Le dernier livre d'Ellen MacArthur vient de paraître en Angleterre. C'est un volumineux ouvrage qui concrétise un changement d'image savamment orchestré par la jeune navigatrice anglaise. Portrait d'Ellen dans des habits (trop ?) neufs d'écolo militante, qui a lancé sa propre Fondation voici deux jours..
Note :
Si Ellen MacArthur continue aujourd'hui de courir la planète, ce n'est pas à bord de voiliers pour gagner des courses, mais pour promouvoir ses convictions écologiques, comme ici dans le Grand Sud, au milieu des albatros menacés.
Photo © Isaac Forster (DPPI)
Après une série d'interviewes bien ciblées dans la presse anglaise, le dernier livre d'Ellen MacArthur, <Full Circle, My life and journey> paraît le 2 septembre outre-Manche. Gros tirage, gros battage : la navigatrice se lance dès la semaine suivante dans une tournée de conférences, remplissant des théâtres à Londres et en province (15 livres l'entrée, soit 18 euros quand même !), signant ses livres à tour de bras à la sortie (ajoutez 20 livres, 24 euros).
Le livre, dont j'ai eu le manuscrit original en mains il y a quelques semaines - l'éditeur français n'est pas encore révélé -, est édité par Michael Joseph Ltd, par ailleurs éditeur de Primo Levi, James Baldwin, Alison Lurie, Roal Dahl ou C.S. Forrester. On comprendra d'emblée qu'Ellen Mac Arthur ne s'inscrit pas exactement dans la même lignée. Il s'agit d'un livre de témoignage sans effet de style.
Le titre de l'ouvrage, <Full Circle> peut se traduire par <Retour aux sources> (to come full circle : revenir à son point de départ, boucler la boucle en quelque sorte). Son sous-titre <My life and journey> désigne <ma vie et mon itinéraire>. <Journey> ici employé au singulier induit que c'est aussi d'un voyage intérieur qu'Ellen MacArthur entend nous entretenir à travers diverses expériences. Voici donc Ellen, sa vie, son oeuvre, pourtant déjà beaucoup exposées, racontées, y compris dans d'autres ouvrages aux tirages vertigineux.
Une lourde autobiographie, de multiples sujets
Attention, c'est du lourd ! Plus de 400 pages pour l'édition anglaise, cela qui laisse d'emblée soupçonner que la navigatrice n'a pas appris la concision depuis son premier opus, <Du vent dans les rêves> (Editions XO, 2002), qui présentait un volume équivalent. On se rappelle que ce livre obtint un succès spectaculaire en dépit de sa médiocre traduction française.
Après avoir sillonné - si vite !- la planète en mono et multicoque, Ellen veut aujourd'hui en défendre l'avenir.
Photo © Billy Black (DPPI)
<Full Circle> est une autobiographie extraordinairement détaillée qui relate les dix dernières années de la vie d'Ellen MacArthur, de sa place de seconde au Vendée Globe 2000-2001 jusqu'à aujourd'hui en passant par l'annonce de son retrait de la compétition en 2009.
Cela représente dix ans d'aventure et d'expériences personnelles de 25 à 35 ans, la narration de multiples événements d'une vie de navigatrice menée tambour battant pour finir par un récent engagement militant pour la préservation de l'environnement et des ressources naturelles.
Aucun changement de voile ne vous sera épargné !
Le récit est linéaire, chronologique et épargne peu de détails au lecteur avec deux thèmes qui se juxtaposent et s'entrelacent : récits de course ou de records d'une part, réflexions et souvenirs plus personnels de l'autre. Dans ce dernier thème, on a parfois le sentiment de lire in extenso le journal personnel d'Ellen, ce qui est souvent intéressant... mais parfois un peu long.
Ellen raconte tout - ou du moins semble tout raconter, ce qui s'inscrit totalement dans l'air du temps - et l'itinéraire est si dense qu'on a souvent l'impression qu'il y a plusieurs livres en un seul. Rien ne nous est épargné des récits de sa route du Rhum 2002, de sa Transat Jacques Vabre 2003, de sa première tentative de record autour du monde en équipage qui se solde par un démâtage dans le grand Sud, de son record autour du monde en solitaire de 2005, saisissant récit de 76 feuillets qui constitue un temps fort du livre (déjà raconté ailleurs, dans <Seule autour du monde en 71 jours>, Arthaud, 2006, excellente traduction d'Olivier Pérétié, cette fois). Vient ensuite une ultime Transat Jacques Vabre... ouf, n'en jetez plus, nos cirés sont trempés !
