Après deux ans de croisière en Méditerranée et en couple à bord d'un Ecume de Mer, j'ai eu envie de raconter. Régulièrement, donc, je vous livre ici récits, anecdotes, conseils... Voici l'occasion de rappeler que sur la Grande Bleue, l'intense trafic maritime complique la navigation de plaisance et peut la rendre dangereuse. Voici donc quelques clés pour côtoyer les professionnels de la mer sans se créer de grosses frayeurs !
Note :
Nous voici en navigation de nuit au large de la Sicile. En mer depuis 15 heures, nous avons barré à tour de rôle, et sommes désormais sous pilote automatique. Notre petit parc de batteries est presque vide et nous choisissons d'éteindre pour un moment nos feux de route, car nous avons encore bien des milles à faire avant d'atteindre notre destination.
Nous projetons tous les quarts d'heure le faisceau de notre lampe torche dans la grand-voile, afin de nous signaler aux éventuels autres bateaux, bien que nous ne distinguions qu'un feu très lointain à l'horizon. Une demi-heure plus tard, nous voilà cernés par quatre chalutiers qui se sont rapprochés rapidement et dont nous ne comprenons pas les manoeuvres.
Astuce, notre Ecume de Mer 1974. Acheté 9 300 euros en 2003, il en a coûté 6 000 de plus pour le préparer à la grande croisière. Lancé en 1968, construit à 1 335 exemplaires jusqu'en 1979, ce plan Finot en polyester mesure 7,90 m pour 2,65 m de large, 1,45 m de tirant d'eau et 34 m2 de voilure.
Photo © François Chevalier
Nous rallumons nos feux et reprenons la barre pour nous écarter de leur route. Mais leur vitesse et leur cap changent sans arrêt ; ils passent de 4 à 15 noeuds en quelques secondes, se rapprochent, s'éloignent, reviennent encore sur nous. Nous sommes cernés, ne sachant plus quelle option prendre, bien que nous soyons certains qu'ils nous ont vus. Nous virons, revirons, nous doutant bien que nos hésitations vont finir par les gêner, mais avec notre hors-bord de 8 chevaux, notre marge de manoeuvre est limitée. Grosse montée d'adrénaline quand l'un d'eux nous fonce littéralement dessus sans prévenir et que nous devons virer devant son nez pour éviter la collision...
Plus de 100 000 bateaux de pêche sillonnent la Méditerranée ; le plaisancier en croise donc très régulièrement.
La majeure partie est constituée d'unités de moins de 12 mètres, à la puissante motorisation, mais on rencontre aussi, plus près des côtes, des pêcheurs à la voile sur des bateaux non pontés. La flottille est variée, pratiquant la pêche industrielle (chalutière de fond et pélagique, à la senne, thonière, drague), artisanale, traditionnelle et polyvalente (filets maillants, palangres, casiers...) ; difficile pour les non-connaisseurs de s'y retrouver !
Sardine, anchois, rouget, merlu, baudroie, pageot, merlan, crevette, poulpe, encornet, thon, espadon... sont les espèces les plus exploitées. Certaines techniques de pêche, comme la chasse des bancs de thons, peuvent s'avérer dangereuses pour un voilier qui navigue sur zone.
Quand la visibilité est mauvaise, mieux vaut s'assurer aux jumelles du cap et de la vitesse des navires aperçus à l'horizon.
Photo © Marie Dufay
De jour, il faut donc chercher les flotteurs et les lignes ; rappelons qu'un navire à voile faisant route doit s'écarter de celle d'un navire en train de pêcher.
S'il tire dans l'eau un chalut ou un autre engin de pêche, il doit montrer de nuit 2 feux superposés dans la mâture, vert sur blanc, visibles sur tout l'horizon, un feu de tête de mât blanc (bien que les chalutiers de moins de 50 mètres ne soient pas tenus de le montrer), ainsi que des feux de côté rouge et vert, et un feu de poupe blanc s'il a de l'erre. La marque de jour est facilement reconnaissable, composée de deux cônes superposés et opposés par la pointe.
Le pêcheur autre que chalutier se distingue par un feu rouge au-dessus du feu blanc, et un feu blanc visible sur tout l'horizon dans l'alignement de l'engin de pêche si ce dernier est déployé sur plus de 150 mètres.
