Actualité à la Hune

Deux ans en Méditerranée sur un voilier de 8 mètres (16)

Narcotrafiquants et immigrants clandestins : drôles de rencontres en mer !

Après deux ans de croisière en Méditerranée et en couple à bord d'un Ecume de Mer, j'ai eu envie de raconter. Régulièrement, donc, je vous livre ici récits, anecdotes, conseils... En l'occurrence, tomber sur un ballot de drogue au large ou croiser la route d'une embarcation chargée de réfugiés cherchant à gagner l'Europe sont des expériences de plus en plus communes pour le plaisancier méditerranéen. L'occasion de faire le point sur la conduite à tenir.

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  • Publié le : 09/04/2010 - 07:08

Go fast et ballots de drogue
Astuce, le bateau de notre périple Astuce, notre Ecume de Mer 1974. Acheté 9 300 euros en 2003, il en a coûté 6 000 de plus pour le préparer à la grande croisière. Lancé en 1968, construit à 1 335 exemplaires jusqu'en 1979, ce plan Finot en polyester mesure 7,90 m pour 2,65 m de large, 1,45 m de tirant d'eau et 34 m2 de voilure. Photo © François Chevalier Partis de nuit du port sicilien de Syracuse pour rallier celui de Roccella Ionica au Sud de l'Italie, nous entendons une embarcation rapide se rapprocher à moins d'une centaine de mètres, tous feux éteints.
C'est grâce à sa vague d'étrave qui se reflète sous la lune que nous repérons le grand zodiac qui passe à toute allure à deux longueurs de notre voilier.

Deux semaines plus tôt, c'était un étrange ballot ficelé d'un mètre de long, croisé au large de l'île de Lampedusa, qui avait éveillé notre curiosité.

Renseignements pris, nous avons fini par comprendre qu'en Méditerranée, le plaisancier croise les routes maritimes des narcotrafiquants, problème auquel il n'est jamais confronté en naviguant sur la côte atlantique française.

Le trafic de stupéfiants est un commerce qui rapporte des milliards - 90% du cannabis consommé en Europe vient du Maroc.
La marchandise est aujourd'hui de plus en plus souvent transportée par des go fast, semi-rigides ultra rapides de 8 à 18 m de long, propulsés par des hors-bords de 115 à 250 chevaux couplés par six ou huit, ce qui amène la puissance totale de l'embarcation à 1 000-1 500 chevaux, autorisant une vitesse de pointe de 40 noeuds.
Comment reconnaître un ballot de drogue ? A première vue, ce paquet flottant bien emballé pourrait être un ballot de drogue. Dans le doute, prenez-le en photo et relevez sa position GPS avant d'en avertir la capitainerie la plus proche. Photo © Marie Dufay Cette méthode permet aux narcotrafiquants d'échapper aux scanners qui équipent des ports comme celui de Tanger, ou aux contrôles des bâtiments de la marine qui peinent à les poursuivre et les intercepter en pleine mer.

Des dizaines de go fast partent donc chaque semaine des côtes marocaines, transportant à leur bord plusieurs tonnes de résine de cannabis, de cocaïne (en provenance d'Afrique et d'Amérique Latine) ou d'héroïne (en provenance d'Asie Centrale).
Des plaquettes de 250 grammes sont conditionnées en ballots de 30 à 50 kilos, sous forme de "valises marocaines" : dans un emballage de plastique entouré de ruban adhésif, elles sont munies d'anses qui leur permettent d'être larguées du bateau et de flotter sans être endommagées. S'ils voient un bâtiment ou un hélicoptère des autorités maritimes, les trafiquants jettent papiers d'identité, téléphones portables ou satellites et ballots à la mer, avant de tenter de récupérer ces derniers plus tard, souvent de nuit.

La météo favorite des go fast et des pateras Pétole devant Malte, au petit matin : sur cette zone de Méditerranée, le plaisancier risque de croiser la route des immigrants clandestins dès que la météo est clémente. Photo © Marie Dufay Même s'il touche aussi les Baléares ou l'Est de l'Espagne, c'est dans le détroit de Gibraltar que le trafic est le plus intense. Une surveillance de chaque instant est assurée par les vedettes des douanes ou des garde-côtes ; outre des radars performants, des jumelles gyroscopiques pouvant zoomer sur des kilomètres et des caméras thermiques infrarouges étoffent la veille aérienne.
Les informations recueillies sont transmises par satellite aux garde-côtes qui possèdent un fichier recensant des milliers de bateaux suspects. Des bidons d'essence vides flottant en mer indiquent qu'un go fast est sur zone (les trafiquants refont le plein de leur bolide en mer) et ce sont des tireurs d'élite qui tentent désormais de stopper sa course folle en visant les moteurs.

