Au Spitzberg, le soleil ne se couche pas de la fin avril à la fin août : c'est le moment idéal pour découvrir à la voile ce sublime archipel norvégien proche du Groenland. Une immensité blanche encore préservée, entre glaciers et toundra, où les ours polaires sont rois, où les hommes se font tout petits... Couvrez-vous chaudement et ouvrez grand les yeux : on embarque !
Note :
Nous n'avons pas eu souvent l'occasion de mettre les voiles, faute de vent, mais la magie de cette croisière au Spitzberg était aussi ailleurs.
Photo © Marie Dufay
A mille lieux des marinas surpeuplées et des mouillages pollués, l'Arctique est une destination de croisière qui fait de plus en plus parler d'elle. Hier encore, on suivait avec assiduité les aventures de Vagabond (voir plus bas notre liste d'ouvrages conseillés) ou de Tara se laissant prendre dans les glaces, et l'on désespérait de pouvoir nous aussi, un jour, découvrir ce vaste territoire intact et majestueux, à moins d'avoir un doctorat en climatologie ou d'être skipper professionnel.
Mais quelques passionnés ont ouvert la voie : férus de mer et de montagne, tombés fous amoureux du Spitzberg, des hommes accueillent désormais sur leurs voiliers ceux qui ont toujours rêvé de naviguer dans le Grand Blanc.
Claude Minaudo est de ceux-là. Capitaine de marine marchande élevé sur les bords de la Méditerranée, il a sillonné toutes les mers du monde, notamment aux côtés de Patrice Franceschi sur la Boudeuse ou de Jean-Louis Etienne sur Polaris, de l'Ecosse à la Nouvelle-Zélande. Il y a 15 ans, il découvre le Spitzberg ... et ne s'en remet pas.
Ce fondu de ski alpin y trouve là tout ce qui le fait vibrer : une nature vierge, une faune et une flore étonnantes, des lumières à se damner et un merveilleux bassin de navigation au pied des montagnes. C'est sur Albarquel, un bateau de travail portugais des années 50 qu'il a entièrement rénové pour le charter, que je le rejoins en cette fin Juin. Au programme : une remontée de la côte Nord-Ouest du Spitzberg, sous le soleil de minuit.
Dans la zone, cartes et GPS ne sont pas toujours au fait de la fonte des glaces.
Photo © D.R. (Norvegian Polar Institute)
Un ours blanc empaillé accueille les passagers à l'aéroport de Longyearbyen, <capitale> la plus septentrionale d'Europe. Situé entre les 74e et 81e parallèles de latitude Nord, par 10° à 35° de longitude Est, le Svalbard (<Spitzberg> étant le nom de l'île principale) est un archipel de 62 000 km2 cerné par l'océan Arctique, la mer de Barents, la mer du Groenland et la mer de Norvège.
Son nom signifie <terre des côtes froides> : le Spitzberg est recouvert à 60% de glaciers, dont le recul lié à la hausse des températures est de plus en plus flagrant.
Parmi les 2 500 personnes qui vivent ici, une centaine de chercheurs regroupés dans la station scientifique internationale de Ny-Alesund viennent entre autres y étudier le réchauffement climatique, qui s'avère 2,5 fois plus élevé ici que dans le reste du monde. On pense que la banquise estivale aura totalement disparu entre 2015 et 2030...
A Longyearbyen, aucun feu, aucun stop, aucun panneau de signalisation hormis ceux signalant des passages d'ours, de rennes et de scooters des neiges. En cheminant dans les quelques rues (ou routes, on ne sait pas très bien) du village coloré, on croise effectivement des rennes qui broutent au pied des maisons, des renards polaires, des bernaches et des enfants en combinaison de ski jouant avec des chiens de traîneau plus grands qu'eux.
Les bordés de chêne et des tissus chatoyants habillent les 25m du bateau,
et l'on se croirait dans un chalet savoyard.
La neige parsème encore ici et là quelques sommets, mais elle en recouvre complètement d'autres, au loin. Le puissant débit des ruisseaux résultant de la fonte des glaces et les cris des sternes résonnent en permanence. Sur les brunes montagnes tabulaires qui encerclent le village, on voit des bennes et des grues de chargement datant du siècle dernier, quand le charbon était transporté par câbles, des mines jusqu'au port. Aujourd'hui encore, son exploitation s'élève à plusieurs dizaines de milliers de tonnes par an.
