Actualité à la Hune

Hommage

Disparition d’Alain Rondeau, acteur de la plaisance moderne

Rédacteur en chef de la revue «Bateaux» pendant vingt-trois ans, auteur et éditeur des «Pilotes Côtiers», créateur des «Voiles de la Liberté» et initiateur de la restauration du fort de la Conchée en baie de Saint-Malo, Alain Rondeau est mort le 28 mai dernier à 79 ans. La plaisance perd un prosélyte actif, dont la personnalité tonique ne laissait personne indifférent.
  • Publié le : 02/06/2017 - 15:30

Alain RondeauPhotographié ici au cap Horn, Alain Rondeau, marin au long cours, a invité des milliers de plaisanciers à parfaire leurs périples côtiers dans les détails.Photo @ Collection Alain Rondeau
Tout plaisancier a employé tôt ou tard un Pilote Côtier pour préparer et suivre sa navigation. L’ouvrage, facile à caser dans un équipet ou une table à cartes, est remarquable par la densité de ses informations pratiques. Au dos de la couverture, le portrait d’un homme au bouc finement taillé cautionne le sérieux du document : un marin s’adresse aux marins.

C’est parce qu’il a fini par s’ennuyer sur des passerelles de cargos et qu’il aime écrire qu’Alain Rondeau, jeune officier de la marine marchande, devient secrétaire de rédaction dans un magazine consacré à la navigation de commerce. Rédigeant bientôt ses propres articles, il apprend le métier de journaliste sur le tas et entre à la revue Bateaux en 1964 comme spécialiste du motonautisme. Alain essaie alors tout ce qui porte moteur en ces années de plaisance florissante. Gouailleur et doué pour la mise en scène, il fallait l’entendre raconter la pompeuse présentation de la «Dauphine des Mers» Renault, nouveauté qui devait être construite à la chaîne et dont la carrière se termina le jour même de la présentation à la presse par un prototype coulé et un autre dont le hors-bord passa à l’eau au terme d’un magnifique looping…  Ou encore, lors d’un convoyage avec sa jeune femme et leur bébé, la réfection complète sur un quai du canal du Midi d’un moteur de vedette avarié.

Des «Où naviguer» aux Pilotes côtiers

Pilote CôtierPhoto @ Collection Alain Rondeau

Bientôt, Alain Rondeau reprend chez Bateaux la rubrique «Où naviguer» qu’il tient plus de vingt ans pour en faire l’un des axes de la revue, passant chaque mois une portion de côte au peigne fin. «La seule solution pour rédiger ces instructions au plaisancier était d’aller voir par soi-même, justifiait Alain Rondeau. J’avais pour principe de faire des listes de points à préciser, puis une fois sur place de tout noter, de dessiner, de relever des sondes, de photographier.… tout cela très sérieusement !» Curieux et enthousiaste, Alain use à l’occasion de stratagèmes pour obtenir des informations fiables, s’adressant aux pêcheurs et aux professionnels, ou tirant parti de quiproquos auprès d’interlocuteurs qui le prennent pour un ingénieur de l’équipement en mission d’inspection. Jusqu’au milieu des années 1980, les feuillets manuscrits des «Où naviguer» qu’il apporte à la revue provoquent les glapissements de la secrétaire chargée de les retaper : mais comment peut-on avoir une écriture aussi illisible !


1978 marque une date pour Alain Rondeau avec la publication d’un premier guide côtier « Marseille-Gênes» et son accession  à la rédaction en chef de Bateaux, poste obtenu grâce à son franc-parler contestataire et à sa forte personnalité. Dès lors, pendant près de vingt ans, Alain Rondeau mène de front presse et édition, créant bientôt sa propre société pour la publication de ses Pilotes côtiers régulièrement mis à jour (jusqu’à douze éditions pour la Bretagne Sud). Avant le rachat des Pilotes côtiers par Voiles et Voiliers en 2005, Alain Rondeau estimait avoir vendu quelque 500 000 guides.

