Actualité à la Hune

LA RENCONTRE INATTENDUE (10)

Christophe Colomb : «Il suffisait d’y penser ! » (1/2)

Mystificateur ou réel aventurier, marin accompli ou cupide opportuniste ? Le découvreur du Nouveau Monde nous reçoit chez lui à Séville en ce début de printemps 1505. Christophe Colomb, dont l’histoire est emplie de mystères, au crépuscule de sa vie, tient à nous conter par bribes son étonnante épopée.
  • Publié le : 25/02/2017 - 15:30

BannièreL'arrivée de Christophe Colomb en Amérique avec deux bannières blanches blasonnées d'une croix verte et une bannière jaune frappée des initiales F. et Y. des souverains Ferdinand II d'Aragon et Isabelle de Castille.Photo @ Bibliothèque du Congrès des États Unis
Voilesetvoiliers.com : Amiral, merci de nous accueillir chez vous.
Christophe Colomb : Soyez le bienvenu. Mon frère Bartolomeo et mon fils Diego étant partis à Medina del Campo pour plaider ma cause auprès de la cour royale, il me sera plus facile de donner ma propre version des aventures qui ont rythmé mon existence.

Voilesetvoiliers.com : Pouvez-vous nous parler de vos origines ?
C.C. : La postérité parlera de moi comme le découvreur des Amériques. Que vous importent les premières années de ma vie ? De toute façon, l’on raconte n’importe quoi sur mes origines. Génois, Corse, Français, Catalan, juif et même enfant trouvé, quel intérêt, non ? Très jeune, je me suis passionné pour les sciences et la navigation. Captivé par la lecture du Livre des merveilles du monde rédigé il y a un siècle et demi par le chevalier anglais Jean de Mandeville. A ne pas confondre avec l’ouvrage de Marco Polo, Le Devisement du monde écrit antérieurement et tout aussi passionnant. En fait, j’ai débuté comme mousse et au fil du temps je suis devenu un vrai marin. Embarquant sur des navires marchands en Méditerranée, allant même jusqu’à l’île de Chio en mer Egée. A vingt-et-un ans, me voilà capitaine corsaire au service du bon roi René d’Anjou, en guerre contre le roi d’Aragon. Cinq ans plus tard, j’embarque sur un convoi qui devait nous mener en Angleterre. Nous sommes en 1476. Le périple a tourné court. Attaqués par des Français, trois de nos navires sont brûlés et le mien coule. Heureusement, proche de la côte, je réussis à rejoindre à la nage le port de Lagos où je suis recueilli par des pêcheurs.

Voilesetvoiliers.com : Ce sont vos premiers pas au Portugal ?
C.C. : Exactement. Je rejoins rapidement mon frère Bartolomeo à Lisbonne où il exerce le métier de cartographe. Mais la navigation me manque. J’embarque donc avec des navires marchands portugais, voyageant vers l’Islande mais également vers la partie occidentale de l’Afrique. Je me marie avec Felipa Moniz Pestrello en 1479. Elle n’est autre que la fille de Bartolomeu Perestrelo, premier colonisateur de l’île de Porto Santo dans l’archipel de Madère. Peu après la naissance de mon premier fils, Diego, mon épouse décède malheureusement. Porto Santo et Madère où je réside fréquemment auront un rôle important plus tard dans ma vie de découvreur.

PortulanCarte attribuée à Christophe Colomb datant de 1492 juxtaposant une mappemonde et un portulan.Photo @ bnf.fr
Voilesetvoiliers.com : Vous songez déjà à de futures conquêtes ?
C.C. : A l’époque, les marins portugais faisaient de nombreuses découvertes. J’avais bien l’intention de participer à ces quêtes. Dès 1484, j’imagine le projet de rejoindre les Indes par la mer océane. Toutes les richesses provenant de ces contrées lointaines arrivaient en Europe par l’entremise de négociants orientaux. Les récits que je lisais dont la célèbre Historia rerum ubique gestarum du pape Pie II et les conversations avec des marins rapportant des propos d’hommes ayant navigué avec Diego de Teive ou encore Fernao Telles, me persuadaient que dans l’Ouest de cette mer océane, la terre étant ronde, il y avait plein d’îles, et au-delà, ces fameux territoires regorgeant de trésors. Mais mon projet proposé au roi Jean II du Portugal resta lettre morte, refusé par trois de ses conseillers.