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Albarquel |
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Albarquel a été construit en 1957 dans un chantier de Lisbonne ; d'abord dévolu au transport de sel, il est transformé en bateau de plaisance par des Français et navigue de l'Europe du Nord à l'Amérique du Sud. Puis, gréé en ketch, il cabote en France et en Espagne. C'est à Saint-Valéry-en-Caux que Claude le découvre en 2007 avant de lui faire subir une rénovation totale. Avec sa double-coque et son blindage acier, il s'avère parfaitement adapté à la navigation polaire et offre un confort très appréciable sous ces latitudes. Son parrain est le rugbyman Daniel Herrero. Ketch aurique, labellisé Bateau d'Intérêt Patrimonial |
Nous prenons possession de nos confortables cabines, puis nous rencontrons Laurence, le second du bord (monitrice d'escalade, de ski de randonnée, skipper professionnel avec une Mini-Transat à son actif) et Pierre le cuistot (diplômé d'aquaculture et marin professionnel, notamment aux côtés du Père Jaouen sur Rara Avis). Autour d'un café, Claude donne les grandes lignes de nos 400 milles de navigation à venir et rappelle que nous serons en autonomie complète : attention à économiser l'eau de la douche et de la vaisselle ! Avant d'aller se coucher, passagers et équipage trinquent sur le pont à l'aquavit, l'eau de vie scandinave. Le soleil de minuit dore le fjord d'une lumière à peine plus rasante que dans la journée et on ne se lasse pas d'admirer ce paysage à couper le souffle. <Ce n'est rien en comparaison de ce que vous allez bientôt voir !>, glisse Claude dans un sourire.
L'Albarquel, un voilier comme un chalet, on vous dit !
Photo © D.R.
Le lendemain, nous rejoignons le mouillage de Trygghamna accompagnés de pétrels et de macareux. Il fait un temps superbe : comme souvent en été, l'anticyclone arctique est <scotché> sur le Spitzberg, le vent est faible depuis 15 jours. Nous dépassons Barentsburg, une petite communauté minière russe à 20 milles au Sud-Ouest de Longyearbyen, et débarquons pour une première ballade.
Laurence, fusil à l'épaule, nous explique la conduite à tenir en cas de rencontre avec un ours polaire ; car il faut s'attendre à en voir partout - on en a même aperçu un 15 jours plus tôt rôdant dans Longyearbyen. <Surtout pas d'affolement, on reste groupés, on ne court pas, mais on fait du bruit pour le faire fuir. L'ours étant une espèce protégée, on ne tire qu'en cas d'absolue nécessité>. Le maître des lieux n'attaque que s'il a vraiment faim ou s'il se sent menacé ; la plupart du temps, il nous observe sans qu'on le sache et attend que nous ayons déguerpi pour se montrer.
A Trygghamna, des tombes de baleiniers rappellent le passé sanglant de l'archipel. Au 17e, Français, Anglais, Hollandais, Danois et Norvégiens faillirent exterminer les baleines. Comme tous les vestiges historiques du Spitzberg, ces sépultures sont fragiles et protégées.
Photo © Marie Dufay
Nous voilà avertis. Nous ne savons s'il faut redouter ou espérer cette rencontre et notre regard s'attarde sur toute forme blanche et massive à l'horizon... Ce qui, dans la neige, est une gageure ! Nous découvrons des tombes de baleiniers en bois, bien conservées grâce aux basses températures ; comme tous les vestiges des quatre siècles d'occupation humaine du Svalbard, elles sont protégées et nous ne devons rien déplacer ni ramasser, sous peine d'amende. Il en va de même pour la flore dont la cueillette est interdite, les oeufs et les nids.
Là, ce sont trois morses qui nagent au large de la colonie
en sentinelles alertes.
Nous grimpons vers une falaise occupée par des milliers d'oiseaux qui font un tintamarre de tous les diables. Les chevilles se tordent sur les galets, le sable gris, la neige, les éboulis de roches, les mille-feuilles de cailloux gélifractés et ceux instables des ruisseaux. Mais quel plaisir d'apprendre à marcher efficacement sur ce terrain accidenté, dont l'aspect le plus étonnant reste le permafrost, qui dégèle en surface et devient spongieux sur plusieurs dizaines de centimètres !
