Actualité à la Hune

Deux ans en Méditerranée sur un voilier de 8 mètres (12)

La pêche en voilier, un jeu d’enfant !

Après deux ans de croisière en Méditerranée et en couple à bord d'un Ecume de Mer, j'ai eu envie de raconter. Régulièrement, donc, je vous livre ici récits, anecdotes, conseils... Après vous avoir emmené visiter quelques escales, mouillages et ports marquants de mon périple, je vous propose un autre aspect de la vie quotidienne du bord : la pêche à la traîne, qui n'est pas si compliquée qu'on le croit. Un matériel simple, quelques règles à respecter, un peu de chance... et voici un festin iodé dont vous êtes le héros !

  • Publié le : 23/12/2009 - 00:29

Sous la quille, ça fourmille !Un banc de saupes sous la quille (ici en Grèce) : ces jolis poissons argentés fréquentent les petits fonds éclairés, et sont comestibles. Il n"y a pas que le maquereau dans la vie d"un plaisancier-pêcheur !Photo @ M.D Marie Dufay

Pêcher du gros en voilier Pas besoin de dépenser des sommes folles pour une sortie de pêche au gros : même en voilier, on peut avoir la chance de remonter un bel individu - ici, un petit thon. On prend la pose et on affûte les couteaux ! Photo © Marie Dufay En partant de Concarneau, nous avions demandé conseil aux pêcheurs locaux sur le style de lignes à monter pour pêcher en Méditerranée : habitués à l'Atlantique et aux chalutiers, ils nous avaient orientés sur du bout goudronné de gros diamètre, qui s'est avéré bien trop voyant pour l'eau cristalline de notre nouveau bassin de navigation. Pas une prise en six mois.

Puis, au fil du voyage, nous avons rencontré des plaisanciers <champions de la traîne>, qui nous ont donné quelques tuyaux imparables ; dès lors, nous n'avons plus cessé de manger le produit de notre pêche ! Bonites, thons, dorades coryphènes, maquereaux, loups, lieus, sérioles... ont régulièrement agrémenté nos repas.

En l'absence de frigo-congélateur à bord, nous nous contentions d'un minimum de poissons, grillés le soir-même pour les petits individus, en darnes ou en filets marinés pour les plus gros, comme les bonites ou les thons. Pour peu que l'on ait adopté l'éolienne ou les panneaux solaires, subvenir soi-même à une partie de ses besoins alimentaires en navigation permet de goûter à une autonomie réjouissante. Pourquoi s'en priver ? Voici quelques leçons tirées de notre modeste expérience.

Le matériel

La pêche à la traîne consiste à traîner derrière le bateau, au bout d'une ligne, un appât naturel ou artificiel muni d'hameçons. On trouve dans le commerce (shipchandlers, coopératives maritimes) des lignes conçues pour la pêche en voilier ; elles sont prêtes à l'emploi et assez solides. Constituées de 50 mètres de tresse, d'une planchette et d'un bas de ligne en Nylon, en polyamide ou en acier, elles se finissent sur un leurre souple (imitation en plastique d'un calamar), une cuiller, un train de plumes ou un Rapala (poisson nageur rigide de 10-15 centimètres). Quand on navigue entre 3 et 5 noeuds, la planchette fait plonger la ligne qui remonte à la surface si un poisson mord : il suffit donc d'y jeter un coup d'oeil régulièrement.

Les éboueurs de la mer Les oblades se jettent sur les restes de vos assiettes vidées par-dessus bord ; elles font de même avec ce qui sort des vannes de vos toilettes... Veillez donc à ne pas pêcher au mouillage ! Photo © Marie Dufay Vous pouvez aussi fabriquer vous-mêmes vos lignes avec un gros fil de Nylon ou de la garcette goudronnée, sur le thème <trop fort n'a jamais manqué>, car gare à l'implacable dentition des poissons carnassiers (bonite, daurade, thon...) qui coupent les lignes. Il est préférable d'ajouter une longueur de câble fin en acier entre la ligne et l'hameçon si vous ne voulez pas perdre vos leurres préférés. Les hameçons en inox ont l'avantage de ne pas rouiller, contrairement à ceux en acier, moins chers. Les gros hameçons doubles restent les plus efficaces. Et pensez à soigner vos noeuds !