Même s'il y a d'excellents moments, on sort épuisé de ce tourbillon de navigations qui constitue le fond du livre.
Ellen, malgré sa courte carrière, a tant donné, tant couru, tant navigué, qu'elle a engrangé des souvenirs innombrables. Comme ici, avec Roland Jourdain, peu avant le départ de la Transat Jacques Vabre 2005.
Photo © Thierry Martinez (Sea & Co)
Entre ces récits, Ellen évoque à plaisir sa famille, ses parents (merveilleux !), son enfance rurale (pauvre mais honnête !), revient sur ses premières expériences (pour ceux qui n'auraient pas lu son premier livre !), ses engagements pour faire naviguer des enfants atteints de cancer et de leucémie. La navigatrice évoque avec tact et franchise ses amours heureuses et malheureuses jusqu'à la rencontre de son compagnon actuel, sujet qui fit l'objet de spéculations fangeuses de la presse anglaise, mais n'eurent aucun écho en France. Rien de bien croustillant d'ailleurs, tout cela est bien sage, bien classique, bien actuel et la gentille Ellen finit par construire avec son compagnon un cottage sur l'île de Wight avec l'inévitable chien qui gambade sur la pelouse. Nous avons d'ailleurs droit à moult détails sur la façon dont ils défrichent, curent la mare aux canards et construisent leur garage, qui ne constituent peut-être pas les pages le plus indispensables du livre.
Une charmante parenthèse et une nouvelle vocation
Vient ensuite un charmant et <so British> récit de voyage de couple en canoë (avec le chien !) sur les rivières et canaux d'Angleterre, à patauger dans la boue aux escales, dormir sous la tente et découvrir le <vrai> pays de l'intérieur. On imagine peu de navigateurs français du calibre d'Ellen se livrer à ce genre d'exercice et cet excellent moment mériterait de faire l'objet d'un tiré à part.
Les deux derniers chapitres - on y arrive enfin !- sont consacrés à la <conversion> d'Ellen à la cause de l'écologie. La rencontre de Nicolas Hulot (tiens...) lui inspire le montage de sa propre fondation et le tout s'achève par un plaidoyer pour la préservation de la planète, parfois illustré par les méthodes mises en oeuvre pour la construction de sa propre maison.
Que penser de ce livre ?
<Full Circle> est un ouvrage inégal fourmillant d'informations toutes mises au même niveau. Le livre souffre de cette non-hiérarchisation du discours, très répétitif en ce qui concerne les récits de navigations. La portée du témoignage, qui se voudrait dans son titre le récit d'une odyssée intérieure, en est de ce fait très affaiblie. Il a manqué à Ellen MacArthur un véritable <Editor> ou l'intervention d'un <ghost writer> qui l'aurait incité à retrancher au moins un tiers de la masse globale de son texte pour lui donner plus de cohésion et d'énergie. L'endurance du lecteur est parfois mise à l'épreuve par ce manque de concision.
Les plus...
Il y a néanmoins de très bons passages. Ellen est toujours sincère et souvent touchante avec une bonne précision dans l'expression de ses émotions. C'est d'ailleurs précisément ce qu'elle a à vendre ! Elle est en cela conforme à son image publique de femme énergique, saine et authentique, en cela il n'y a pas <tromperie sur la marchandise> vis-à-vis du lectorat. C'est à ce titre un auteur et une <héroïne féminine> de notre époque dont l'image tonique sort confirmée par ce nouveau livre.
Le récit de son record en solitaire autour du monde, où la navigatrice va au bout d'elle-même, point d'orgue de sa carrière qui lui valut d'être anoblie par la Reine, domine toutes les autres relations de courses... même si c'est du déjà lu. Dans cette navigation comme en d'autres circonstances, Ellen, démontre cette admirable qualité britannique qui est de ne jamais abandonner dans les pires moments. On ne peut que tirer son chapeau.