Le renne du Spitzberg est petit. Son épaisse fourrure est blanche l'hiver et brune l'été. Il a failli disparaître à cause de la chasse, mais aujourd'hui la population compte environ 12 000 têtes. Sa mauvaise vue fait que vous pouvez l'approcher de près !
Photo © Marie Dufay
La lumière estivale permanente encourage la floraison de 170 espèces végétales plutôt rases, tels le saxifrage ou le joli pavot arctique. Tandis qu'une brume caractéristique envahit Forlandsundet (le canal entre Prins Karl Forland et la côte), nous croisons des rennes qui perdent leur blanc pelage d'hiver par poignées entières ; elles s'envolent avec le vent et jonchent le tapis de lichen. Des renardeaux polaires nous observent devant leur tanière. En redescendant au bateau, mouillé devant un glacier, c'est un phoque qui vient nous saluer.
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Le Spitzberg en quelques dates |
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Willem Barentsz le découvre officiellement en 1596. L'archipel devient le siège d'une intense chasse à la baleine, ainsi que d'une chasse hivernale menée par les Russes et Norvégiens jusqu'en 1973. En 1906, on établit la première mine de charbon à Longyearbyen. La Norvège se voit confier la souveraineté sur l'archipel (jusqu'à la limite territoriale de 12 milles en mer) en 1925. En 1974, l'aéroport de Longyearbyen voit le jour. En 2002, une démocratie locale est établie d'après un modèle unique adapté aux conditions locales. |
A Longyearbyen comme dans les quelques autres implantations humaines du Spitzberg, les maisons sont grandes et colorées. On est prié de se déchausser en entrant - idem dans les lieux publics et certains magasins - et d'enfiler les chaussons mis à disposition !
Photo © Marie Dufay
Il faut dire que l'homme se fait discret dans les parages et que la faune ne le craint pas outre mesure : il y a bien un trappeur danois qui vit à Farmhamna avec femmes et enfants, seule implantation humaine à une centaine de kilomètres à la ronde, mais il n'était pas là quand nous avons voulu lui rendre visite. Autour de sa maisonnette, dont le toit est hérissé d'antennes satellite et d'éoliennes, on voit un traîneau, des pièges, des vertèbres et des mandibules de baleine qui jonchent un sol très craquelé. Bien que le Svalbard soit un désert arctique, la sécheresse est plus visible qu'à l'accoutumée. Claude soupire parce que cela signifie que la nature est en avance d'au moins un mois. Avec la diminution des glaces s'ouvrent de nouveaux espaces maritimes et de plus en plus de paquebots de croisière viennent au Spitzberg, déchargeant d'un coup 300 touristes sur les plus beaux sites pour quelques heures. Leur impact écologique est encore minime, mais qu'en sera-t-il d'ici cinq ou dix ans ?
Au fond des fjords et des baies, le long de la côte, les glaciers sont partout : on dit qu'ils vêlent lorsque de gros blocs s'en détachent. Ces icebergs, de taille variable, ont les 3/4 de leur surface totale sous l'eau. Il est préférable de placer une vigie dans la mâture pour guider le barreur.
Photo © Marie Dufay
Mon premier iceberg vient me tirer du sommeil à 4h et demie du matin. Un <ploc> mat retentit sur la coque tribord, couvrant le son du moteur à bas régime, et je sais sans avoir vu. J'attends cela depuis des années. Nous sommes en train de mouiller devant le glacier du 14 Juillet, recouvert d'un brouillard dense. Mes pupilles vrillent comme des folles sur ce panel insensé de blanc, de bleu, de gris, sur cette muraille pleine de vie qui gémit et grince. Soudain, un énorme bloc s'en détache et tombe dans l'eau dans une gerbe immense qui n'en finit plus : le glacier vêle. On croirait voir un immeuble détruit à la dynamite. L'onde qui en résulte touche Albarquel après deux minutes, des icebergs se retournent littéralement sur son passage. Leur surface immergée maintenant visible est couleur cobalt, montre une glace plus dense, moins oxygénée. Les 3/4 de ces énormes morceaux tombés du glacier sont sous l'eau et Claude a l'habitude de venir les caresser du beaupré en les approchant doucement sous le vent ; il nous en fera plusieurs fois la démonstration, comme dans les magnifiques baies du Roi et de la Croix. On pourrait rester là des heures à regarder les icebergs et leurs reflets changeants, leurs formes insensées, leur texture, leur transparence. Comme les nuages, ils revêtent mille aspects, racontent mille féeries, ils crépitent comme un brasier en défilant le long de la coque.
