Actualité à la Hune

BREST 2016

Apothéose !

Après quatre jours de soleil, de vent, de foule et de flonflons à terre mais de féerie sur l’eau et dans les bassins, Brest a sorti de son chapeau, comme de tradition, un final unique en son genre : la transhumance des navires vers Douarnenez, où une partie de la flotte enchaîne sur les «Temps Fêtes», le rassemblement de voiliers traditionnels de l’ancien port sardinier. On reconnaît les bons artistes à leur talent pour s’éclipser en beauté. Ici la fête ne se termine pas, elle continue, elle part. Maquillée de voiles blanches et ocre, la rade a lancé sa dernière danse le 19 juillet au matin, sous un soleil de plomb. Tout ce qui flotte semblait avoir rendez-vous pour cette parade en forme d’apothéose.
  • Publié le : 21/07/2016 - 06:04

Brest 2016 à bord HermioneVoilier vedette des Fêtes internationales de Brest 2016, l'Hermione taille son chemin vers Douarnenez entourée d'une flotte magistrale.Photo @ Sandrine Pierrefeu
Chacun avait pris ses habitudes. Des habitudes extravagantes, certes, mais des habitudes quand même. Après le flottement des premiers jours, dans les bassins comme en rade, aux «PC» comme sur les stands, les marques étaient prises. On s’était fait à l’affluence, à la bande-son incessante des concerts, des chorales et des fanfares, aux soirs de fêtes et aux journées à naviguer ou à renseigner les badauds visitant les bateaux.

Au port de commerce ou en Penfeld, les équipages qui ne se connaissaient pas encore s’étaient d’abord côtoyés avec réserve, le temps de juger du bateau d’à côté et du savoir-vivre maritime. Un coup de main ici, un pare-battage glissé là. A force d’enjamber la lisse voisine, on a fini par deviner à quelle heure l’autre accepterait un apéro. A moins qu’intrigué par un détail de gréement, une astuce de charpentier ou un type de bateau inconnu, la glace n’ait déjà fondu. On a vu des capitaines, bourrus comme des taquets, taper à la coque voisine pour demander à voir une épontille, une épissure, un passage de manœuvre qui leur faciliterait la vie et auquel ils n’avaient pas pensé. Echanges de bons procédés, poignées de main, croquis, photos. Copains communs ?

Après quelques heures de flottement, la fête a «pris». Et chacun s’est trouvé emporté par le tempo si particulier des festivals épuisants, noctambules, bruyants et diablement nourrissants. 

Une grande pagaille... organisée comme le Marathon de Paris

A l’issue de ces grandes orgies, depuis leur première édition en 1992, Brest offre à ses invités un final spectaculaire : toute la flottille se retrouve à naviguer ensemble vers les falaises de grès de Pen Hir puis la baie de Douarnenez.

«Puisque les rassemblements nés en fond de rade au début des années 1980 avaient trouvé leur forme à Douarnenez, il était naturel qu’ils y retournent après leur tour de chant brestois», expliquent les organisateurs de la première édition. Une fois le principe validé et les deux ports d’accord pour coordonner leur festival, personne ne savait orchestrer cette armada de milliers de bateaux longeant les falaises les plus découpées du Finistère, ratissés par des courants de plusieurs nœuds.

Brest 2016 à bord HermioneEn haut des mâts de l'Hermione, le panorama est sublime.Photo @ Sandrine Pierrefeu

«Nous n’avions pas la moindre idée de comment nous y prendre pour éviter que la flotte ne s’emboucaille», racontait alors l’Amiral Stephan. Les organisateurs se sont donc inspirés du… Marathon de Paris : les plus rapides sont regroupés en avant de la troupe, les moins véloces en arrière et le reste entre les deux. «Ainsi, tout le monde part en même temps, mais le flux reste homogène.» Depuis, les consignes ont évolué – elles ne sont d’ailleurs suivies que par les plus grands «phares carrés» -, mais globalement, le défilé se règle sur la marée et s’étire entre huit et douze heures dans le goulet de Brest, pour terminer dans l’après-midi à Douarnenez.

La mer au complet

Dès potron-minet, depuis les criques les plus menues de la rade de Brest comme les cales de Camaret, Morgat, pique-niques et chapeaux, bouteilles de vin et crème solaire embarquent au petit bonheur. Des kayaks aux dériveurs en passant par des chaloupes et canots se mêlent aux bateaux de plaisance modernes, aux voiliers de course, aux pneumatiques et aux pêche-promenades : tout ce qui flotte est sur le pied de guerre. Le mélange des genres est farfelu mais la nuée met le cap sur les «vieux gréements» qui appareillent du port du Ponant.

A terre, même spectacle. Des quatre coins de Bretagne, des dizaines de milliers de personnes affluent sur la côte. Perchés sur les falaises, les cailloux, les toits, la foule grossit et les parkings sont pris d’assaut. Tandis que la rade se remplit de coques et de voiles, le haut des falaises prend une drôle de couleur… noire. Noire de monde. D’un monde qui n’en croit pas ses yeux. A dix heures, il est impossible de compter les mâts qui hérissent l'horizon et remplissent les moindres perspectives.

Brest 2016 à bord Hermione"On a beau les avoir toutes faites, ces transhumances, l’émotion est toujours au rendez-vous. On se pince pour y croire. On retient son souffle. A vrai dire… On n’y croit pas."Photo @ Sandrine Pierrefeu

Quand le défilé passe Pen Hir

Le soleil est de la partie. Une légère brise aussi. Mais Eole prend les grands voiliers en traitre : impossible d’établir les voiles carrées quand on navigue vent dans le nez. Tous ces « fiers vaisseaux » mettent donc au moteur, voiles dans l’axe hissées. Pour les suivre et rester dans le flot, les voiliers plus récents ou plus petits qui auraient pu louvoyer, font de même et piquent droit devant. Dès lors, impossible à quiconque de tirer des bords dans ce remue-ménage géant cinglant vers la pointe du Toulinguet.

Etiré, le cortège enfle à n’en plus finir. Il glisse à pas de loup autour des griffes de pierres de la pointe de Pen Hir. Le frisson court avec lui, de proche en proche, comme une grâce. Ce moment-là, c’est comme une risée de l’âme, qui gonfle les voiles du dedans et donne aux marins des airs d’anges. On a beau les avoir toutes faites, ces transhumances, l’émotion est toujours au rendez-vous. On se pince pour y croire. On retient son souffle. A vrai dire… On n’y croit pas. C’est un rêve. Le temps s’arrête pour quelques heures de bonheur éolien, d’orgasme esthétique pur, de symphonie nautique.

La flotte débouche finalement en baie de Douarnenez où la fête bat déjà son plein, impatiente et gouailleuse, intime comparée à la précédente.