
Y. R.
: Il peut être utilisé au près océanique jusqu’à 15-17 nœuds de vent, puis au fur et à mesure que le solitaire débride les écoutes, il peut le garder avec plus de trente nœuds. Au-delà de quarante nœuds établis, il n’y a plus que la grand-voile réduite à deux ou trois ris selon l’angle. Mais le reacher n’a pas vraiment de limite d’utilisation au vu de son DPI (résistance calculée en fonction du nombre de fibres par inches carrés) : c’est seulement le comportement du bateau sous pilote qui incite à l’enrouler… La plupart des skippers ont embarqué cette voile, mais pas tous car certains ont pris un Code 0 ou deux gennakers en tête différents : un grand assez plat et un autre (A2.5) très volumineux, hybride entre un spinnaker asymétrique et un gennaker. Une fois que cette voile est déroulée (plus de 300 mètes carrés), le skipper choque l’amure pour développer le guindant comme un spi ! Le problème sur ce type de voile, c’est l’enroulement parce qu’il y a tellement de pinces pour augmenter le volume qu’il faut reprendre très fortement l’amure avant d’enrouler. Et cela prend beaucoup de temps pour l’enrouler correctement…

Voilesetvoiliers.com : Et il n’y a plus de spinnaker à bord ?
Y. R.
: Certains n’en ont pas embarqué. En fait, nous n’arrivons pas à concevoir une voile entre 370 et 450 mètres carrés qui ne soit pas dans une chaussette. En solitaire, le spi est affalé à partir de 18 nœuds de vent réel… C’est une voile pour descendre dans l’axe du vent, donc rarement à moins de 150° et plutôt à 160°-170° du vent réel. Donc depuis le départ des Sables-d’Olonne, c’est une voile qui n’est quasiment jamais sortie de son sac, probablement seulement au moment du passage des alizés de Nord-Est jusqu’au pot au noir, soit sous l’archipel du Cap-Vert… A ce stade de la course (interview réalisée au passage du cap Horn des leaders), le spinnaker de tête n’a dû être utilisé que quelques heures !

Banque Populaire VIIIAucun problème de voiles à bord de Banque Populaire VIII : Armel Le Cléac’h, avec deux tours du monde en solitaire au compteur, connaît l’importance de la fiabilité et de la résistance de son jeu.Photo @ Armel Le Cléac"h

Voilesetvoiliers.com : Donc c’est plutôt l’A2.5 (gennaker hybride) qui a été utilisé dans les alizés de Nord-Est, du Portugal jusqu'au Cap-Vert ?
Y. R.
: C’est une voile sur emmagasineur, plus plate, plus facile à gérer. Sur Banque Populaire VIII par exemple, Armel Le Cléac’h n’a pas embarqué de reacher : nous avons donc cherché à affiner les attaques avec une voile polyvalente qui n’a pas une surface démesurée. Avec l’utilisation des foils et les accélérations de ces nouveaux monocoques, il fallait revoir la copie en gardant du volume mais on a réduit le développé de guindant : c’est une voile de 290 mètres carrés tout de même ! En fait, c’est une voile qui permet de glisser au portant, mais aussi lorsqu’il utilise le foil, il peut attaquer… A mon avis, il n’a pas envoyé souvent le spinnaker de tête, mais il a beaucoup installé ce gennaker de tête.

Voilesetvoiliers.com : Il n’y a donc plus de gennaker «classique» ?
Y. R.
: Kito de Pavant avait les deux en tête : un gennaker plat (environ 280 mètres carrés) qui faisait aussi office de Code 0 dans les petits airs, et un A2.5. Certains ont choisi un spinnaker asymétrique très petit pour la brise… En fait, on peut faire quasiment toutes les formes possibles désormais avec un gennaker sur emmagasineur : il est probable que pour la prochaine édition du Vendée Globe, il n’y ait plus de spinnaker.

Voilesetvoiliers.com : Il n’y a donc pas un seul solitaire qui a embarqué le même jeu de voiles que son voisin, même si les carènes et les gréements sont quasiment identiques !
Y. R.
: Oui. Les mêmes types de voiles n’ont pas les mêmes surfaces ni les mêmes volumes… Chaque jeu de voiles est personnalisé. Ainsi Armel Le Cléac’h a opté sur toutes ses voiles pour un point d’écoute haut : sur les foilers, le panel d’utilisation des voiles plates a augmenté puisque les bateaux accélèrent plus. En montant les points d’écoute, il est plus facile de régler la forme lorsque l’on débride, grâce aux outriggers qui permettent d’écarter le point de tire en tendant la chute. Avec un point d’écoute bas très efficace au près, il est difficile de contrôler l’ouverture de la chute lorsque l’on choque l’écoute.