En été, il fait souvent beau et bon au Spitzberg ; quand l'anticyclone arctique s'installe, c'est pour longtemps. La pression atmosphérique peut être basse sans qu'il fasse vraiment mauvais.
Photo © Marie Dufay
En été, les eaux de fonte coulent sous les glaciers, creusant des cavités dans lesquelles mieux vaut éviter de tomber ! Aussi nous nous tenons en marge d'eux mais ne perdons pas une occasion d'aller les voir de plus près. Ils scintillent sous le ciel bleu, cernés de plateaux enneigés, et ponctuent régulièrement la côte, semblables à des phares. Ceux de la baie de la Madeleine nous apparaissent irradiant d'un blanc quasi-phosphorescent dans la lumière grise d'un jour sans vent.
L'ours est là, sans aucun doute.
Dans ce silence grandiose, ces immenses fronts glaciaires imposent le respect. Nous nous promenons entre deux et quatre heures par jour, escaladant un maximum de sommets, sillonnant la steppe, les lagunes, jouissant de panoramas infinis qui rendent forcément contemplatifs. Nous nous extasions devant les <ronds de pierre>, ces étranges formations géologiques naturelles dues au phénomène de gel et dégel de la surface du sol, ou devant la banquise à Holbiabukta qui a bien voulu attendre notre arrivée avant de disparaître totalement. Posés en annexe sur son bord, nous la touchons d'un doigt ému, tandis que des couples d'eiders se reposent à quelques mètres. La nuit, une fine pellicule s'amalgame autour du bateau et sa petite chanson me berce.
Tout près, une énorme carcasse de baleine échouée dont une extrémité sort de l'eau translucide à marée basse ; des goélands en déchiquettent des lambeaux de chair. La veille, les gardes du Gouverneur sont venus à bord pour nous contrôler et nous en ont indiqué sa position, précisant qu'elle était depuis un an un véritable garde-manger pour les ours. De notre côté, nous avions observé sur l'île de Moseoya une mère et son petit se régalant d'oeufs, puis un juvénile trottant l'air un peu perdu sur la berge. Jumelles vissées aux yeux, nous l'avions vu traverser vers nous à la nage, puis grimper sur un îlot, en quête de nourriture. L'équipage du voilier polonais venu mouiller à côté de nous ne semblait avoir rien remarqué... Ce matin, c'est avec précaution que nous avons visité le site de Virgohamna, où l'on exploitait l'huile de baleine et où subsistent les restes d'une expédition en ballon vers le pôle Nord. L'ours est là, sans aucun doute.
La police du Gouverneur du Svalbard (Sysselmannen en norvégien) veille à ce que les touristes ne perturbent pas l'environnement, ni ne mettent leur vie en danger. Elle contrôle les bateaux, vérifie les autorisations officielles, et discute volontiers avec l'équipage.
Photo © Marie Dufay
C'est une fois sur l'annexe que nous le voyons remonter nos traces parmi les décombres. Espérant que le hors-bord ne tombera pas en panne, nous le suivons le long de la berge, fous de joie : il est vraiment très près mais fait mine de nous ignorer, puis soudain renifle en nous fixant et vient rapidement vers nous. Marche arrière, notre va coeur exploser... Mais il se détourne, reprend sa route et disparaît. Enfin, pas vraiment. Dix minutes plus tard, son croupion en surface, il nage de nouveau vers l'îlot, autour duquel nous tournons un peu avant de lui dire au revoir. Et depuis que nous sommes à Holbiabukta, nous en avons vu un autre, marchant tranquillement dans la neige en nous snobant royalement alors qu'on ne voit que les couleurs vives d'Albarquel dans tout ce blanc et qu'une forte odeur de cuisine s'en échappe.