Si les navires de pêche travaillent à proximité les uns des autres, ils déploient des signaux supplémentaires, placés plus bas que les feux de mâture vert-blanc ou rouge-blanc. Par exemple, un chalutier en train de hisser son chalut montre un feu blanc au-dessus d'un feu rouge ; les chalutiers pêchant en couple dirigent leur projecteur sur l'avant l'un de l'autre (de jour ils montrent la lettre <T> du Code international des signaux).
Par beau temps et mer calme, on anticipe sans problème les manoeuvres des chalutiers en pêche ; de nuit, l'analyse de la situation s'avère beaucoup plus ardue.
Photo © Marie Dufay
Les chalutiers pêchant à la grande senne peuvent montrer deux feux jaunes superposés s'allumant alternativement toutes les secondes et isophases. Aux abords des côtes illuminées, on utilisera les jumelles pour s'assurer de la nature des feux.
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A savoir |
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> Quand un chalutier met à l'eau ou récupère son filet, il avance lentement, traînant loin derrière lui son chalut en surface. L'équipage est à la manoeuvre sur le pont puissamment éclairé qui masque les feux de route de votre voilier et personne ne veille à l'avant. En pêche, c'est sur sa route fond que le chalutier est concentré (il suit les lignes de sonde, d'où ses changements de cap soudains), et pas sur le faible écho radar que vous lui renvoyez. > La pêche au boeuf se pratique avec un immesen filet tiré par deux bateaux qui avancent en parallèle, reliés par un filin d'acier : attention à ne pas passer au milieu. > La pêche au lamparo est un piège à plaisancier : cette lampe puissante, utilisée pour attirer les calmars ou les sardines en surface, peut facilement être confondue avec un feu de navigation ou une cardinale. Cette technique datant de l'Antiquité se pratique de nuit ; les proies sont ensuite rassemblées dans un filet style senne tournante. > Les lignes utilisées pour la pêche au thon et à l'espadon peuvent mesurer jusqu'à 3 kilomètres ; mises en place le soir, elles sont relevées le matin. Bien qu'ils aient été interdits en 2002, les filets dérivants sont toujours utilisés ici et là ; ils mesurent jusqu'à 14 kilomètres. A 2 ou 3 mètres de la surface, ils sont signalés par des lampes à pétrole qui s'éteignent dès qu'il y a un peu de mer. Leur extrémité est signalée par un feu blanc fixe ou stroboscopique. > Au Sud-Ouest de la Sardaigne et dans l'archipel des Egadi en Sicile, on pratique la mattanza (Voir l'article <Coup de coeur : l'archipel des Egadi, Pantelleria et Lampedusa>, ici), une pêche au thon ancestrale qui dure plusieurs mois : un système de filets et de bouées dirige le poisson à travers une succession de chambres sous-marines dont il ne peut plus sortir. Les filets sont généralement signalés par des bouées ou des bateaux portant des feux. > En Grèce, il peut y avoir un long cordage juste sous la surface de l'eau entre la côte et une caïque (bateau local) qui manoeuvre en cercle pour piéger le poisson pris dans le filet ; particulièrement dangereux pour les voiliers... De manière générale, des filets peuvent se trouver en surface. |
A l'horizon, la coque sombre d'un cargo vu de côté est plus repérable que la coque claire d'une vedette vue de face ; mais gare à la couverture nuageuse, qui peut être trompeuse.
Photo © Marie Dufay
Bien ou mal m'en a pris, je ne sais, car depuis mes navigations de nuit sont synonymes d'une veille acharnée qui finit par m'épuiser.
Sur Astuce, pas de radar, une VHF capricieuse, et je passe mes quarts solitaires à me dévisser la tête à 360° pour ne pas rater le petit point lumineux à l'horizon qui deviendra en un quart d'heure un menaçant mur d'acier fonçant à 20 noeuds sur ma frêle coque de noix... Pour ne rien arranger, je suis myope comme une taupe et le vent qui dessèche mes lentilles me fait prendre des vessies pour des lanternes !
