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28e Festival Livre & Mer à Concarneau - Interview

François Bourgeon : «C’est le personnage d'Isa qui me ressemble le plus !»

François Bourgeon, auteur des «Passagers du vent», mythique BD maritime en cinq tomes publiée dans les années 80, est le président du jury du 28e festival Livre et Mer, début avril à Concarneau. Interview.
  • Publié le : 22/03/2012 - 00:04

Les cinq tomes des «Passagers du vent»Les cinq tomes des «Passagers du vent», publiés à partir de 1979 : l’une des plus célèbres sagas maritimes de la bande dessinée. (Cliquez sur les illustrations pour les agrandir).Photo @ François Bourgeon / 12 Bis Editions François Bourgeon, auteur des «Passagers du vent»François Bourgeon, auteur des «Passagers du vent» et président du jury du 28e Festival Mer & Livre de Concarneau.Photo @ D.R.

A l’occasion du 28e festival Livre & Mer, du 6 au 8 avril prochains à Concarneau, j’ai rencontré son président d’honneur et du jury, François Bourgeon.

C’est un homme mince et alerte de 67 ans, un bonnet de marin vissé sur sa chevelure blanche, que je retrouve devant le Musée de la Pêche, au sein de la Ville Close battue par un ultime coup de vent hivernal – décor parfait pour une rencontre avec l’auteur de la mythique bande dessinée «Les Passagers du vent».

Chaleureux, humble et volontiers bavard, il nous raconte la génèse de cette fantastique saga maritime du XVIIIe siècle, son métier, son amour de la mer et de la marine à voile.


voilesetvoiliers.com : François Bourgeon, que représente pour vous ce rôle de président du jury au festival Livre & Mer de Concarneau ?
François Bourgeon :
C'est un honneur et une responsabilité. J'en suis bien sûr flatté. Bien que la compétition ne soit pas mon credo – élire un livre, ce n'est pas désigner le premier de la classe, ce n'est pas non plus un concours de beauté –, je suis curieux et j'aime la différence : les ouvrages en compétition cette année emmènent ailleurs, ils ouvrent sur l'extérieur, d'un point de vue géographique et temporel. Les faire découvrir au public, c'est mettre en avant la vision que notre monde contemporain a de la mer. Ça me tient forcément à coeur.

Une des planches du «Ponton»Une des planches du «Ponton». (Cliquez pour agrandir).Photo @ François Bourgeon / 12 Bis Editions

v&v.com : Les aventures d’Isa, Hoel et Mary, vos personnages nés en 1980, ont transporté des millions de lecteurs de par le monde – les cinq tomes des «Passagers du vent» sont considérés comme l’un des chefs-d’œuvre de la BD moderne. Pourtant, votre premier métier n’était pas le dessin, c’est exact ?
F.B. :
Effectivement, j’ai débuté ma carrière artistique en tant que maître verrier ! Quand je suis rentré aux Arts Décoratifs, j’ai choisi le vitrail parce que j’aimais la couleur et que je trouvais ce métier assez complet, à la fois créatif et manuel. Je passais des échafaudages aux ateliers, du four à la mise en plomb pour sertir les pièces de verre. C’était tout sauf monotone, et puis, il y avait un aspect «recherche historique» pour le travail de restauration qui me plaisait beaucoup. Mais quand j’ai voulu m’installer à mon compte, j’ai compris que le marché était fermé, monopolisé par les grandes entreprises. J’ai cherché ce que je pouvais faire d’autre… Enfant, j’étais dyslexique et je dessinais beaucoup ; ce mode d’expression me convenait bien. Cependant, je n’étais pas un «dévoreur» de bandes dessinées ! J’ai commencé très basiquement avec «Tintin» et «Spirou», puis «Pilote» un peu plus tard. Après mon service militaire, j’ai donc trouvé du travail dans le dessin.