A savoir

Le port militaire de Toulon est devenu le QG des opérations anti-stups avec la création du Ceclad-Med (Centre de coordination et de lutte antidrogue pour la Méditerranée) en 2008.
Policiers et marins d'une dizaine de pays (France, Espagne, Portugal, Malte, Italie et pays du Maghreb) y échangent leurs informations respectives sur les convois en préparation afin de coordonner les interceptions aéronavales.

Si vous tombez sur un paquet bien emballé lors de vos navigations, soyez vigilants ! Cette prise de mer pas comme les autres sera source d'ennuis sans fin.
En remontant le ballot à bord, vous en devenez propriétaires, quel que soit son contenu. Or, selon les règles communautaires de l'Union Européenne, la drogue est une marchandise prohibée à titre absolu.
Les douanes conseillent de prendre l'objet en photo et de relever sa position. Si vous choisissez de signaler sa présence par VHF sur le canal 16, il y a fort à parier que des gens moins bien intentionnés que vous s'en saisiront avant les autorités compétentes.
Et puis, tant que vous n'avez pas ouvert le paquet, vous en ignorez le contenu, il sera donc délicat d'affirmer qu'il contient de la drogue.
Vous êtes par contre tenus de le signaler à la prochaine capitainerie que vous croiserez, au risque d'être retenus pour enquête par les services de police qui vérifieront la véracité de l'information ; mais ils ne prendront sans doute pas en charge les frais de port occasionnés...

La vedette de la Guardia Costiera ramène une patera à Lampedusa Sur l'île de Lampedusa, en Sicile, la vedette de la Guardia Costiera ramène au port une patera en provenance d'Afrique du Nord. Les immigrants clandestins seront ensuite parqués dans un centre d'accueil avant de rejoindre un centre de détention italien. Photo © Marie Dufay Les pateras de la mort
Alors que nous mouillons cul-à-quai dans le port de l'île de Lampedusa, au Sud de la Sicile, une vedette de la Guardia Costiera entre en remorquant une longue barque avec une dizaine d'hommes à bord.
A terre, une voiture de police attend. Un Français à couple nous explique que chaque jour de nombreux clandestins débarquent ainsi, récupérés par les autorités à quelques milles de la côte, avant de rejoindre un centre d'accueil sur l'île.

Majoritairement originaires d'Afrique du Nord et subsaharienne (Tunisie, Maroc, Algérie, Palestine, Sénégal, Mauritanie, Somalie, Darfour, Tchad, Mali, Côte d'Ivoire, Niger, Nigeria, Ghana, Erythrée...), ils risquent leur vie dans le plus périlleux des voyages pour rejoindre un Eldorado fantasmé : l'Europe.
Ce sont les plus pauvres qui choisissent la traversée en mer, qu'ils paient une fortune (8 000 dirhams au départ du Maroc, c'est-à-dire un peu plus de 700 euros, en plus de tous les droits de passage exorbitants versés lors de leur transhumance terrestre).

Les garde-côtes italiens en patrouille Sur les côtes européennes, les garde-côtes traquent et interceptent les bateaux suspects : go fast des narcotrafiquants et pateras de clandestins qui tentent chaque jour de passer coûte que coûte. Photo © Marie Dufay Ils s'entassent jusqu'à une centaine sur une embarcation de misère, la patera, une barque légère à fond plat de 6 m sur 2, sans immatriculation, construite dans des chantiers clandestins, mal épontillée et équipée d'un hors-bord guère puissant.

Si le passeur reste à terre, il leur donne une boussole en leur disant de mettre cap plein Nord ; sans aucune connaissance du monde maritime - la plupart ne savent pas nager -, les voilà livrés à eux-mêmes.
Au mieux, ils ont un compas, un GPS ou un téléphone satellite, mais dans ce cas le passeur est souvent à bord et leur interdit de se retourner pour voir son visage, sous peine de mort.

C'est un voyage au bout de l'enfer, sous le signe de la peur. Pris en charge par des filières très organisées de passeurs, les clandestins s'embarquent sans bagages, sans argent ni papiers (certains passeurs disparaissent avec ou font des ronds dans l'eau de nuit avant de les rejeter sur une plage du pays d'où ils sont partis), parfois sans eau, ni nourriture, ni essence. Les mourants sont jetés par-dessus bord.
Et puis il faut tenir le mal de mer, risquer le chavirage dans les courants de Gibraltar ou à cause des grosses vagues causées par l'important trafic maritime (voir article <Chalutiers, ferries, cargos... attention, trafic !>, ici) : au moindre mouvement de foule, la barque surchargée coule. Ce sont des dizaines de milliers de clandestins qui se noient chaque année. A Lampedusa, des pêcheurs nous racontent qu'ils n'en peuvent plus de remonter des cadavres dans leurs filets...