Son nom scientifique "ursus maritimus" indique qu'il fait partie des mammifères marins : l'ours polaire passe beaucoup de temps dans l'eau à traquer les phoques. Ici au mouillage à Holbiabukta, une mère - notez la balise à son cou - et son petit viennent inspecter une carcasse de baleine échouée.
Photo © Marie Dufay
8h du matin, Claude vient taper à la porte des cabines. D'une voix à la fois douce et excitée, il murmure <Levez-vous, il y a plein d'ours... Café-ours sur le pont !> A 15 mètres de nous, une femelle assise sur un bout de banquise mange son morceau de baleine. Elle joue avec, le lance dans l'eau, plonge derrière lui, le rejette de la gueule un mètre plus loin... Et s'immobilise quand elle aperçoit une autre vieille femelle descendre vers elle. Elle récupère son petit d'à peine deux mois qui batifole sur la berge et court après les goélands. Un quatrième ours est là, débonnaire, qui va et vient, se roule dans la neige, s'allonge de tout son long pour piquer un somme. Nous n'en revenons pas.
Nous restons là deux heures, sidérés de voir leurs comportements si humains, tentant de comprendre les jeux de pouvoir, les règles implicites qui régissent leurs relations. Onze observations d'ours en trois jours ! Que la nature nous gâte ! Mais le clapot se lève, le vent et la bruine rentrent, nous allons pouvoir de nouveau naviguer sous voiles. Une petite dépression arrive du Sud-Ouest, même si le baromètre affiche un encéphalogramme plat. Avant de rentrer à Longyearbyen, nous faisons une passionnante escale à Ny-Alesund, d'où l'on ne manque pas d'envoyer aux proches du courrier affranchi de la poste la plus Nord du monde.
L'institut Paul-Emile Victor et Le Norsk Polarinstitutt y ont leurs laboratoires, et l'ambiance dans cette communauté de chercheurs est très attachante. On envie les hommes qui habitent ces maisons aux couleurs chatoyantes avec vue imprenable sur les glaciers, même s'ils sont peu à avoir le courage de rester en hiver. Après 13 jours de bonheur intense, voici le moment de rentrer en France, de quitter ce bateau où l'on se sent comme chez soi. Complètement chamboulée, déphasée, conquise par ce bout du monde dont Claude m'a dévoilé quelques trésors cachés, avant que le tourisme de masse n'y imprime sa marque indélébile.
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Le Spitzberg pratique
- Les îles principales sont : Spitsbergen Nordaustlandet, Barentsoya, Edgeoya et Prins Karls Forland. Plus petites, Bjornoya, Hopen, Kong Karls Land et Kvitoya sont aussi plus éloignées. A part Spitsbergen, elles sont inhabitées et constituent des réserves naturelles qu'on ne visite que sur autorisation spéciale. Il n'y a aucune route entre les centres habités du Spitzberg ; on se déplace en moto-neige, avion ou bateau. L'archipel est régi par le Traité du Svalbard depuis 1920. Démilitarisé, il fait l'objet d'une politique très stricte en matière d'environnement. Le campement et les déplacements en moto-neige sont réglementés. Plusieurs pays ont le droit d'exploiter ses ressources naturelles sur un pied d'égalité.
- Longyearbyen est le centre administratif norvégien ; c'est là que réside le Sysselmannen, Gouverneur du Svalbard, qui gère les services de police, la protection de l'environnement (pollution et dégradation des espaces protégés, ainsi que les recherches judiciaires qui en découlent), le sauvetage, la vie touristique... C'est également auprès de ses services qu'on fait la demande officielle d'une entrée au Svalbard, après avoir pris connaissance de la législation. Une fois sur place, on rencontre un adjoint du Gouverneur et on dépose une caution relative au montant de l'assurance qui couvrirait les frais de recherche et de sauvetage s'il vous arrivait quelque chose ; elle est généralement élevée et c'est encore le Gouverneur qui détermine cette somme, en fonction du bateau, de son programme et de l'expérience du skipper. A titre d'exemple, un petit voilier planifiant une circumnavigation du Svalbard, incluant Nordaustlandet, devra régler une caution de 200 000 NOK soit un peu plus de 25 000 €. Sur une grande partie du Svalbard, il est obligatoire d'enregistrer vos randonnées et/ou navigations. Il est déconseillé aux touristes d'explorer le territoire de leur propre initiative, autant pour leur sécurité que dans le but évident de préserver la nature et les vestiges culturels.