v&v.com : Comment le 9e art est-il devenu une évidence pour vous ?
F.B. :
J’aurais pu me retrouver à faire du dessin de mode ou de publicité… Mais une amie maquettiste pour la revue enfantine «Lisette» m’a téléphoné pour me demander de la dépanner au pied levé, un dessinateur lui ayant fait faux bond au dernier moment. Mes dessins ont plu et Bayard Presse m’a confié une BD, «L’ennemi vient de la mer», une histoire courte parue en plusieurs épisodes. Puis je suis passé chez Fleurus où j’ai continué à collaborer à des magazines pour jeunes lecteurs, comme «Fripounet». Avec le scénariste Robert Génin, on a sorti une série, «Brunelle et Colin» ; le premier album s’est vendu 30 000 exemplaires, ce qui n’est pas mal pour l’époque. Puis j’ai eu l’idée de faire les «Passagers du Vent», endossant cette fois la double casquette de dessinateur et scénariste.

Une des planches du «La fille sous la dunette» (1)Une planche de «La fille sous la dunette».Photo @ François Bourgeon / 12 Bis Editions

v&v.com : «Les Passagers du Vent» est une BD historique – la première du genre – sur fond de traite négrière. Pourquoi avoir choisi la marine à voile du XVIIIe siècle ?
F.B. :
Sans doute que j’y ai été incité par mes lectures d’enfant, comme la BD «Corentin de Cuvelier», lancée en 1946, qui racontait l’histoire d’un jeune breton orphelin naviguant jusqu’en Inde. Et puis il y a eu «Le secret de la Licorne» et «Le trésor de Rackham Le Rouge», bien sûr ! Ces albums ont nourri mon imaginaire : les voyages en mer et les découvertes qui en découlent, qu’elles soient matérielles ou humaines, c’est un univers qui m’a toujours attiré. Hugo Pratt (scénariste et dessinateur italien, créateur du personnage de Corto Maltese, ndlr) m’a aussi beaucoup influencé, bien que nos techniques de travail soient très différentes. Sa «Ballade de la mer salée» a été un choc, je me suis dit : «Oh ! On peut faire ça en BD ! On peut faire quelque chose proche du roman, avec de la sensibilité, de la rêverie…»

v&v.com : Et puis, il y a eu la colossale monographie de Jean Boudriot ?
F.B. :
Oui, «Le vaisseau de 74 canons», un énorme ouvrage en quatre volumes, gros comme un dictionnaire. Jean Boudriot, architecte et archéologue naval, y décrit en détail le fameux vaisseau militaire que les flottes européennes construisirent en série au XVIIIe siècle, comme le Jean Bart ou Le Redoutable. Dans les musées, on voit de temps en temps des éclatées de maquette, mais dans ce livre, le bateau est montré en entier dans ses moindres recoins. Les dessins dévoilent le quotidien des 800 personnes qui vivaient à bord (dont 80 mousses), mais aussi les emménagements (cuisines, logements des officiers…), l’armement, les uniformes… Là encore, j’ai eu une révélation : c’était comme une pièce de théâtre, on me donnait le décor, les personnages, et ne me restait plus qu’à trouver une intrigue pour ce parfait huis clos ! La discipline à bord, la complexité de la hiérarchie, les figures pittoresques du chirurgien, de l’aumônier, les mousses qui vont chercher les gargousses de poudre lors des combats, les cloisons qu’on enlève pour mettre les canons… je voulais faire revivre tout ça. Et ça m’a mené bien plus loin que je ne pensais !

Une des planches de «L’heure du serpent»Une des planches de «L’heure du serpent».Photo @ François Bourgeon / 12 Bis

v&v.com : Pourquoi avoir choisi une femme pour camper le personnage principal dans ce monde d’hommes ?
F.B. :
Je ne suis pas un fan de l’autofiction ! Un personnage féminin me permettait d’explorer d’autres facettes de ma sensibilité et de mes valeurs. Et puis, en lisant les récits de Lapérouse, Bougainville, Cook – ou Henry de Montfreid, sur un mode plus intimiste –, j’ai découvert que plusieurs femmes s’étaient introduites à bord de navires sous des habits d’homme : c’est comme cela que mon personnage d’Isa est né. De tous ceux que j’ai créé, c’est sans doute elle qui me ressemble le plus !