Pour notre part, c'est avec le matériel le plus simple que nous avons le plus pêché : une palette en bois d'où partent 15 mètres de garcette goudronnée, à laquelle on noue solidement un mètre de Sandow (qui se tend quand il y a une prise), repris sur 50 mètres de Nylon épais. Puis viennent l'émerillon et le bas de ligne en Nylon de 4 mètres qui s'achève par un plomb en forme d'olive (bloqué par un gros noeud) surmontant l'hameçon, lui-même recouvert d'un leurre type calamar en plastique jaune dans la tête duquel le plomb s'insère parfaitement.

Bonite ou maquereau ? Pas toujours facile d'identifier avec certitude l'espèce pêchée : ici, on hésite entre la bonite et le maquereau (dos bleu irisé, lignes noires sinueuses, formes des nageoires...). Ou peut-être une thonine commune ? D'où l'importance d'avoir un bon livre d'identification à bord. Photo © Marie Dufay Il existe également des cannes de traîne très résistantes que l'on monte sur un support à l'arrière du bateau ou que l'on amarre au balcon : elles sont cependant plus adaptées à la pêche à la traîne dite <lourde> pour les gros thons ou espadons. Le frein du moulin ne doit pas être trop serré afin que même un petit poisson puisse faire partir la ligne (le cliquetis du frein avertit d'une prise). Il faut également se munir d'un seau, de gants épais, d'un bon couteau, d'une pince (pour enlever l'hameçon, couper des fils), éventuellement d'une épuisette... et d'une boîte de pêche où ranger tout le matériel (pensez à avoir suffisamment de plombs, leurres, émerillons, hameçons et Nylon de rechange).

Dorade coryphène, un grand classique La dorade coryphène est un grand classique d'une traversée de l'Atlantique, mais on la trouve de plus en plus fréquemment en Méditerranée. Elle vit en groupe près de la surface. Photo © Marie Dufay La technique

La traîne légère se pratique entre 2 et 6 noeuds : c'est à cette vitesse que le leurre bouge le plus naturellement dans l'eau, imitant un véritable poisson. Si vous traînez avec un Rapala, ce dernier ne doit pas sauter constamment hors de l'eau (cela dépend bien sûr des conditions de mer ; de manière générale, on pêche moins par mer formée). On estime que c'est entre 5 et 10 milles des côtes que l'on a le plus de chances de pêcher ; ça a effectivement toujours été le cas pour nous, mais on peut bien sûr pêcher de plus gros individus lors des grandes traversées.

Le plus souvent, les oiseaux type goélands ou puffins plongeant furieusement dans l'eau indiquent les bancs, ainsi que les dauphins en chasse ; et parfois, vous traversez tout bonnement un banc de thons ou de bonites que vous voyez sauter à la surface. Les dorades coryphènes aiment se regrouper sous des objets flottants (morceaux de bois, filets perdus en mer) : faire un détour quand on repère l'un de ces objets peut s'avérer payant.

Après avoir déroulé la ligne à l'eau, à l'arrière du bateau, on amarre la palette sur laquelle est enroulée la ligne à un point fixe pour qu'elle ne passe pas à la baille. On peut mettre deux lignes, une de chaque côté de la poupe, en raccourcissant un peu la seconde. En théorie, plus le leurre est loin du bateau, plus il est efficace, car le bruit du moteur effraie les poissons. La bonne distance se situe entre 60 et 100 mètres. Au début, nous mettions le leurre à environ 80 mètres, mais nous avons fini par remarquer qu'à 10 mètres des remous du moteur hors-bord, il attirait clairement les gros poissons (c'est ainsi que nous avons le plus pris de thons et de bonites).