Heureusement, aucun scénario catastrophe n'a entaché notre périple à la voile et mes excès de prudence ont payé. Car la Méditerranée, occupant depuis toujours une place prépondérante sur les grandes routes maritimes, est un défilé continu de mastodontes transitant via Suez et Gibraltar.
30% du commerce maritime international de marchandises proviennent ou arrivent dans ses ports ou en transit et près de 25% du transport maritime mondial de pétrole passe dans ses eaux (source UNEP/MAP).
Quelque 2 000 navires marchands de plus de 100 tonneaux sillonnent donc à tout moment la Grande Bleue, sans oublier les paquebots et megaships de croisière qui s'apparentent à de véritables immeubles de 10 ou 12 étages flottants, voire plus - un navire comportant neuf ponts jauge 78.000 tonneaux.
Enfin, il ne faut pas oublier les bateaux assurant la liaison entre le continent et les îles (ou entre l'Europe et l'Afrique du Nord).
Ce type de trafic est marqué par la saisonnalité (rotation intense en été), mais dans un espace fermé comme la Méditerranée occidentale, les routes se croisent et se superposent, jusqu'à créer une densité dangereuse selon les zones.
Ainsi, à 15-20 milles de l'île de Pantelleria, entre la Sicile et la Tunisie, nous avons croisé 14 gros bestiaux en trois heures.
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Routes les plus empruntées |
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Détroit de Sicile-Détroit de Gibraltar. |
Aux abords des ports majeurs de Méditerranée, on croise des ferries toute l'année, avec un pic de trafic en été. On passe bien sûr derrière eux, en enroulant largement.
Photo © Marie Dufay
En voilier, on doit en tout cas s'écarter de la route d'un navire à capacité de manoeuvres restreintes et assurer la veille visuelle et auditive permanente qui permet d'éviter la route de collision.
Mais il faut aussi respecter une vitesse appropriée (en fonction de l'état du plan d'eau, de la visibilité, de la densité du trafic...), allumer les feux de navigation de nuit, user des signaux adéquats par temps de brume en se tenant silencieux pour faciliter la veille sonore...
Le RIPAM (Réglement international pour prévenir les abordages en mer) insiste aussi sur le fait qu'un voilier utilisant son moteur auxiliaire devient un navire à moteur, avec toutes les conséquences que cela entraîne au niveau des règles de navigation (RIPAM règle 3, a,b,c) ; de jour, il est censé se signaler par un cône noir à l'avant.
Vedettes, passeurs et hydroglisseurs
Après 170 milles de traversée depuis la Sardaigne, c'est passablement fatigués que nous arrivons devant l'île de Favignana, dans l'archipel des Egadi, à l'Ouest de la Sicile (Voir l'article <Coup de coeur : l'archipel des Egadi, Pantelleria et Lampedusa>, ici.)
Comme ici au large de l'île de Favignana en Sicile, les aller-retours des hydroglisseurs, puissants navires à passagers, sont constants. Aussi la découverte des fonds idylliques de l'archipel ne doit-elle pas détourner le navigateur de ses réflexes de veille !
Photo © Marie Dufay
A l'approche du port, nous affalons la grand-voile et nous apprêtons à enrouler le génois tandis que notre hors-bord 8 chevaux rechigne à démarrer, comme d'habitude. De l'île de Levanzo toute proche vient de partir un hydroglisseur que nous gardons à l'oeil, mais il file à toute allure perché sur ses foils, et il nous faut dégager de sa route d'un grand coup de manette des gaz. Les vagues qu'il crée sur son passage chahutent nos 8 mètres et à peine nous sommes nous stabilisés qu'il repart aussi sec, tandis qu'un autre surgit devant l'entrée du port, tout droit arrivé de Trapani, sur la côte sicilienne...
En Méditerranée, vedettes trans-îles, passeurs et autres hydroglisseurs qui assurent le transport plus ou moins rapide de passagers sur de courts trajets sont légion.
Bien entendu, il est du devoir du plaisancier de passer largement à distance derrière eux et de leur faciliter le passage dans les chenaux, où les navires de plus de 20 mètres sont toujours prioritaires.
Dans certaines zones étroites et très fréquentées, comme dans le détroit de Messine ou dans l'archipel de la Maddalena en Sardaigne, il faut parfois littéralement zigzaguer entre ces unités rapides, tout en tenant un cap aussi visible que possible pour signifier clairement ses intentions et permettre à tout le monde d'anticiper.
