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Disparition

Loïck Fougeron : «La mer, on porte cela en soi»

Loïck Fougeron est mort hier, à 87 ans. C’est aussi un 13 février, en 1976, qu’il avait réussi à franchir le Horn sur Captain Browne, ketch acier de 12 mètres. Ce cap, c’était le but de sa vie de marin…
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  • Publié le : 14/02/2013 - 15:19

Loïc Fougeron et la maquette de Captain Browne IILoïck Fougeron chez lui, à Perpignan, en novembre 1999, derrière la maquette de Captain Browne II. C’est avec ce ketch en acier de 12 mètres et de 14 tonnes que Loïck Fougeron réussira à franchir le cap Horn, en 1976. «Là-bas, tu te sens sur une autre planète, fascinante, inexplicable. Là-bas, tu es vraiment seul.»Photo @ Laurent Charpentier

C’était au temps des voiliers en acier, de la navigation au sextant et des tours du monde de plus de dix mois par les trois caps. C’était le temps des aventuriers. C’était en 1968. Le 22 août, deux voiliers partent de Plymouth pour courir le Golden Globe, première course autour du monde en solitaire, sans escale. L’un est Joshua, de Bernard Moitessier. L’autre est Captain Browne, de Loïck Fougeron.

Alors âgé de 42 ans, Loïck a choisi d’armer l’ex-Hierro, le cotre en acier de 9,53 mètres (pour 6,6 tonnes !) d’Annie et Louis Van de Wiele. Hélas, après deux mois de mer, à l’entrée des 40e, le bateau est roulé par une lame. Fougeron est contraint à l’abandon.

Cet échec est un déclic. Le cap Horn devient son Graal. Un but aussi puissant et romantique que le combat pour la libération mené à 18 ans avec les FFI, puis dans l’armée d’Afrique. Né à Saint-Marc-sur-Mer, près de Saint-Nazaire, Loïck Fougeron a renoué avec la mer en partant vivre au Maroc après guerre. «Ma vieille passion, si longtemps étouffée se réveille, s’enflamme et s’installe sous ma peau. Jamais, non, plus jamais, rien ni personne ne me fera oublier le puissant appel du large et le doux murmure de la mer qui, sans cesse, monte en moi comme un cantique…» écrit-il en pensant à cette époque. Rencontré à Casablanca, le capitaine James Browne, vieux loup de mer américain, sera son père spirituel.

Le Horn, cap d’une vie de marin«Si près du cap Horn», «Rayon vert au cap Horn», les deux grands classiques écrits par Loïc Fougeron, traduisent bien sa volonté de marin d’aller là-bas, en bas du monde, doubler ce cap Dur. Photo @ Voiles et Voiliers Mais l’autre mentor de Loïck est Jean Lemasson, aventurier malouin, écrivain et poète. En 1954, les deux hommes traversent l’Atlantique à bord d’un canot de sauvetage converti en goélette. Au retour de cette première transat, Loïck est déterminé à armer un nouveau voilier. Il monte un commerce de vélomoteurs, le fait prospérer et réunit le capital suffisant à l’achat de Maylis, ketch de 19 mètres en bois construit en 1930. La vraie fortune de Fougeron est en fait dans ses mains. Tout seul, il fera de cette épave un vrai yacht. Lors d’une escale à Marseille, Bernard Moitessier est attiré par ce bateau inconnu qu’il croit tout neuf. Leur amitié est immédiate. «J’aimais sa spontanéité et son enthousiasme», se souvient Loïck. Ils vont naviguer ensemble et décider de se lancer côte à côte dans l’aventure du Golden Globe.

Le 27 août 1972, c’est à bord de Captain Browne II, un ketch de 12 mètres tout neuf, que Loïck Fougeron appareille de Lorient. Son but : le tour du monde sans escale par les trois caps, dont le Horn, bien sûr. Mais il n’est pas seul. Betty Blancquaert, hôtesse de l’air à la Sabena, a embarqué sans jamais avoir mis les pieds sur un bateau. «Elle voulait l’aventure, mais, avec le recul, je me dis que j’étais dingue d’embarquer une fille sans la moindre expérience ! Je veillais sur elle et n’aurais pas vécu si elle avait manœuvré avec moi.»

