Actualité à la Hune

A bord de Trimaki, trimaran de poche de 6 mètres (3)

De Mahambo à Antanambé

  • Publié le : 25/02/2015 - 00:01

Pour ce nouveau raid en direction de la côte Nord Est de Madagascar, nous retrouvons Trimaki à Mahambo, petit village de pêcheurs situé sur la grande terre, à trente milles de l’île Sainte-Marie. Mon petit trimaran vert est endormi depuis un an sur sa remorque. Il aura dorénavant un nouveau camarade : l’Astus 20.2 Seabiby (biby signifie animal en malgache) acheté par mon ancien équipier, Stéphane et sa compagne, Ialy…

 

Trimaki3Parcours du raidPhoto @ DR

 

Le trimaran, trouvé d’occasion en France et fraichement convoyé en container, n’a pas fait l’objet de la mise au point souhaitée. Pas le temps. Néanmoins, nous effectuons juste avant la mise à l’eau, quelques travaux indispensables sur les deux trimarans, dont la fixation de supports de canne à pêche à l’arrière des Cockpits. Car cette année, c’est décidé : on pêche ou on ne mange pas ! Terminé, les boites de conserve qui alourdissent les coffres de nos multicoques rapides.

 

Pour cette délicate mission, ratée l’année dernière, je me suis adjoint les services de l’équipier adéquat. Fred, un copain passionné de pêche et décidé à en découdre avec les poissons de cette difficile côte de l’océan Indien. Pendant les deux jours nécessaires à la préparation des bateaux, nous sommes chaleureusement accueillis à Mahambo par Raoul, un ami qui assure toute la logistique – logement et repas. Bonnes bouffes et humeur joyeuse sont garanties, autour d’une grande table où la convivialité prend tout son sens.

 

Trimaki3Départ de MahamboPhoto @ Vincent Léger

 

Limite chavirage !

Nous appareillons un lundi matin par un temps magnifique, en faisant route au moteur sur le Sud de l’île Sainte-Marie. La traine est sortie mais rien ne mort, au grand dam de Fred, qui déplore déjà, en vrac, la disparition des ressources halieutiques, la surpêche, les massacres écologiques, le réchauffement des océans et réfléchit à la vente de son matériel de pêche dès le retour.

 

A mi chemin, Stéphane m’appelle à la VHF. Il a vidé intégralement l’intérieur de Seabiby et a fait plusieurs fois le tour du pont. La porte du bateau a disparu ! Inutile de faire demi tour, le panneau en stratifié a dû couler. Un plancher de couchette fera l’affaire… Le vent s’établit NE force 4. Nous louvoyons dans une mer qui lève rapidement, sur cette côte exposée à l’océan Indien. Trimaki progresse à plus de 5 nœuds et Fred qui monte pour la première fois sur un voilier est surpris par les ruades du petit trimaran et les volées d’embruns salés.

 

Je ne suis pas inquiet. C’est le genre de gars qui, assis de l’eau jusqu’au cou sur le trimaran chaviré, demanderait calmement si c’est bien comme ça que le bateau navigue. Je m’inquiète d’avantage pour Stéphane et Ialy, car c’est la première fois qu’ils naviguent seuls…et c’est par vent fort, au vent d’une côte sans abris, sur un bateau pas au point, sans porte de descente. Steph m’appelle. Tout va bien, mais il est en train de perdre son safran sur rupture de goupille… il gère. Il rappelle 15 minutes plus tard : c’est réparé ! Le vent forcît avec rafales lorsque nous arrivons sous le vent de l’île Sainte-Marie, à tel point que Trimaki, pourtant arisé, plante son flotteur, qui s’immerge profondément. Je largue l’écoute de grand-voile en dégringolant du flotteur au vent. C’est la première fois que nous passons si près du chavirage !

