Actualité à la Hune

LA RENCONTRE INATTENDUE (10)

Christophe Colomb : «Il suffisait d’y penser !» (2/2)

Mystificateur ou réel aventurier, marin accompli ou cupide opportuniste ? Le découvreur du Nouveau Monde nous reçoit chez lui à Séville en ce début de printemps 1505. Il décédera un an plus tard à Valladolid.
  • Publié le : 04/03/2017 - 00:01

TempêteChristophe Colomb a rencontré moult tempêtes mais est mort dans son lit.Photo @ New York Public Library
L’Amiral, perclus par la goutte, reprend le fil de son histoire. Le ton est plus amène mais il est évident pour nous qu’il ne faut pas trop le contrarier.

Christophe Colomb : Un peu fort ce Xérès, non ?

Voilesetvoiliers.com : Il est parfait. Reprenons le court de notre entretien. Vous venez donc de rentrer de votre premier périple et vous vous retrouvez à Lisbonne. Quel est l’accueil réservé au découvreur du Nouveau Monde ?

C. C. : Dans un premier temps, Bartolomeu Dias, le premier marin à avoir longé le cap des Tempêtes - ou cap de Bonne-Espérance si vous préférez - est venu le long du bord de la Niña pour m’inviter à me présenter aux autorités à terre. En tant qu’Amiral des rois catholiques, je refuse bien évidemment de me remettre en des mains étrangères. Après quelques jours de palabres, j’acceptai de rencontrer le roi Jean II à la Vallée du Paradis. Mes propos furent simples : «Cette expédition, je vous l’avais proposée. Qu’importent les traités, ces nouvelles terres appartiennent aux royaumes de Castille et d’Aragon.» Finalement, nous quittâmes les berges du Tage le 13 mars 1493 et par la grâce de Dieu nous arrivâmes à Palos deux jours plus tard. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la Pinta de Martín Pinzón embouqua avec la même marée.

Voilesetvoiliers.com : Ce dernier décède quelques semaines plus tard. Il a été dit que vous logiez chez lui et que…
C. C. : Je vous arrête de suite. Il suffit ! Martin est mort d’une maladie foudroyante. Parlons de la suite de mes conquêtes.

Voilesetvoiliers.com : Bien ! Vous repartez rapidement ?
C. C. : Installé aux Açores, j’ai rédigé une lettre à la reine et à ceux qui m’avaient aidé pour l’accomplissement de mon premier voyage. Y relatant toutes les merveilles rencontrées. La réponse fut immédiate de la part des rois catholiques car ils avaient eu vent d’une expédition échafaudée par le monarque portugais. Je me rends de suite à Barcelone où ils étaient installés. Apportant avec moi Indiens, masques d’or, bois, fruits et légumes découverts dans cet autre monde. L’accueil à la cour fut celui que j’attendais. C’est lors d’un banquet donné en mon honneur que l’on me prête la blague de l’œuf.
Vous la connaissez ?
Comment faire tenir un œuf dur debout dans sa coquille ? En écrasant sa base ! Il suffisait d’y penser. C’est comme la route des Indes, il suffisait d’y penser. Mais passons. Outre certaines faveurs accordées par nos suzerains, il m’a été demandé de repartir de suite. Cette fois-ci avec des moyens plus ambitieux, une  véritable armada.

OeufIl suffisait d’y penser !Photo @ New York Public Library
Voilesetvoiliers.com : C’est-à-dire ?
C. C. : Dix-sept navires et près de mille deux cents hommes. Nous quittons Cadix le 24 septembre 1493. Ma caravelle, la plus imposante, s’appelait la Marie-Galante. Après un arrêt aux Canaries et une route plus Sud que la première fois, nous touchons trois semaines plus tard, malgré la lenteur des caraques chargées de bétail, la Desirada (Désirade). Après avoir passé Maria Galanda (Marie-Galante), Dominica (La Dominique) et celle que je nommais Santa Maria de Guadalupe de Estremadura (Guadeloupe), nous fîmes route vers Hispaniola pour retrouver les hommes laissés des mois plus tôt dans la baie de La Navidad. Découvrant au fur et à mesure de notre progression de nouvelles petites îles.