- Au Spitzberg, le climat est sous l'influence du Gulf Stream - qui favorise la débâcle de la banquise - et de vents dominants de Sud. Il est considéré comme relativement doux, en regard de sa latitude : la température moyenne y est de -16°C en janvier, et de 6°C en juillet. La température la plus basse fut enregistrée à Longyearbyen en 1986 (-46,3°) et la plus haute en 1990 (15,9°C). En hiver, il peut y avoir de longues périodes entre -20°C et -30°C. Peu de précipitations dans ce désert arctique (environ 200 mm par an dans la partie centrale et 400 mm sur la côte Ouest où il fait le plus chaud). Les fjords bénéficient d'un micro-climat (avec un brouillard fréquent) et l'anticyclone polaire est très présent en été : un marais barométrique à 990 hectopascals est courant et on fait du moteur 50% du temps. Mais les conditions météo et les températures peuvent changer très vite, d'autant que le vent renforce la sensation de froid (il peut même neiger en été) ; le mauvais temps en Arctique n'est pas un mythe et il vaut mieux y être préparé. Aucune place pour l'improvisation ! Il faut rester conscient des dangers naturels du Spitzberg (crevasses des glaciers, banquise qui se rompt, température de la mer, vents catabatiques pouvant atteindre 60 noeuds...). Sur Albarquel, on prend la météo sur le site norvégien www.yr.no ainsi que grâce à des fichiers Grib envoyés depuis la France.
- Au Spitzberg, le soleil de minuit brille du 19 avril au 23 août. Même si les stores occultants du bateau procurent une pénombre suffisante dans les cabines, on peut aussi se munir d'un <loup> comme ceux fournis dans les avions si l'on souhaite l'obscurité totale pour dormir. La nuit polaire (durant laquelle on peut observer les aurores boréales) s'étale du 14 novembre au 29 janvier. Entre le 28 octobre et le 14 février, le soleil ne franchit pas l'horizon. Il n'y a pas de décalage horaire, mais avec la luminosité permanente, la tentation est forte de veiller tard : attention à l'accumulation de fatigue !
Non, vous n'avez pas la berlue : le GPS positionne le bateau au-delà du glacier, à terre, alors qu'il est bien évidemment sur l'eau. La navigation électronique, en Arctique, peut induire en erreur : les cartes ne savent pas que le réchauffement climatique fait reculer la glace...
Photo © Marie Dufay
- Un bon sens marin, une bonne connaissance du bateau, de l'équipage et du milieu polaire sont essentiels si l'on envisage de se rendre au Spitzberg sur son propre voilier. Une dizaine seulement y viennent entre mi-juillet et mi-août : cela veut tout dire ! Au préalable, il faut échanger avec d'autres navigateurs expérimentés et se documenter le plus possible. Une navigation en Arctique prise à la légère risque fort de tourner au désastre. Il faut en permanence être sur le qui-vive, et l'on se méfiera d'autant plus si le bateau est petit et qu'il ne possède pas beaucoup d'instruments de navigation électroniques. Sur Albarquel, Claude - qui n'utilise presque pas le pilote et assure une veille permanente - se sert principalement de cartes anglo-saxonnes, toutes fiables même si des <blancs> obligent parfois à aller reconnaître les fonds en annexe et à la sonde. Quant au GPS, il positionne fréquemment le bateau sur terre ou sur un glacier, ce dernier ayant reculé depuis l'établissement des cartes. Les indications des cartes électroniques sont à prendre avec des pincettes ! Les Instructions Nautiques ne sont, elles, disponibles qu'en norvégien. La nature des fonds est très variable et pas toujours de bonne tenue : roche, sable, vase, herbiers de laminaires... Il ne faut jamais laisser le bateau seul au mouillage, souvent accore. On optera pour une ancre polyvalente, ainsi qu'une longueur et un diamètre de chaîne conséquents. Il est conseillé de ne pas mouiller à moins d'un demi-mille d'un glacier au cas où un bloc s'en détacherait. A 2-3 milles du glacier, les anciennes moraines font soudainement remonter les fonds, entre 20 et 4 mètres. On trouve de la banquise jusqu'à mi-juillet dans le fond des fjords, surtout quand le temps est calme et que la mer gèle en l'absence de mouvement d'air ou d'eau : on peut consulter l'Institut Polaire à Tromso qui indique autant que possible sa position. De manière générale, il faut un voilier très équipé pour le froid, le gel, et avoir une pelle à neige. Les conditions peuvent s'avérer vraiment ardues quand le blizzard souffle : exit l'annexe munie d'avirons, surtout si l'on doit vite aller chercher l'équipage à terre tombé nez à nez avec un ours ! Il faut également savoir qu'une évacuation rapide en hélicoptère n'est pas possible partout. Hormis Longyearbyen, seul Ny-Alesund possède un quai pour se ravitailler en eau et carburant. On peut aussi relâcher à Barentsburg mais le quai est bordé de pieux et de pneus : mieux vaut mouiller devant le port charbonnier, par temps calme. Le téléphone satellitaire Iridium est conseillé car le SatNav ne passe plus au-delà du 70° Nord.