 

Nous longeons l’île aux Nattes – petite île séparée de Sainte-Marie par un lagon - après avoir abattu. Nous nous approchons à l’aveuglette et à vive allure d’un récif frangeant sans passe visible. Heureusement, nous repérons au dernier moment un gros piquet de bois, qui semble marquer une passe étroite dans laquelle nous nous engouffrons à 10 nœuds. En quelques secondes, sous les palmiers, c’est le calme plat. Le deuxième trimaran fait son approche du récif quelques minutes plus tard, et je serre les dents car sa grand-voile n’est pas arisée et Steph n’arrive pas à rouler le foc. Seabiby rentre vite, très vite, mais au bon endroit !

 

Trimaki3Navigation de conserve au large de MahamboPhoto @ Vincent Léger

 

Piquants d’oursin

 

Je porte planter l’ancre face au large en oubliant que les fonds sablonneux sont habités… par des centaines d’oursins. Je ne suis jamais pieds nus, pourtant les épines de 10 cm traversent la semelle de mes chaussons. J’ai mal sur le coup, mais le plus difficile est de retourner à la plage avec des piquants plantés dans les pieds. Les épines d’oursin sont impossibles à extraire, car elles cassent quand on tente de les sortir. Voilà un raid qui commence bien !

 

Nous avons eu aujourd’hui une série d’incidents caractéristiques de parfaits débutants, qui me font douter de notre capacité à poursuivre, avec des conditions météo qui pourront devenir bien plus difficile, dans un coin où nous ne trouverons aucune aide extérieure. J’ai un coup au moral, bien que je sache par expérience que la transition entre le boulot loin de la mer et la navigation est toujours un peu difficile après un an sans voir le bateau. Quand Stéphane et Ialy m’annoncent qu’ils n’iront pas plus loin, j’acquiesce.

 

Trimaki3Cascade à ManompanaPhoto @ Vincent Léger

 

Finalement, après le nettoyage des plaies et un peu de repos, le moral remonte et nous décidons de continuer vers le Nord, plus calmement. C’est la raison pour laquelle nous n’atteindrons pas le Masoala, destination initialement prévue. Après une nuit réparatrice, nous faisons route, une bonne heure avant Stéphane et Ialy qui peinent toujours à se lever. Un vent de terre de Nord-Ouest est fréquent en début de matinée, avant l’établissement des vents d’Est.

 

Nous tirons des bords tranquillement le long de la côte, mais le clapot haché du canal Sainte-Marie ralentit notre progression. Fred trouve plaisante cette navigation tranquille, pourtant il fulmine contre la surpêche, qui a vidé selon lui le canal de ses poissons. Rien ne mord à la ligne malgré le remplacement fréquent et savant du leurre que nous traînons. C’est finalement vers 16 heures, au large d’une pointe rocheuse, que nous attrapons notre premier thazard. Il arrive à point, celui-là, car nous bivouaquons ce soir à la cascade et la perspective d’un carpaccio nous remplit d’aise.

 

Trimaki3Mouillage dans la baie de ManompanaPhoto @ Vincent Léger

 

Une virgule de sable

 

La nuit tombe lorsque Seabiby pointe ses étraves. Il était temps, car les récifs ne sont plus visibles. Je guide Ialy à la VHF depuis le bout du quai. C’est Fred qui prépare le poisson cru mariné, excellent. Ce sera toujours le cas. Mercredi est une journée décrétée tranquille et réussie par tous dès le lever ! Nous n’allons pas loin, dans la Baie de Manompana que nous savons très abritée.

 

Trimaki a le droit à son bain matinal sous la cascade, histoire d’enlever un peu de sel. Le capot de la soute, pourtant bien verrouillé, a laissé rentrer de l’eau de mer le premier jour. La première rigolade de la journée est offerte par Fred qui tente de plier sa tente 2’’ Décathlon, sur la digue du petit port. Les deux premiers jours du raid m’ont suffit à le cerner. Ce garçon, intellectuel brillant, n’est pas très habile de ses mains !

 

Nous effectuons une pose mouillage à la Pointe à Larrée, impressionnante formation sablonneuse. Cette gigantesque virgule qui fait face à l’île Sainte-Marie, est constituée d’une succession de dunes crées par les tempêtes et les courants, séparées entre elles par des canaux remplis d’eau saumâtre. Elle est densément couverte de filaos et de cocotiers. Un cyclone peut changer radicalement la géométrie de son extrémité, à tel point qu’émergent à plus de 100 m en mer, des troncs de filaos encore enracinés.