Malte, 6h du matin, nous quittons le port de la Valette. Dans la brume grisâtre qui se déchire lentement, apparaît à un demi mille de nous une patera immobile. Des dizaines de têtes surgissent par-dessus le franc-bord. Serrés les uns contre les autres, les clandestins attendent qu'on vienne les chercher, persuadés qu'une fois repérés, on les prendra en charge, on leur trouvera du travail...
Pourtant, du centre d'accueil de Lampedusa, ils sont rapidement refoulés vers des centres de détention italiens gardés par l'armée et interdits aux journalistes, où les conditions de vie semblent désastreuses. C'est là qu'on décide de leur sort : expulsion en masse vers un aéroport lybien. Les voilà largués en plein désert, épuisés, sans argent ni vivres, sans avoir été identifiés ni avoir eu la possibilité de faire une demande d'asile.

Les devoirs du plaisancier S'il croise un ballot de drogue, le plaisancier est tenu d'en informer les autorités maritimes du port le plus proche et peut être retenu le temps de l'enquête des services de police. Photo © Marie Dufay Malgré le durcissement des politiques migratoires, le nombre d'immigrants clandestins ne cesse d'augmenter. La surveillance sans cesse accrue du littoral ne dissuade pas les passeurs, qui empruntent désormais de nouvelles routes, plus longues et plus dangereuses : de l'Ouest de l'Afrique (Gambie, Guinée, Cap-vert...), de la Libye et du golfe de Syrte, de la Turquie et d'Albanie, ils choisissent l'Italie, les côtes Sud de la Sicile et de la Sardaigne, la Grèce, Malte, et les Canaries pour débarquer leur bétail humain.
L'Espagne demeure une porte d'entrée privilégiée vers le reste de l'Europe et les très surveillés 14 kms du détroit de Gibraltar bénéficient des mesures sécuritaires les plus dissuasives. En 2009, ce sont 124 migrants Kurdes qui ont été recueillis près de Bonifacio, en Corse.

Lorsqu'un plaisancier croise la route d'immigrants clandestins, plusieurs logiques se télescopent. Pour les douaniers, leur venir en aide, c'est se mettre dans l'illégalité, devenir soi-même une sorte de passeur ; des dispositions punissent ceux qui portent secours à des embarcations en difficulté, alors même qu'ils agissent selon le principe universel du sauvetage en mer.
Il arrive que les autorités interdisent au <sauveteur> (plaisancier, commandant de cargo, patron-pêcheur....) de débarquer les réfugiés qu'il a recueillis.
Mais décider de ne pas porter assistance est un cas de conscience, car il va à l'encontre d'un principe fondamental, un devoir qui bénéficie d'un cadre légal depuis 1974 avec la mise en place de la Convention pour la sécurité et la vie en mer (SOLAS), elle-même renforcée en 1979 par la Convention internationale pour le secours et la recherche maritime (SAR).

A savoir

La FRONTEX est une agence européenne qui coordonne depuis 2004 des responsables civils et militaires chargés de rassembler des informations sur les réseaux d'immigration et d'organiser les moyens nautiques et aériens qui surveillent les frontières extérieures européennes.
Cherchant avant tout à dissuader les immigrants clandestins de gagner l'Europe, ils sont aussi là pour les secourir en cas de naufrage.

Cependant, un voilier ne peut recueillir des dizaines de personnes affamées, choquées, avec qui il va être difficile de communiquer, sans prendre de risques évidents, surtout si le passeur est parmi eux - il ne se signalera évidemment pas.
Sur les pontons méditerranéens circulent des histoires de voiliers qui, mauvais temps aidant, ont manqué couler sous le poids de ces passagers imprévus... Le chef de bord doit penser à sa sécurité avant tout.

Si la vie des migrants ne semble pas en danger, qu'ils ne font pas de signaux de détresse et que la patera ne souffre d'aucune avarie, il se contentera de signaler leur présence au CROSS ou au MRCC (Marine Rescue Coordination Centers), selon qu'il se trouve dans les eaux internationales ou proche des côtes, françaises ou autres.

En cas contraire, les clandestins doivent être considérés comme des naufragés et secourus, ainsi que le stipulent les Convention de la Haye et celle de Montego Bay.

L'épineux problème des clandestins est surtout envisagé du point de vue des "dommages économiques" ; le vide juridique est flagrant, bien que la législation soit en train d'évoluer. Mais à l'heure actuelle, il n'existe aucun modus operandi à destination des usagers de la mer.

En résumé. Que ce soit face à un supposé ballot de drogue ou un bateau d'immigrants clandestins, ayez toujours le même réflexe : avant toute chose, joignez le CROSS (ou le MRCC selon la zone où vous vous situez) qui est en relation avec tous les services de l'Etat le plus proche. C'est lui qui alertera les autorités compétentes en la matière.
Passeurs et narcotrafiquants privilégient le beau temps printanier et estival pour tenter de passer au nez et à la barbe de ceux qui les traquent. Mer d'huile, nuit de pleine lune... Si vous passez Gibraltar dans ce genre de conditions météo, vous risquez fortement de faire les rencontres citées plus haut.

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