- Concernant l'habillement, on met dans son sac vêtements de voile et de montagne ! Une veste et une salopette de quart, un pantalon et une veste de ski (avec capuche si possible), de grosses chaussettes de laine, des chaussures de trekking en Gortex et des bottes (les Dubarry en cuir respirant avec semelle anti-dérapante sont un excellent compromis : on les garde à bord, pour débarquer de l'annexe et à terre pour de longues marches dans les ruisseaux, la neige, le sable ou les galets). Pour le reste, on privilégie le système des 3 couches, en évitant le coton qui ne sèche pas si l'on transpire dedans : caleçons longs, sous-pulls et pulls en polaire et/ou respirants (type Odlo) vous maintiendront au chaud sans entraver vos mouvements. N'oubliez pas des chaussons d'intérieur, vos gants de laine et sous-gants de soie, un bonnet en laine ou en polaire, une écharpe, de bonnes lunettes de soleil et une protection solaire indice 50. Jean, pulls en laine et tee-shirts se portent eux à l'intérieur, où il fait bon !
- Dans l'absolu, il est préférable que les femmes ayant leurs menstruations restent à bord, car l'odorat des ours y est sensible ! De même, on ne laisse évidemment pas de restes de nourriture à terre et on garde ses poubelles sur le bateau jusqu'au retour à Longyearbyen. On estime qu'il y a environ 3 000 ours au Spitzberg : ils sont considérés comme des mammifères marins car, excellents en apnée, ils passent leur temps dans l'eau et sur la banquise à traquer les phoques. Le mâle peut peser jusqu'à 700 kg. Les morses, eux, sont au nombre de 2 000, et ont aussi failli disparaître après 350 ans de chasse intensive. On compte également plusieurs espèces de phoques et de cétacés (bélougas, etc...) et 30 espèces d'oiseaux. De manière générale, il est interdit d'attirer, poursuivre ou déranger les animaux, encore moins les blesser ou les tuer, sauf en cas de légitime défense - elle devra être prouvée au Gouverneur qui ouvrira une enquête. Ne ramassez jamais un animal mort : des cas de rage ont été signalés. On peut par contre ramener des bois de renne dans sa valise.
- On peut obtenir un permis de chasse spécial <non-résidents> pour quelques espèces d'oiseaux et de phoques, en contactant le Norwegian Hunting Register (http://www.brreg.no/english/registers/hunter/) ; les licences sont achetées auprès du Gouverneur. La pêche est soumise à des restrictions. Il faut également signaler les ours, renards, morses ou baleine trouvés morts. A cause des ours, il est obligatoire de se déplacer avec une arme à feu de gros calibre - qu'il faut savoir manier -, à laquelle on peut ajouter pistolet à bruit, fusées de signalisation... (On peut louer le tout sur place).