(La route Est, avec le contournement de l’Afrique, fut ouverte par le Portugais Bartolomeu Dias, découvreur du cap de Bonne-Espérance et du cap des Aiguilles, en 1487, ndlr.)

Voilesetvoiliers.com : Vous parlez de récits rapportés. On parle même d’un pilote, hébergé chez vous, qui vous aurait narré avoir rencontré des îles lointaines à l’Ouest et expliqué comment elles avaient été abordées. Qu’en est-il exactement ?
C.C. : Vous souhaitez que notre entretien s’arrête là ? Ici aussi, peu importe. Cela serait-il déshonorant ?

Voilesetvoiliers.com : Non, excusez-moi. Après cette déception, vous proposez vos services à qui ?
C.C. : Je suis dépité. Surtout parce que le roi Jean II monte l’expédition d’une caravelle dans mon dos. Heureusement, cette dernière fut prise dans une tempête et ne put suivre les indications qui étayaient mon projet. En fait, peu argenté, je fuis en terres espagnoles et trouve refuge avec mon fils Diego au monastère de La Rabida, à Palos de la Frontera. Deux moines croyant en mes idées me convainquent de me rendre à Cordoue pour proposer mes services à la reine Isabelle La Catholique. Le frère Juan Perez, ancien confesseur suppléant de la reine de Castille, avait gardé de bons contacts avec elle. La première tentative est infructueuse en 1485. Les rois d’Espagne avaient d’autres chats à fouetter avec la guerre contre les Maures. Ces derniers ne rendront les clés de la ville de Grenade qu’en janvier 1492. Après d’autres démarches tout aussi stériles, mais grâce à l’intervention du trésorier de la maison royale, Luis de Santangel, nous signons le 17 avril 1492 près de Grenade, avec les rois catholiques, la Capitulation de Santa Fe. Elle m’octroie le titre de noblesse héréditaire d’Amiral de la mer océane et les titres de vice-roi et de gouverneur des terres que je pouvais découvrir. Sans compter un pourcentage conséquent sur les profits de cette expédition.

Voilesetvoiliers.com : Vous trouvez rapidement les bâtiments nécessaires à un tel périple ?
C.C. : Ce fut laborieux, malgré les ordres et ordonnances royaux. La plupart des armateurs andalous trouvant toujours prétexte pour expliquer que leurs navires n’étaient pas disponibles. A bout de patience, je m’associe avec une riche famille de marins de Palos, les Pinzón. Nous affrétons trois caravelles, la Niña, la Pinta et la Galega qu’on rebaptisera Santa Maria. Les frères Pinzón, le cadet Vincent et l’aîné Martin, sont capitaines des deux premières. Mais ce fut tout aussi compliqué de former les équipages. L’église, citant la bible, expliquant qu’au-delà des côtes, la mer se jetait dans un gouffre qui n’était autre que l’enfer. Finalement, nous enrôlons une centaine d’hommes.

PintaSanta Maria, Pinta et Niña étaient les caravelles de la première expédition de Christophe Colomb.Photo @ digitalcollections.nypl
Voilesetvoiliers.com : Vous quittez Palos à quelle date ?
C.C. : Tous en état de grâce (confessés, ndlr), le 3 août 1492. Nous gagnons facilement la Grande Canarie le 11, grâce à mes calculs précis. La Pinta arrivera plus tard, victime d’une avarie de barre et d’une voie d’eau. Il sera dit que ces problèmes étaient dus à un sabotage. Je n’en connais pas la vérité mais je vois mal mon associé faire en sorte de couler son propre navire. Après un passage à Gomera, je retrouve la Pinta à la Grande Canarie où des travaux remettent en état la caravelle. Nous en profitons aussi pour changer la voilure latine de la Niña en y ajoutant une voile carrée. Finalement, notre périple au travers de la mer océane débute le 6 septembre par temps calme. Mais nous trouvons assez rapidement le vent portant, l’alizé. Malgré un courant contraire et la constatation que l’étoile polaire était mobile, j’ordonnais d’ailleurs une correction pour connaître notre longitude, nous pressentons les prémisses de notre arrivée sur les terres lointaines dès le 16 septembre. Des herbes dérivantes, très vertes et donc fraîches et en quantité (la mer des Sargasses, ndlr). Des oiseaux également.