 

Trimaki3Vers AntanambéPhoto @ Vincent Léger

 

Cette interminable plage de sable au relief accidenté, jonchée de bois flottés, de la noix de coco au tronc d’arbre déraciné, n’offre qu’un mouillage très précaire. Débarquer ne peut se faire qu’à la nage, au risque de casser les bateaux si on tente d’accoster. Nous filons donc vers Manompana, distante de seulement 8 milles, par un vent de Nord forcissant. Je suis étonné de trouver cette baie, d’habitude si calme, blanche de moutons. L’abri de l’hôtel tout au fond de la baie est néanmoins parfait.

 

La question se pose de poursuivre ou non notre progression vers le Nord, car le vent est prévu toujours aussi fort de cette direction pour le reste de la semaine. Je propose de tenter le coup en partant très tôt le lendemain car le vent ne s’établit que vers 10 heures, et seulement 18 milles nous séparent du lagon d’Antanambe. En navigant « à l’anglaise » s’il le faut, nous devrions y arriver si la mer n’est pas trop dure…

 

Trou de souris…

J’ai trouvé le truc ! La menace d’une météo difficile est le meilleur moyen de lever Stéphane. Mais 04 h 30, il en parlera encore dans un an, j’en suis sûr ! Nos amis sont à l’heure et nous filons en rasant la plage, à l’intérieur du récif frangeant, pour ne pas avoir à ressortir par la passe, distante d’un mile au Sud. Là, se confirme l’analyse que faisions en ce début de raid, sur les traces du précédent. Nous avons eu l’année dernière des conditions particulièrement favorables qui ne se renouvellent pas. La promenade le long de la plage, se transforme en parcours du combattant entre les patates affleurantes. Moins de lumière, marée basse, vent, clapot.

 

Je tente de trouver le trou de souris qui permet de s’extraire du platier vers le Nord. A l’observation attentive des vagues qui meurent sur le récif, je crois déceler la sortie et m’y dirige. Le temps que Fred crie attention, il est trop tard. Trimaki se pose sèchement sur le corail. Deux vagues suivantes, le bateau se dégage sans qu’il ait fallu manœuvrer.

 

Le trou recherché nous est indiqué par un pêcheur. Nous n’en étions qu’à 20 mètres. Seabiby connait la même mésaventure, bien que nous tentions de le guider par VHF après notre sortie. Sa coque n’est pas prévue pour ce genre d’incident et devra être renforcée au retour. La mer et le vent contraires nous cueillent à la sortie, bien plus tôt que les prévisions météo et rendent la progression difficile, à tel point que Stéphane et Ialy envisagent de faire demi-tour. C’est la pêche qui nous fait tenir le coup.

 

Plusieurs départs de ligne et un combat perdu face à une grosse carangue nous font oublier les conditions désagréables de la navigation. Le lagon d’Antanambé, par sa taille et sa diversité, nous récompense de nos efforts. Il n’est pas accessible aux voiliers malgré ce qui ressemble à deux passes. Elles mènent à des champs de patates et des platiers, sans chenal visible. Avantages à nos petits multicoques : ils naviguent partout là où les autres ne vont pas !

 