La goûteuse sériole Ce qu'il y a de bien avec la pêche à la traîne, c'est qu'on ne sait jamais ce qu'on va ramener. Pêchée sur les côtes calabraises, cette première sériole est fichée dans le livre qui a permis de l'identifier. Elle est effectivement goûteuse ! Photo © Marie Dufay Lorsque le poisson est ferré, on remonte doucement la ligne à la main, tout en ralentissant le voilier. On attend que le poisson se fatigue (on le sent en tenant la ligne dans la main), mais s'il <reprend du fil>, on le laisse faire (d'où l'importance de mettre des gants). Le moment critique se situe à la sortie du poisson de l'eau ; mal ferré, il peut se décrocher de l'hameçon par ses violents soubresauts.

Ne vous étonnez pas, après avoir remonté une bonite, un thon ou une dorade coryphène, de voir le banc de poissons continuer à vous suivre quelques heures : c'est un comportement normal. Il est tentant alors d'en pêcher d'autres, mais n'ayez pas les yeux plus gros que le ventre, ne pêchez que ce que vous pouvez manger, sauf si vous avez un congélateur.

Sars pêchés au harpon Pour augmenter l'éventail d'espèces pêchées (ici des sars), vous pouvez aussi chasser au fusil-harpon lorsque vous êtes au mouillage. Son utilisation, très réglementée, demande plus de technique que la pêche à la traîne. Photo © Marie Dufay Et après ?

Attention aux coups de queue des grosses bonites, thons ou dorades - les aveugler avec un chiffon suffit parfois à les calmer - et veillez à ne pas vous blesser en enlevant l'hameçon. Pui, vient la phase délicate où il faut mettre fin à l'agonie du poisson : nous n'avons pas tenté le coup du rhum dans les ouïes, mais un ami marin sur un bateau de pêche au gros nous a montré comment y enfiler prestement la lame d'un long couteau pour atteindre le cerveau. Le geste impressionne lorsqu'on le réalise pour la première fois mais c'est ce qu'il y a de plus rapide et de plus sûr. Evitez de vous acharner à la manivelle de winch sur le pauvre animal si vous ne voulez pas que votre cockpit ressemble au pont sanguinolent d'un baleinier...

Enfin, ayez en tête que manger du poisson cru ou mariné peut vous exposer à une intoxication alimentaire, due à l'anisakis, un ver qui vit dans l'estomac du thon, du maquereau... Les symptômes (douleurs gastriques, nausées, vomissements, diarrhées) surviennent après quelques heures. La meilleure prévention est de congeler le poisson durant 24 heures à -20°C, ou de le cuire à plus de 60°C.

Si vous êtes encore à plusieurs heures de voile sous le cagnard du port ou du mouillage, mettez le poisson dans un seau, placé à l'ombre, recouvert d'un linge que vous humidifierez régulièrement d'eau de mer.


...........
Bon à savoir

. Le site internet www.fishbase.org (en anglais) vous aidera à identifier les poissons pêchés ou observés.
. Ne laissez pas traîner les hameçons sur le pont. Pensez à bien nettoyer votre ligne après usage. Rincez-la à l'eau douce, enlevez les algues et rangez-la en bon ordre dans votre boîte de pêche.
. En zone fréquentée (chenal...), ayez le réflexe de remonter la ligne.
. Respectez la réglementation et l'environnement (tailles minimales...).
. A défaut de leurre artificiel, sachez que vous pouvez utiliser de la couenne de porc.

...........
Dans le n°467 de janvier de Voiles et Voiliers, retrouvez un "Ça vous est arrivé" spécial pêche, si l'on peut dire... "Gaffe au thon !", la mésaventure de René Dabadie.