Alain RondeauAlain Rondeau fut pendant vingt ans rédacteur en chef de la très didactique revue Bateaux.Photo @ Collection Alain Rondeau

Gros travailleur, rédigeant sans cesse, Alain Rondeau imprime dans les années 1980-2000 un rythme soutenu à la rédaction de la revue Bateaux qu’il mène comme un capitaine au long cours, seul maître après Dieu. Il impose son credo aux journalistes : «les gars, dix lignes de texte : onze lignes d’information !» Personnage taillé en force, haut de taille, large d’épaules, doté d’une voix de stentor, le pas toujours très diplomate Alain est peu facile à faire douter. Il suit son cap tout dessus et n’exerce pas le métier de rédacteur en chef pour se faire des amis. Avec lui, la preuve s’administre par démonstration directe  et les photograveurs dont il attaque les films au cutter redoutent ses emportements. Dans le même temps, cherchant à capter ce qu’il appelle «de bonnes plumes», Alain Rondeau fait confiance et reste fidèle à des débutants dont quelques-uns connaîtront de belles carrières. En revanche, Alain assume quant à lui de rester un journaliste à l’ancienne, privilégiant le texte à l’image dans un mensuel de petit format aux photos publiées dans un noir et blanc charbonneux. Le graphisme est moins sa sensibilité, ce qui contribue sans doute à vieillir assez tôt une revue longtemps dominante face à une nouvelle concurrence faisant le pari de la belle image signifiante et ludique.

Des grands voiliers à la préservation du patrimoine

Guidé par l’enthousiasme et la curiosité, c’est à l’occasion d’un défilé de grands Voiliers sur le Saint-Laurent lors du départ de la première course Québec/Saint-Malo qu’Alain revient avec l’idée d’une manifestation comparable. Avec Bruno Troublé il monte le projet de ce qui devient à Rouen pour les fêtes du bicentenaire de la Révolution «Les Voiles de la Liberté.» Aboutissement de trois ans de travail et de démarches appuyées par le maire de la ville Jean Lecanuet, le succès fut considérable, regroupant une trentaine de grands voiliers en un spectacle magnifique au cours duquel Pen Duick fut remis à l’eau et le Belem remâté. Ce magnifique succès événementiel qui draîna un million et demi de visiteurs valut la croix d’officier du mérite maritime à Alain Rondeau et Bruno Troublé.

Alain RondeauAlain Rondeau juché sur un canon dans l’une des salles de tirs que Vauban jugeait lui-même des «plus belles de la chrétienté».Photo @ Collection Alain Rondeau
Enfin, visitant en 1988 le fort de la Conchée gisant à 4 kilomètres de Saint-Malo et alors à vendre, Alain Rondeau tombe sous le charme du site et constitue un groupement fort de vingt et un membres pour sauver cet élément du patrimoine défensif maritime créé par Vauban. Réfection à l’identique de la terrasse, restauration des logis qui n’avaient plus ni charpentes ni toitures, puis des salles de tirs, reconstruction d’une tourelle, le fort au fil des années et des mécénats a été sauvé de la ruine. Geste signifiant, c’est le tailleur de pierre du fort de la Conchée sera prochainement chargé de la mise en forme de la pierre tombale d’Alain.

Fort de la Conchée à Saint-MaloLa reconstruction des logis du fort de la Conchée et l’étanchéification de la terrasse furent des étapes essentielles d’une restauration qui sera globalement achevée en 2017.Photo @ Collection Alain Rondeau
La plaisance contemporaine a perdu un homme d’action qui a participé avec conviction à son développement. Voiles et Voiliers s’associe à la peine de sa femme Nicole, de ses fils Matthieu et Hugues, de ses petits-enfants et de sa famille.

(Le portrait complet d’Alain Rondeau a été publié dans le numéro 547 de Voiles et Voiliers, daté de septembre 2016.)