v&v.com : A l’image de Boudriot, vous êtes admiré pour votre souci de l’exactitude historique. Vous passez un temps infini dans les bibliothèques, les centres d’archives. D’où vient cette minutie ?
F.B. :
Pour que je croie à mes propres histoires, il faut qu’elles aient une base solide ! J’ai besoin de me piéger moi-même dans tout ça. Si, dans mon récit, il y a une pleine lune tel soir de l’année 1351, j’appelle le Bureau des Longitudes qui me donne les lunaisons pour cette année précisément, et je suis sûr que mon dessin représentera le plus fidèlement possible la lumière particulière de cette nuit-là. Pour dessiner la Marie-Caroline, je me suis inspirée de la Marie-Séraphique, un brick négrier nantais représenté sur quelques aquarelles et maquettes ; j’ai reconstitué les plans, puis suis allé voir Boudriot pour qu’il me les corrige. Ce travail de reconstitution est très amusant, j’oscille sans cesse entre l’Histoire, l’archéologie et le métier de décorateur de cinéma. Je crée ainsi un monde fictif, mais vraisemblable, qui permet aux gens de s’évader, mais aussi d’apprendre.

Une des illustrations du «Comptoir de Juda»La Marie-Caroline, une des illustrations du «Comptoir de Juda». (Cliquez pour agrandir).Photo @ François Bourgeon / 12 Bis Editions

v&v.com : Pour préparer vos dessins, vous réalisez les maquettes des bateaux qui peuplent vos histoires et des moulages de vos personnages. Pouvez-vous nous expliquer cette démarche ?
F.B. :
J’aime cette activité manuelle, le jeu des lumières sur la forme et la matière. J’aurais aimé être sculpteur – c’est d’ailleurs sans doute pour cela que je fais des modelages de mes personnages ! Enfant, j’allais souvent au musée de la Marine, je rêvais des heures devant ces grandes maquettes. Mais on n’y voyait jamais de figurines et c’était difficile de se rendre compte de l’échelle réelle du vaisseau.

Une des planches du «La fille sous la dunette» (2)Une des planches du «La fille sous la dunette».Photo @ François Bourgeon / 12 Bis Editions

Avant de travailler chez Fleurus, pendant une courte période de chômage, je suis tombé sur les plans d’une frégate du XVIIIe, La Concorde, et j’en ai fait ma première maquette. Croyez-moi, réaliser des enfléchures avec un nœud de cabestan à chaque croisement de hauban, ça prend du temps ! Je me suis ainsi rendu compte qu’un cap de mouton – l’ancêtre des ridoirs-cadènes – sur un vaisseau de 74 canons, ça fait 60 centimètres de diamètre ! Tout est surdimensionné ! Même dans les bons films de mer, comme le premier «Révoltés du Bounty», rien n’est jamais montré d’en haut, des haubans, jamais le spectateur n’a ce point de vue-là. Il a fallu attendre «Master and Commander» pour commencer à voir vraiment un bateau dans son ensemble. C’est exactement ça que j’ai voulu faire dans «Les passagers du Vent» : expliquer concrètement ce qu’est la vie d’un matelot, comment il voit le monde spatialement quand il se balade en bout de vergue, les risques de chute qu’il encourt… Les moulages et les maquettes m’aident à dessiner tout cela de la manière la plus crédible possible.

v&v.com : Le Musée de la marine à Paris vous a d’ailleurs consacré une exposition en 2010…
F.B. :
Ça a été quelque chose de me retrouver avec ma propre expo dans un lieu si prestigieux, et que je connaissais par cœur ! J’ai aussi aimé celle à Penmarc’h en 2011, dans le vieux phare ; je ne pouvais m’empêcher de penser que quand mon personnage Isa a quitté Plymouth pour Noirmoutier, elle est passée juste devant ! (il rit)