- Quelques particularités... On se déchausse en entrant dans les bâtiments : partout, des casiers pleins de chaussons à toutes les tailles accueillent le visiteur, vestiges de l'époque où les mineurs laissaient la poussière noire du charbon au seuil de leur maison. On évitera aussi de <coller la bise> aux Norvégiens qui n'y sont pas habitués du tout ! Ils pratiquent plutôt le hug à l'américaine (ils appellent cette accolade le klem).
- Avec un abonnement international, on peut passer et recevoir des communications sur son téléphone portable seulement dans les alentours de Longyearbyen. Au-delà, plus de réseau ! Sur le bateau, un téléphone satellitaire Iridium permet d'envoyer et recevoir des emails, sans pièces jointes.
- Monnaie : couronne norvégienne (1 NOK = 0,12 €). On peut quelquefois payer en € et la carte Visa passe quasi partout à Longyearbyen, où on trouve un distributeur automatique de billets.
- Achats détaxés mais le coût de la vie est d'environ 30% plus cher qu'en France. A Longyearbyen, il y a plusieurs magasins (vêtements techniques et traditionnels - type peau de phoque ou pull en laine norvégien -, artisanat local...) et un supermarché. Pour l'avitaillement, on trouve de tout (sauf nos fromages français), même du beurre salé ! L'achat d'alcool est soumis à conditions.
- Langues parlées dans l'archipel : norvégien, russe, anglais.
- Vols réguliers pour le Spitzberg au départ de Tromso en Norvège (1h30 de vol), ou d'Oslo en Norvège (3h de vol).
Sous nos latitudes, quand on dit
Bibliographie
- Spitzberg, l'archipel du Svalbard de Gérard Bodineau (Guides Grand Nord, 21 €). Un petit guide assez complet et souvent réactualisé, au format poche, dans une collection dévolue aux régions polaires et sub-polaires. Histoire, faune et flore, climat et renseignements pratiques : idéal pour préparer son départ.
- Circumpolaris, Vagabond dans l'Arctique d'Eric Brossier et France Pinczon du Sel (Glénat, 20 €). Bien connu des lecteurs de Voiles & Voiliers, Vagabond est un voilier d'exploration polaire qui mène depuis 2000 des études sur la banquise. Après une circumnavigation de l'Arctique et trois hivernages au Spitzberg, Eric et France racontent cette région du monde qu'ils connaissent sur le bout des doigts.
- Spitzberg, vision d'un baladin des glaces et Maelström, seul aux confins du Spitzberg d'Emmanuel Hussenet (Transboréal, 32 € et 21,30 €). Emmanuel Hussenet, grand voyageur, guide de kayak de mer et d'attelage de chiens, parcourt le Grand Nord sous toutes ses formes depuis ses 21 ans. Egalement écrivain et photographe, il livre dans ces deux ouvrages sa vision poétique du Spitzberg.
- Bref été au Spitzberg d'Aurélie Corbineau (Gaïa, 20 €). En 2002, Aurélie passe six semaines au Spitzberg. Cette dessinatrice originaire d'Aquitaine traduit très joliment tout le panel de sensations et d'interrogations que lui procure cette terre mythique.
- Un été au Spitzberg de Catherine et Rémy Marion (Pôles d'images, 16,50 €). Les plus beaux trésors de l'archipel du Svalbard décrits en images par un spécialiste des régions polaires. Des portraits d'animaux à ceux des glaciers : un voyage naturaliste, pour rêver en couleur. Voir également Sur les traces de l'ours polaire aux Editions Nanouk Communication (20 €).
- Norwegian cruising guide 2010, vol. 1 et 2 de Phyllis Nickel et John Harries (40 €). Un guide nautique complet, en anglais, pour les côtes de Norvège (Spitzberg inclus) et la côte Ouest suédoise : 860 ports et mouillages, 400 photos ainsi qu'une foule d'informations pratiques. Disponible sur www.norwegiancruisingguide.com et téléchargeable en PDF pour 20 €.
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Croisières vers le Nord |
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Grand Nord Grand Large, spécialiste des voyages polaires, propose deux croisières francophones au Spitzberg à bord d'Albarquel (13 jours, à partir de 2 660 € hors aérien). www.gngl.com ou 01 40 46 05 14. Propose également des croisières sur Aztec Lady (ketch de 21m en acier) ou Southern Star (dériveur lesté en alu de 23,70m). |
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