À suivre…

Les tags de cet article

En complément

  1. À bord de trimaki   rencontres en paradis 27/01/2016 - 00:01 A BORD DE TRIMAKI, TRIMARAN DE POCHE DE 6 MÈTRES (6) Rencontres en paradis Depuis trois ans, voilesetvoiliers.com publie les aventures annuelles de Trimaki, rejoint par Seabiby, autour de Madagascar, deux petits trimarans menés par Vincent Léger et Stéphane Thomas, Français installés sur la grande île. En complément de l’article publié dans le n°540 de Voiles et Voiliers (daté de février 2016) désormais en kiosque et où le premier synthétise ses expériences malgaches, voici la deuxième partie du compte-rendu de leur dernière expédition, réalisée en octobre 2015. Fin de la découverte des splendeurs de la côte Nord-Ouest…
  2. Trimaki passe au Nord-Ouest Réservé à nos abonnés Réservé aux acheteurs du numéro Février 2016 25/01/2016 - 15:30 À BORD DE TRIMAKI TRIMARAN DE POCHE Trimaki passe au Nord-Ouest En complément de l'article consacré aux raids menés à Madagascar par Vincent Léger sur Trimaki (Voiles et Voiliers N° 540), voici la vidéo de son périple le long de la splendide côte Nord Ouest.
  3. À bord de trimaki   « le plus bel endroit du monde... » 20/01/2016 - 00:01 A BORD DE TRIMAKI, TRIMARAN DE POCHE (5) « Le plus bel endroit du monde… » Depuis trois ans, voilesetvoiliers.com publie les aventures annuelles de Trimaki, rejoint par Seabiby, autour de Madagascar, deux petits trimarans menés par Vincent Léger et Stéphane Thomas, Français installés sur la grande île. En complément de l’article publié dans le n°540 de Voiles et Voiliers (daté de février 2016 désormais en kiosque) où le premier synthétise ses expériences malgaches, voici la première partie du compte-rendu de leur dernière expédition, réalisée en octobre 2015. A la découverte des splendeurs de la côte Nord-Ouest…
  4. trimaki4 01/03/2015 - 00:01 A bord de Trimaki, trimaran de poche de 6 mètres (4) De l’île au sable à Mahambo Pour ce nouveau raid en direction de la côte Nord-Est de Madagascar, Trimaki et Seabiby naviguent de conserve autour de l’île Sainte-Marie : deuxième épisode de cette traversée épique et originale.
  5. Trimaki : un trimaran de poche dans un décor de rêve (2) 08/02/2014 - 22:00 Raid côtier à Madagascar Trimaki : un trimaran de poche dans un décor de rêve / 2 Voici la seconde partie du raid de Vincent Léger et Stéphane Thomas à bord de leur trimaran de poche Trimaki. Tous deux nous emmènent sur le littoral de la réserve malgache du Masoala. Lagons, sable fin, plages désertes ou orgues basaltiques… les deux navigateurs ne semblent pas déçus de leur périple. Mais après cinq jours de nav' heureuse, l'équipage doit retourner à son point de départ, Mahambo, poussé par un solide alizé de Nord-Est !
  6. illustration trimaki 2 Réservé à nos abonnés Réservé aux acheteurs du numéro Février 2014 05/02/2014 - 00:01 A bord de Trimaki, trimaran de poche de 6 mètres «J’ai construit un petit tri de raid pour explorer Madagascar» (2) Voileux habitant à Madagascar, Vincent décide de se construire un trimaran de raid en verre et CP-époxy afin d’explorer la côte Nord-Est de l’île. Et, d’après son récit, c’était une bonne idée !
  7. Trimaki : un trimaran de poche dans un décor de rêve... (1) 04/02/2014 - 21:57 Raid côtier à Madagascar Trimaki : un trimaran de poche dans un décor de rêve / 1 Un raid dans les magnifiques lagons malgaches à bord d'un petit trimaran fait maison en CP-epoxy... Tel est le rêve réalisé par Vincent Léger, prof de physique et voileux aguerri, et son équipier Stéphane Thomas en octobre 2013, sur la côte nord est de Madagascar. Embarquez avec eux à bord de Trimaki pour une navigation complètement dépaysante sur les eaux cristallines de l'Océan Indien.
  8. illustration trimaki 1 Réservé à nos abonnés Réservé aux acheteurs du numéro Février 2014 01/02/2014 - 00:01 A bord de Trimaki, trimaran de poche de 6 mètres «J’ai construit un petit tri de raid pour explorer Madagascar» (1) Voileux habitant à Madagascar, Vincent décide de se construire un trimaran de raid en verre et CP-époxy afin d’explorer la côte Nord-Est de l’île. D’après le récit d’un de ses raids, c’était une bonne idée !