En revanche, on aimerait pouvoir ôter certains passages dont on se demande en quoi ils peuvent concerner le lecteur. Exemple parmi beaucoup d'autres : Ellen consacre sept feuillets (le double de longueur de cette présente chronique) à l'opération de la patte de son premier chien, animal caractériel qu'elle se força à aimer malgré tout. A part de bonnes feuilles pour notre confrère <30 Millions d'amis>, que faire de cela ?
Conclusion - car il y a en fin de chaque chapitre cette agaçante manie de vouloir à tout prix rendre l'expérience significative - <ce chien m'a aidé à mieux comprendre les autres>. Ah...
Idem à la fin du voyage en canoë au coeur d'une Angleterre économiquement sinistrée : <Cela m'a révélé à quel point les choses changent vite !> Hum...
On touche là aux limites du livre : terriblement bien-pensant, très actuel dans son message qui tend à nous dire que le bien n'est pas mal, que le mal n'est pas bien et qu'il est vilain-vilain de ne pas songer aux générations futures en oubliant de protéger la planète.
Les buts...
Ne soyons pas naïfs, ce nouveau livre est aussi une opération tactique pour la jeune femme qui entend désormais se positionner en Nicolas Hulot britannique. Mais la conversion environnementale d'Ellen MacArthur étant assez récente, ses propos empruntés à d'autres ne sont guère marqués du sceau d'un raisonnement personnel. Pour l'heure, tout ce qu'elle expose en la matière a déjà été lu, entendu et vu ailleurs.
<Full Circle> a pour ambition avouée de positionner la navigatrice retraitée comme un fer de lance du lobby écologiste (elle ne manque d'ailleurs pas d'évoquer Peter Blake comme autre référence). Celle-ci a clairement conscience de sa forte image publique née de ses aventures nautiques hors normes et entend l'employer pour l'avenir. Sous contrat publicitaire avec Renault, elle nous donne aussi plusieurs pages sur l'excellence du centre de recherches du constructeur et les bienfaits de ses véhicules électriques, ce qui démontre qu'elle sait aussi très bien renvoyer l'ascenseur !
Lire ou ne pas lire ?
Ce livre très long (trop long) peut être comparé à une sorte de pudding qui recèle d'excellents moments (des réflexions pertinentes sur la gloire, le courage, l'aventure sur mer, des évocations touchantes mais pas nouvelles de la famille MacArthur) et des passages beaucoup plus besogneux, voire hors-sujet. Il en émerge malgré tout la confirmation d'une personnalité hors du commun, l'expression d'une énergie époustouflante qui aurait pu s'exprimer en moitié moins de pages avec plus d'efficacité.
Il se dégage de la lecture du livre d'Ellen un côté <chic fille> un peu daté, pas très original sur le fond, mais diaboliquement dans l'air du temps. Ellen n'est pas une intellectuelle, le raisonnement sur l'expérience prime chez elle sur la culture, ce qui rend au moins forts et clairs des messages médiatiquement calibrés... donc peu profonds. Le risque qu'elle encourt désormais, à force de prises de positions militantes qui ont cessé d'être contre-culturelles est de perdre une part de sa singularité pour entrer dans la grande cohorte des <militants du sympa> dénoncée par André Gluksman. L'époque est cruelle pour qui veut continuer à vivre médiatiquement, mais les atouts d'Ellen sont si forts que la nouvelle héroïne écolo ne court pas grand risque.
<Full Circle> est à ce titre un livre de transition qui annonce d'autres productions futures. Attendons-nous à de futurs manifestes et à des albums jeunesse du genre <Ma planète verte et bleue expliquée aux enfants>, à des films, des émissions de télé... Il nous faut sans doute des Ellen MacArthur, même en habits verts un peu trop neufs. On referme <Full Circle>, toujours admiratif, mais vaguement exténué. Il est à regretter qu'avec les qualités humaines de Dame Ellen et les ressources qu'on pouvait en tirer, ce gros livre ne soit pas un grand livre.
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Le site Internet de la toute récente Ellen MacArthur Foundation : www.ellenmacarthurfoundation.org
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