v&v.com : Vous vivez en Bretagne depuis plus de trente ans. Etait-ce un choix destiné à vous rapprocher de la mer ? Est-ce que vous naviguez ?
F.B. :
Je ne suis pas marin, je navigue très peu : quelques balades en bateau de pêche, un peu de kayak de mer… mais les bateaux me fascinent, quels qu’ils soient. J’ai fait un peu de Vaurien plus jeune, j’ai aussi essayé un Dragon, puis le Cap-Vert, un dériveur lesté de 8 mètres dessiné par Herbulot. Mais je n’ai jamais passé des semaines en mer, ni régaté. La plus grande navigation que j’ai faite c’est Yeu-Ouessant ! Mais j’ai toujours aimé la mer, les fleuves, les lacs – l’eau en général. «Mare maris, mater matris» : on en vient ! La Bretagne est pour moi liée à la mer. J’y venais en vacances enfant. Dès que j’ai fait moins de presse (il n’y avait pas internet à l’époque, le télé-travail n’existait pas), je m’y suis installé. J’aime vraiment le tempérament breton et l’atmosphère poétique qui imprègne la région.

v&v.com : Vous avez passé peu de temps sur l’eau, et pourtant votre culture maritime dépasse celle de nombreux marins ! Est-ce un paradoxe ?
F.B. :
Je ne sais pas ! J’ai beaucoup lu, oui, et puis la curiosité, les rencontres, me nourrissent. Je me souviens avoir été invité à l’émission «Thalassa» avec Eugène Riguidel : écouter parler un tel homme, c’est magique ! Et puis je crois que la mer est indispensable à notre survie. J’ai des préoccupations écologiques, ça m’importe, ça me poursuit dans mon travail. L’humanité a des choix fondamentaux à faire, et il faut les faire très rapidement. Tout le monde en a conscience, mais personne ne s’y colle…


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François Bourgeon en quelques dates

> 1945 : naissance le 5 juillet.
> 1972 : première BD, «L’ennemi vient de la mer».
> 1978 : publication de son premier album, «Maître Guillaume».
> 1979 : publication de «Brunelle et Colin», en collaboration avec le scénariste Robert Genin.
> 1979 : parution de «La fille sous la dunette», premier tome des «Passagers du Vent».
> 1980 : «La fille sous la dunette» est couronné au Festival de BD d’Angoulême.
> 1984 : publication des «Compagnons du crépuscule».
> 1993 : début du «Cycle de Cyann», BD d’anticipation en collaboration avec Claude Lacroix.
> 2009 : publication de «La petite fille Bois-Caïman», suite des «Passagers du Vent».

Les deux tomes de «La petite fille Bois-Caïman»Les deux tomes de «La petite fille Bois-Caïman», qui constituent la suite des «Passagers du vent».Photo @ François Bourgeon / 12 Bis Editions
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Le Festival Livre & Mer en bref

Centre des Arts et de la culture de Concarneau
10 boulevard Bougainville (face à l’archipel de Glénan)
Tél. 02.98.50.36.43.
Programmation sur www.livremer.org
Horaires d’ouverture : du vendredi 6 au dimanche 8 avril, de 10h à 19h
Prix d’entrée : 3€/jour, pass 5€ pour trois jours, gratuit jusqu’à 12 ans

Le Prix Livre & Mer Henri-Queffélec
Il récompense le récit ou roman qui nous fait le mieux aimer la mer. De prestigieux auteurs l’ont remporté ces dernières années, dont Isabelle Autissier en 2010 avec «Seule la mer s’en souviendra». Le nom du gagnant est dévoilé lors de la Cérémonie d’ouverture du Festival Livre & Mer. Seront également remis le Prix BD Caisse d’Epargne et le Prix du Beau Livre maritime.

Les cinq ouvrages en compétition
«L’Arbre de nuit» de François Bellec, Editions Jean-Claude Lattès
«Le Carnaval des vents d’Islande» de Pilar-Hélène Surgers, Editions Jean-Claude Lattès
«Le dos crawlé» d’Éric Fottorino, Editions Gallimard
«Du bon usage des étoiles» de Dominique Fortier, Editions de la Table ronde
«Sous le vent» de Jean-Bernard Pouy et Joe G. Pinelli, Editions Jean-Claude Lattès

François Bourgeon, dont des dessins originaux seront exposés au Festival, interviendra également lors de quelques tables rondes.