Voilesetvoiliers.com : Votre pérégrination a donc finalement été de courte durée ?
C.C. :Que nenni ! Nous n’avions parcouru que 400 lieues depuis l’archipel canarien et toujours pas de terre en vue. Encalminés de longues journées, subissant une houle importante, notre progression est erratique. Nous touchons de temps en temps une petite brise mais les équipages commencent à douter. Cela tourne même presque à la mutinerie sur ma capitane, les hommes voulant faire demi-tour. Avec les frères Pinzón, nous tenons un conseil en mer à partir du 3 octobre. Je décide de continuer vers le ponant, puis vers le Sud-Ouest. Dans la nuit de pleine lune du 11 au 12, présent sur le gaillard de poupe, j’ai aperçu une lumière proche de nous. La terre était là, à quelques encablures.

Voilesetvoiliers.com : Il a été dit que c’est un certain Bermejo, dit Rodrigo de Triana, matelot de la Pinta, qui avait hurlé après avoir tiré un coup de lombarde : Terre ! Terre !
C.C. : J’ai vu la flamme avant lui, point. Décidément, vous êtes quelque peu contrariant ! Au petit jour, nous posons les pieds et la bannière royale sur l’île que j’appelle San Salvador au nom du Christ qui nous a mené jusque-là (Guanahani pour les indigènes Taïnos, ndlr). Nous rencontrons nos premiers naturels. Des hommes affables, ni noirs ni blancs, aux visages barbouillés de teinture. Nous ne restons sur place qu’une journée, ayant compris de leur part qu’une grande île qu’ils nommaient Cuba était à proximité. Nous étions donc proche de la célèbre Cipango (le Japon cité par Marco Polo, ndlr). Nous louvoyons alors pendant quelques jours dans un chapelet d’îles. Les indiens viennent à notre rencontre et nous échangeons avec eux de la verroterie contre de la nourriture et de l’eau fraîche. Je remarque qu’ils portent souvent de l’or sur eux. En bracelets, en colliers, en boucles d’oreilles ou en anneaux dans le nez.  

Christophe ColombChristophe ColombPhoto @ Portrait peint par Ridolfo Ghirlandaio Musée de la mer et de la navigation de Gênes. DR

Voilesetvoiliers.com : L’or qui était le motif de votre entreprise ?
C.C. : Certes. Mais mon entreprise était aussi de rentrer en Europe, et comme pour toute aventure, la fin est souvent incertaine. Dans un premier temps je perds de vue la Pinta. Je suis persuadé alors que Martin Pinzón a déserté. Mais un événement a été plus grave après notre passage sur Hispaniola (Haïti et Saint-Domingue aujourd’hui, ndlr). Dans la nuit de Noël 1492, alors que je dormais, laissant le quart à Jean de la Cosa, notre capitaine, la Santa Maria est venue se briser sur un récif. Aidé par des Indiens, je sauve une partie de la cargaison mais suis obligé de laisser sur place trente-neuf hommes pour lesquels est construit un fortin dans la baie de La Navidad. Mon armada se résumant à la seule Niña, je suis tranquillisé quand je vois revenir la Pinta. Je ne cherche pas à savoir pourquoi son absence a duré plus d’un mois. Naviguer de conserve sur la route du retour est plus rassurant pour nos équipages pressés de rentrer, surtout pour rester en vie après les escarmouches avec les cannibales que nous avions rencontrés.

Voilesetvoiliers.com : Vous revenez quand en Espagne ?
C.C. : Nous quittons la baie de Samana le 12 janvier et via les Açores, j’arrive devant l’estuaire du Tage et Lisbonne le 4 mars. La nouvelle de la découverte de la route des Indes s’est déjà propagée sur la péninsule. En fait, la Pinta que nous avions perdue de vue pendant une tempête avait déjà achevé son périple trois jours avant et atteint le port galicien de Baiona.

Voilesetvoiliers.com : L’accueil doit être grandiose ?
C.C. : Accordons-nous une pause si vous voulez. Un petit rafraîchissement ?