Les quarantièmes sont rudes et le bateau est un escargot. Le couple reste confiné pendant des mois dans une coque en acier, loin des îles de douceur et des cocotiers. A six jours du Horn, ils doivent mettre en fuite dans un furieux coup de vent. Nouvel abandon, le retour en France se fait via le canal de Panama. Amer, Loïck Fougeron décide quand même de repartir, une fois la caisse du bord renflouée. Son engagement est une quête, un voyage intérieur. Toujours vers le Horn.

Trois ans plus tard, il largue les amarres avec le même bateau, mais en solitaire. Cette fois, la route est franche, directe, évidente. Le 13 février 1976, Loïck Fougeron passe le cap Horn. Il a cinquante ans. «Une fois le cap dans le sillage, j’ai eu une impression de vide. J’avais accompli ce que je voulais faire et il n’y avait plus rien. C’était le but de ma vie.» Il n’est plus jamais reparti seul.

Loïck Fougeron et Roland JourdainRencontre. A quelques semaines du départ du Vendée Globe 2004, Roland Jourdain embarque Loïck Fougeron à bord de son 60 pieds Sill-Veolia. Jourdain : «Loïck ou d’autres, ils avaient un côté pionnier. Ils allaient vers quelque chose d’inconnu, dans la longueur, le parcours… Chapeau !»Photo @ Laurent Charpentier Après avoir vendu son bateau, Loïck a vécu entre mer et terre, partageant son temps entre la restauration de meubles dans le Périgord et des embarquements comme skipper professionnel, avec Anne, sa femme, rencontrée sur un voilier. Regard bleu et verve gourmande de conteur, Fougeron a toujours gardé un enthousiasme curieux pour les choses de la mer.

«La mer pour moi représente encore un espace de liberté. Et il y en a de moins en moins. Malheureusement, on la maltraite. Lors du dernier grand convoyage que nous avons fait avec Anne, des Etats-Unis à Marbella, nous sommes restés quatre jours encalminés. Il ne se passait pas une demi-heure sans qu’apparaissait un pneu de voiture ou des bouteilles en plastique. Mais si cet espace de liberté se salit, on peut encore s’y promener. Pas besoin d’aller vite, si tu aimes la mer, tu n’es pas pressé d’arriver ! Chaque fois que je suis rentré dans un port, j’étais heureux et en même temps un peu déçu : c’était une page qui se refermait.»

> Retrouvez ici le portrait vidéo de Loïck Fougeron sur notre site


> Les obsèques de Loïck auront lieu le vendredi 15 février à 11 heures, à Perpignan, en l’église Saint-Vincent-de-Paul. Conformément à ses souhaits, ses cendres seront dispersées dans les courreaux de Groix à une date qui n’est pas encore définie.
 

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Loïck Fougeron en dix dates

1926. Le 26 septembre, naissance à Saint-Marc-sur-Mer
1954. Première traversée de l’Atlantique sur Nausicaa, canot de sauvetage transformé en goélette
1958. Achat de Maylis, ketch de 19 mètres en bois
1968. Le 22 août, départ de Plymouth à bord de Captain Browne (ex-Hierro), pour le Golden Globe
1970. Le 20 juillet, mise à l’eau de Captain Browne, ketch de 12 mètres en acier
1972. Le 27 août, deuxième départ
1975. Le 11 octobre, troisième départ
1976. Le 13 février, franchit le cap Horn
1981-1985. Skipper d’un voilier de 23 mètres avec Anne, sa compagne
2013. Le 13 février, victime de complications hépatiques liées à un myélome de la moelle osseuse, il décède à Perpignan, où il s’était installé avec Anne en 1988.


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Pour en savoir plus

- Les deux (bons !) livres de Loïck Fougeron, «Si près du cap Horn» et «Rayon vert au cap Horn», sont toujours disponibles aux Éditions MDV/Maîtres Du Vent.
- «L’homme des hautes latitudes», article paru dans Voiles et Voiliers n°351 (mai 2000).
- «Mémoires du cap Horn», documentaire de 28 minutes consacré à Loïck Fougeron. Réalisé par Laurent Charpentier, il est visible ici
- «Men Glaz», par Jean Lemasson, l’un des plus remarquables livres de mer, réédité chez MDV/Maîtres du Vent.

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    • Bien triste d'apprendre sa disparition! Je me suis régalé en lisant,comme beaucoup, ses récits! Effectivement, c'était quelqu'un de passionnant à écouter et ce sera un plaisir de revoir le reportage que vous aviez fait sur lui sur le 60 pieds de Bilou. Bon vent la haut en tout cas!... G.P. - Larmor - Plage.

      Ajouté par eugene le 14/02/2013 - 20:21