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Seuls ou presque sous la neige

Insolite navigation hivernale dans les 40e…

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  • Publié le : 04/01/2011 - 05:00

Combien de centimètres de neige se sont-ils accumulés cette nuit sur le pont de notre catamaran ? De la main, Laurent sonde le rouf, il y enfonce l'index entier. Les supputations sur ses mensurations personnelles tournent court, et l'équipage s'accorde sur un constat : cela représente assurément un bon paquet. Nous avions trouvé refuge, hier soir, dans le bateau de Yann et Thomas, qui - lui - est équipé d'un chauffage : les retrouvailles avec notre habitacle glacé suscitent un brin de nostalgie et de jalousie.

Le petit déjeuner, symbolique, est avalé à la hâte : l'inconfort n'encourage pas à prolonger ce moment, et une aube blafarde pointe déjà derrière les stalactites barrant les hublots. La passe de sortie est trop étroite pour s'y aventurer de nuit, mais nous nous sommes promis d'appareiller aux premières lueurs, les jours sont trop courts en cette saison pour traîner en chemin.

Une mince pellicule de glace s'est formée à la surface de l'eau, que les étraves déchirent, cela crépite joliment, Pascale s'est précipitée sur le trampoline, et penchée par dessus la poutre avant, elle pousse des cris de surprise et de joie. Nous étions préparés à la rudesse de cette navigation hivernale dans les 40e, mais nous n'imaginions pas à quelle point elle se chargerait de poésie.

Couleurs rouille. Couleurs rouille. Bien avant la tempête, sous un ciel bleu azur, nous brassons immuablement des eaux dont la couleur rouille se fond parfois dans celle de vestiges industriels trompant la fausse monotonie d'un paysage. Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr) Pour parler plus précisément, notre route n'est pas très loin de tangenter le 50e parallèle... Nord. De Paris à Tancarville, ce sont trois jours d'une navigation fluviale très inhabituelle pour les loups de mer professionnels que j'accompagne, et qui ont été chargés de convoyer jusqu'à un chantier normand un Lagoon 380 exposé au Salon Nautique. Ces bateaux sont suffisamment larges pour s'éviter les transferts par la route, compliqués et coûteux. Premiers à rentrer avant le salon dans le hall de la Porte de Versailles, les catas de croisière sont les derniers à en sortir, un transporteur les a déposé Port Javel, sous le pont du Garigliano. Nous naviguerons de conserve avec le Lagoon 450 de Yan et Thomas, et une autre équipe achemine deux unités du chantier Fountaine-Pajot.

C'est une forme de dépaysement, vraiment : démarrer nuitamment au pied des tours de bureau illuminées par leurs premiers arrivants, doubler le no man's land de l'île Seguin dans une semi-obscurité, débouler avec le jour sur notre première écluse, à Suresnes, avec la Défense en toile de fond. Puis regarder défiler, mais d'un point de vue inusité, des lieux aux noms où à la géographie connus. Courbevoie, Saint-Ouen, Argenteuil, Maisons Laffitte... Se glisser, à 9 noeuds constants (avec le courant), sous les ponts embouteillés. Méditer, aussi, devant ces abris de fortune érigés sur les berges, aux confins des villes. Paysage inattendu. Paysage inattendu. Au détour d'un méandre, en pleine campagne, un site industriel, vaguement délabré mais fumant à toute vapeur. Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr)

Sous un ciel bleu azur et glacé, nous avons abandonné la métropole, brassant sans fin des eaux limoneuses aux consistances de plomb fondu et aux couleurs de cacao, rouille, huile de vidange. Une ligne de chemin de fer, des pylônes, un club de voile, des champs déserts, des maisons d'architecte et de coquettes villas sur les coteaux, des appontements désaffectés, un port fluvial, une centrale électrique, des vestiges industriels, un éclair au passage d'un TGV.

C'est la tempête qui nous fait rebrousser chemin. <Vous voulez faire votre demi-tour dans le sas, ou à l'extérieur ?> nous a demandé par VHF l'éclusier de Méricourt. Le début de la nuit, passe encore, mais sous les grains de neige, la visibilité s'est réduite à rien, l'escale de Vernon semblait soudain hors de portée, même avec une cartographie électronique.

Une passe singulièrement étroite. Une passe singulièrement étroite. Aux premières lueurs d'un jour blafard, Yann et Thomas se glissent derrière nous sous le petit pont métallique marquant la sortie du port de plaisance de l'Ilon. Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr) Et c'est au bout d'un petit canal biscornu que nous avons découvert le port perdu de l'Ilon, à mi-chemin entre Limay et Moisson-Lavacourt. Une péniche et un vieux remorqueur amarrés à la berge, un petit quillard des seventies au mouillage, quelques pontons, des bateaux bâchés, une petite capitainerie flanqué d'un magasin d'accastillage inattendu, et quelques personnes vivant là à l'année, sur une pénichette ou encore un ponton aménagé comme un chalet suisse.

Nous arrivions là avec des rêves de vin chaud, de grog ou de tisane brûlante, précédant un repas roboratif dans une auberge campagnarde. Avec ce qui tombait, pas la peine d'essayer de déranger un taxi. Un local a conduit Thomas jusqu'à l'épicerie, pour une provision de bière et de vin rouge. Et nous avons fini comme ça, devant un plat de coquillettes, à refaire le monde. Les convoyeurs confrontaient des souvenirs à Panama, aux Seychelles, ou dans le Sud du Péloponèse. Tempête de neige Tempête de neige. Le grain nous est tombé dessus au moment où s'ouvraient les portes de sortie de l'écluse de Méricourt. Demi-tour obligé. Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr)


Monochrome, ou pastel. Monochrome, ou pastel. Une tâche de lumière, dans le paysage quasi-monochrome des berges endormies sous la neige. Les régions que nous traversons ont < la qualité des contrées oubliées >. Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr) Deuxième jour : comme la veille, nous sommes seuls dans les écluses, le trafic est rare. Le paysage est devenu monochrome, un saule ou un sapin y glissant parfois une tâche de rouille ou de vert. Les régions que nous traversons ont, pour paraphraser l'auteur d'un livre qui m'accompagne (mais restera au fond du sac, il fait trop froid pour s'abandonner à la lecture), <la qualité des contrées oubliées>. Pas même un humain promenant son chien. Nous longeons par les arrière-cours de petits villages transis de froid. Puis un maigre soleil se fait son trou dans la couche de stratus, et nimbe les berges de couleurs pastels.

Nous nous succédons à la barre, engoncés sous de multiples couches de polaires ou de duvet, avec quelques pensées émues pour Yann et Thomas, leur télécommande de pilote, leur chauffage, leur timonerie intérieure. Mais eux iront comme cela jusqu'à Düsseldorf, alors c'est bien le moins.

La gazinière ronfle plus longtemps qu'à son tour, le thermos circule. A la tombée du jour, c'est Rouen, son port de plaisance à deux pas de la cathédrale, je quitte là mes amis, les calculs de marée sont implacables, à les accompagner à Tancarville je risque de manquer le train du lendemain, je suis attendu pour le départ des vacances de Noël.

Me voilà en gare, retrouvant une civilisation comme après un long voyage. Etais-je si loin ? Rouille, vert, gris. Rouille, vert, gris. Quelque part avant le milieu de la journée, entre fleuve et forêt. Photo © Frédéric Augendre (www.textimage.fr)

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Vos commentaires

    • magnifique reportage! l'aventure est au coin de la rue... ou du ponton!

      Ajouté par nanette le 04/01/2011 - 10:06

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