Un navire non privilégié ne doit jamais croiser la route d'un navire privilégié en lui passant devant. Enfin, on n'oublie pas la veille sous le vent du génois et éventuellement de faire un relèvement au compas pour juger si le gisement est constant, augmente ou diminue.
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A savoir |
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> Pour éviter tout abordage quand le navire non privilégié ne se conforme pas au RIPAM, le voilier doit modifier son cap et sa vitesse en respectant une distance de sécurité minimum d'un mille avec les grands navires de commerce, jamais inférieure à moins de 12 fois sa propre longueur avec les autres navires. Les navires marchands ont une <zone aveugle> à l'avant et ne voient rien sur 0,75 mille devant l'étrave. > Rappelez-vous que pour s'arrêter en urgence, les gros navires du style superpétrolier doivent battre en arrière durant une vingtaine de minutes, pendant lesquelles il parcourent encore environ 1,5 mille ; les unités plus manoeuvrantes du style ferry ont besoin de 2 minutes pendant lesquelles ils parcourent un quart de mille avant de pouvoir stopper. > La blancheur de la coque et des voiles sont difficilement repérables depuis la passerelle d'un navire marchand, surtout quand la mer est formée ; au près, un foc de brise ou un tourmentin rouge fluo permettent au voilier d'être plus visible. On peut aussi peindre la tête de mât de la même couleur. > Assurez-vous du bon fonctionnement de votre moteur et de la VHF ; un radar est un plus indéniable pour naviguer en équipage réduit. Encalminé, en panne de moteur, ou désemparé du gouvernail, c'est à la VHF qu'il faudra attirer l'attention du navire à l'approche en émettant très régulièrement un message "Sécurité" qui donne votre position, en français et en anglais. Les marques d'un voilier non manoeuvrant sont 2 sphères noires de jour et 2 feux rouges visibles sur tout l'horizon de nuit. > A noter enfin que de nuit, il faut attendre 20 minutes pour récupérer une perception visuelle correcte si on a été accidentellement ébloui par une lumière vive ; dans le carré, un éclairage indirect rouge est recommandé. |
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16/02/2010 - 07:54
La côte Ouest italienne, de Messine à Naples
Après deux ans de croisière en Méditerranée et en couple à bord d'un Ecume de Mer, j'ai eu envie de raconter. Régulièrement, donc, je vous livre ici récits, anecdotes, conseils... Suivez-moi le long de la côte Ouest italienne à la découverte de la farouche Calabre, du mythique détroit de Messine, des petits ports pittoresques de Basilicate et de Campanie, sans oublier les lumières de la côte amalfitaine jusqu'à la baie de Naples, avec le Vésuve en toile de fond... Ce morceau d'Italie, avec ses paysages multiples et ses sites archéologiques comme Pompéi ou Paestum, propose une infinité d'options pour le plaisancier.
04/01/2010 - 07:14
Les îles de la côte Ouest italienne
Après deux ans de croisière en Méditerranée et en couple à bord d'un Ecume de Mer, j'ai eu envie de raconter. Régulièrement, donc, je vous livre ici récits, anecdotes, conseils... Je vous emmène aujourd'hui visiter quelques-unes des îles de la mer Tyrrhénienne : Procida, Ventotène et Ponza. Eparpillées le long de la côte Ouest italienne, elles ont tout d'une carte postale. Le plaisancier y fait un délicieux plongeon dans le passé, mais pour son voilier, l'escale n'est pas forcément de tout repos !
23/12/2009 - 00:29
La pêche en voilier, un jeu d’enfant !
Après deux ans de croisière en Méditerranée et en couple à bord d'un Ecume de Mer, j'ai eu envie de raconter. Régulièrement, donc, je vous livre ici récits, anecdotes, conseils... Après vous avoir emmené visiter quelques escales, mouillages et ports marquants de mon périple, je vous propose un autre aspect de la vie quotidienne du bord : la pêche à la traîne, qui n'est pas si compliquée qu'on le croit. Un matériel simple, quelques règles à respecter, un peu de chance... et voici un festin iodé dont vous êtes le héros !