Voilesetvoiliers.com : Et au niveau des matériaux utilisés, il y a aussi des différences ?
Y. R.
: Non. Pour ce Vendée Globe, toutes les voiles North sont réalisées en 3Di, avec des tissus Spectra et aramide pour tout le monde. On ne voulait pas prendre de risques, comme en intégrant du carbone. Mais on a travaillé énormément sur la structure pour alléger les voiles : une grand-voile d’IMOCA ne pèse que 82-83 kilos (sans les lattes) alors qu’elle atteignait cent kilos en 2012.

Abaque voiles IMOCACe graphique permet au solitaire d’appréhender les plages d’utilisation de chaque voile embarquée selon l’allure et la force du vent.Photo @ North Sails

Voilesetvoiliers.com : Et le fait d’utiliser des foils a changé la répartition des volumes ?
Y. R.
: Un peu : les voiles d’avant sont plus plates et les attaques sont plus fines. C’est une caractéristique du jeu de Banque Populaire VIII entre les voiles de première génération utilisées en entraînement et pour les premières courses, et les voiles embarquées pour le Vendée Globe. Comme le bateau accélère plus franchement, il génère plus de vent apparent : il a fallu revoir les profils sur toutes les voiles d’avant. 

Voilesetvoiliers.com : La configuration depuis le départ des Sables-d’Olonne jusqu’au cap Horn favorisait cette année les allures entre 120° et 150° du vent…
Y. R.
: Cela a permis de conserver plus de toile car si les angles avaient été plus serrés, les solitaires n’auraient pas pu garder autant de toile. Ainsi, rares sont les moments où il a fallu prendre trois ris, du moins pour les deux leaders. Avec un ris dans la grand-voile, on enlève environ 40 mètres carrés, avec deux ris c'est 70 mètres carrés : il reste tout de même près de 100 mètres carrés à l’arrière dans la brise ! Certains ont même imaginé ne jamais prendre un troisième ris comme Vincent Riou : cela a permis de gagner encore du poids…

Voilesetvoiliers.com : Au niveau manœuvre, cela s’est simplifié aussi ?
Y. R.
: Le J2 sur un étai fixe avec enrouleur est en permanence à poste, mais il faut tout de même envoyer toutes les autres voiles ! Installer le J1, c’est un sacré dossier, tout comme un gennaker de tête, et surtout un spinnaker à affaler alors que le vent est franchement monté à plus de vingt nœuds, ça devient très sport… Et parfois, le solitaire met plus de vingt minutes pour bien enrouler une voile d’avant comme un gennaker ! Même pour prendre un ris, il faut ensuite réaliser une belle gouttière pour que l’eau ne stagne pas au risque de déchirer le tissu comme cela est arrivé à Fabrice Amedeo. Aller vite en manœuvre, c’est être quasiment assuré de faire une boulette.

Banque Populaire VIIIBanque Populaire VIII a choisi des voiles d’avant avec des points d’écoute bien dégagés du pont : moins vulnérables aux paquets de mer, elles permettent un meilleur réglage par les barber-haulers lorsque le skipper débride.Photo @ Yvan Zedda BPCE

Voilesetvoiliers.com : Le poids des voiles, ce n’est pas seulement important pour diminuer la gîte, c’est aussi plus facile à matosser !
Y. R.
: A part la grand-voile qui reste à poste tout comme le J2. Mais certains J1 pèse jusqu’à 65 kilos à sec… C’est un cauchemar à déplacer ! Un gennaker ou une trinquette, c’est autour de 50-55 kilos, alors qu’un spinnaker ne fait que 30 kilos environ mais il faut y ajouter la chaussette, le bout de va-et-vient, le sac : on frise les 60 kilos mouillés. Et c’est l’enfer à matosser parce que c’est tout mou. Ce gain de poids, c’est aussi une des grosses évolutions de ce Vendée Globe, avec l’agrandissement des voiles plates pour parer à la suppression des Code 0, et l’aplatissement des voiles d’avant pour les monocoques à foils.

 

Classement dimanche 1er janvier à 5 heures

1.       Armel Le Cléac’h (Banque Populaire VIII),  à 4 761 milles de l'arrivée
2.       Alex Thomson (Hugo Boss), à 185 milles du premier

3.       Jérémie Beyou (Maître CoQ) à 1 044 milles       
4.       Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), à 1 738 milles
5.       Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), à 1 913 milles

Classements et positions live ici : cartographie du Vendée Globe.