Voilesetvoiliers.com : Qu’en est-il de ces hommes ?
C. C. : En arrivant le 28 novembre, je découvre que le fortin est détruit. Le chef de la tribu Taïnos m’explique qu’ils ont été massacrés et que lui-même a été blessé alors qu’il défendait les chrétiens. Billevesées. Malheureusement, ce cacique a réussi à s’échapper et j’ai fait décapiter trois de ses proches.

Voilesetvoiliers.com : C’est plutôt radical...
C. C. : Vous contesteriez à nouveau les décisions d’un vice-roi ?
Nous appareillons et allons fonder sur la même côte la colonie d’Isabella. En janvier, j’y nomme mon cadet Bartolomeo comme gouverneur avec comme adjoint mon autre frère, Giacomo (le siège de l’administration coloniale manquant d’eau potable et présentant de nombreux inconvénients géographiques sera transféré vers la Nueva Isabela quatre ans plus tard, ndlr). Vers la fin janvier, je décide du retour d’une partie de ma flotte sous le commandement d’Antonio de Torres.
Je lui demande de transmettre à la cour mon rapport. Ce dernier préconisant entre autres la traite des Indiens caribes en échange du bétail transporté dans les îles (la reine Isabelle refusera cette proposition, ndlr). Je reprends la mer avec la petite Santa-Clara, ma chère ex-Niña. Au mois de mai et après un tour de la Jamaïque, je poursuis l’exploration de la côte Sud de Cuba. J’en suis persuadé, c’est bien une péninsule. D’ailleurs, je fais jurer devant notaire à tous les hommes d’équipage que nous sommes bien sur un continent.

En fait, toute personne qui affirmerait le contraire serait condamnée à 10 000 maravédis d’amende, ou cent coups de fouet pour les mousses.

Voilesetvoiliers.com : Vous restez encore longtemps dans ces Caraïbes ?
C. C. : Jusqu’au 20 avril 1496 où je prends la route du retour. Entre-temps, j’ai ordonné un impôt d’or et de coton aux indigènes de plus de quatorze ans et j’ai aussi été atteint par un mal étrange pendant de longs mois. Je n’étais plus alors que l’ombre de moi-même. Je reviens à Cadix le 11 juin. Notre cargaison ne contient plus que trois cents esclaves Arawaks, deux cents ayant péri en mer, un peu d’or et des plantes.  

ColombusPortrait posthume de Christophe Colomb par le peintre d’origine vénitienne Sebastiano del Piombo (1485–1547).Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : C’est un peu maigre comme bilan ?
C. C. : L’accueil reçu fut bienveillant. Les rois catholiques avaient à combattre la France mais mes découvertes pour l’empire colonial furent suffisamment précieuses pour que je puisse repartir pour un troisième voyage. Gage de confiance, mes deux fils furent nommés "Pages de la reine" avec pension. Le plus compliqué a été de former des équipages. Je reprenais la mer le 30 mai 1498 avec six navires depuis Sanlúcar de Barrameda, à l’embouchure du Guadalquivir. A bord, des condamnés à mort ou aux travaux forcés à qui promesse était faite de recouvrer leur liberté au bout de dix années passées aux Indes. Après un arrêt à Porto Santo et à Madère, nous fîmes route Sud vers l’archipel du Cap-Vert avant de faire de l’Ouest. Ce fut fastidieux. A un moment, nous nous sommes retrouvés ababouinés (encalminés en fait dans le pot au noir, ndlr) pendant près de huit jours. Plaise à Dieu, le vent revenu nous permit de découvrir une île avec trois montagnes que je nommai Trinidad. Nous filâmes ensuite dans un large golfe où un courant violent dans une eau saumâtre me donna à penser qu’il était dû à un grand fleuve. Nous étions donc à proximité d’un vaste continent.

Il débarquera sur l’île de Gracia, dans le golfe de Paria et franchira un détroit, la Bouche du Dragon. Christophe Colomb ne le sait pas, mais il se trouve dans une partie du delta de l’Orénoque et donc vient d’être le premier découvreur de l’Amérique du Sud à un vol de mouche près.

Voilesetvoiliers.com : Vous touchez votre Paradis terrestre ?
C. C. : Eh bien non ! Il nous faut remonter vers Hispaniola que nous aborderons le 31 août. J’y trouve la désolation. La rébellion a été fomentée par Francisco Roldán Jiménez que j’avais nommé maire de La Isabela lors de mon précédent voyage. Bartolomeo, mon frère, n’avait pas pu la contrecarrer. Me retrouvant à telle extrémité, j’ai tout laissé et suis parti en mer. Je reviens sur l’île et fais envoyer une supplique aux rois pour qu’ils envoient une personne capable de rendre la justice sur place. Malheur à moi : en août 1500 débarque Francisco de Bobadilla et, malgré mes prérogatives, il me met aux fers ainsi que mes deux frères le 15 septembre. Un mois plus tard, prisonnier, on me débarque à Cadix.

Voilesetvoiliers.com : C’est la disgrâce ?
C. C. : Je devais être jugé comme capitaine qui porte les armes par des chevaliers de conquêtes et non par des gens de robe. Je fus entendu par nos princes qui ordonnèrent ma libération et celle de mes frères, et me dédommagèrent en m’octroyant plusieurs milliers de ducats. Il n’y a donc pas de disgrâce et je songe alors déjà à un nouveau voyage. Depuis quelque temps déjà, je juge que les terres découvertes lors de mes premiers périples ne sont pas les Indes. Je suis surtout persuadé qu’un passage existe par le Nord pour rejoindre le nouveau continent. Confiance m’est donnée par la reine pour une quatrième expédition. Avec interdiction formelle de ne pas passer par Hispaniola. Nous appareillons de Cadix avec quatre petites caravelles le 9 mai 1502.

Plaza de ColónChristophe Colomb en visite auprès de la reine Isabelle la Catholique. Détail du monument de la Plaza de Colón érigé à Madrid en 1885.Photo @ Luis Garcia
Voilesetvoiliers.com : Cela fait peu ?
C. C. : D’autant plus que mes navires ne sont pas très rapides. D’ailleurs, désobéissant aux ordres royaux, je fais escale devant Hispaniola pour demander d’échanger la Gallega contre un bateau plus véloce. Le refus est péremptoire de la part du nouveau gouverneur, Ovando. Trente-deux navires appareillaient le lendemain pour rentrer en Espagne. Ils auraient mieux fait d’attendre. Pris dans un ouragan, vingt-sept bâtiments périrent corps et biens. A leurs bords, il y avait Roldán, Antonio de Torres et Bobadilla. Et surtout deux cent mille castillans d’or.

Maison naissance ColombCette modeste maison de la vieille ville de Gênes est nommé Casa di Colombo. Les génois aiment en faire sa demeure natale. Mais il pourrait être né à Calvi (Corse) en 1451. Seule certitude : il mourra le 20 mai 1506 à Valladolid.Photo @ Philippe JoubinVoilesetvoiliers.com : Et de votre côté ?
C. C. : Je navigue jusqu’au Veraguas (de nos jours une province du Panama, ndlr). J’y trouve de l’or abondamment mais les naturels sont très brutaux. J’essaie de prendre la mer le plus rapidement possible, malheureusement mes bateaux font eau et sont rongés par des tarets. Je réussis malgré tout à repartir quelques longues semaines plus tard avec deux unités, mangées par les vers certes mais pouvant naviguer. Surtout avec des équipages découragés. Pris dans une nouvelle tempête alors que nous nous dirigions vers Hispaniola, nous sommes drossés sur la côte de la Jamaïque. Désemparés et surtout malades, nous sommes persuadés que notre existence allait s’achever en ces terres inhospitalières. En dernier recours, au bout d’une année, je demandais au notaire Diégo Mendez de partir avec une pirogue gréée avec des indigènes pour chercher des secours. Ces derniers nous ont retrouvés fin juin 1504 et je quittais pour la dernière fois mes chères îles le 12 septembre suivant.

Voilesetvoiliers.com : En regagnant l’Espagne, retrouvez-vous gloire et richesse ?
C. C. : Restons-en là. Je suis fatigué. Faites en sorte d’être fidèle à mes propos. Qu’importent pour moi les jugements des générations futures, je vais mourir en découvreur du Nouveau Monde. N’est-ce pas l’essentiel ?