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Expo «Phares» au Musée de la Marine – Portrait

Ile Vierge : un phare Ouest de légende

Du haut de ses 82,50 mètres, le phare de l’île Vierge (Finistère) domine l’Europe. Edifié de 1897 à 1902 pour remplacer son prédécesseur de 1845, toujours debout, il fut gardienné jusqu’en octobre 2010, date de son automatisation. D’une grande valeur patrimoniale, classé au titre des Monuments historiques, le phare est aujourd’hui en pleine mutation. Portrait, alors que l’exposition «Phares» du Musée de la Marine se tiendra à partir du mois de mars.
  • Publié le : 08/02/2012 - 00:02

Les phares de l’île ViergeDeux tours surplombent l’île Vierge, l’une carrée, l’autre cylindrique. La première, haute de 33 mètres, date de 1845. La seconde, mise en service en 1902, culmine à 82,50 mètres – un record jamais égalé en Europe. Photo @ Yann Kersalé L"île Vierge, Finistère NordL’île Vierge est une petite île du Finistère Nord, située à environ un mille de la côte, au Nord-Est de l’entrée de L’Aber Wrac’h. Photo @ Google Maps 82,50 mètres, 397 marches. Les chiffres donnent le vertige. Implanté sur un petit bout de terre au ras de l’eau, au Nord de l’embouchure de l’Aber Wrac’h, le phare de l’île Vierge n’en est que plus impressionnant. Phare d’atterrissage pour les navires venant du large, il permet aussi le jalonnement sur la route côtière entre le chenal du Four et l'ile de Batz. Un repère précieux pour les marins, de jour comme de nuit – sa portée est de 27 milles.

Son prédécesseur, haut de 33 mètres, paraît bien frêle à côté. Il n’est plus en service, même si sa corne de brume est encore activée en cas de besoin.

 Une île, deux phares 

Il faut remonter au XIXe siècle pour comprendre pourquoi deux tours surplombent l’île Vierge. Tout commence en 1842, avec le lancement de l’édification d’un premier phare de 33 mètres, allumé le 15 août 1845. Mais sa portée de 18 milles est rapidement jugée insuffisante. Face à l’intensification du trafic maritime sur zone, la construction d’un second phare s’impose. Elle est autorisée par décision ministérielle en avril 1896.

Phare de l’île Vierge : le plan des façadesLes travaux d’édification du phare de l’île Vierge ont duré cinq ans, de 1897 à 1902, sans réelles difficultés majeures.Photo @ DIRM.NA.MO-Phares et Balises L’objectif pour les ingénieurs finistériens : «Augmenter le plus possible la portée géographique du phare de façon à le rendre plus visible à grande distance». D’où la volonté de construire un édifice imposant, aux objectifs pour le moins ambitieux : «La tour sera voisine de 75 mètres et sera supérieure à celle des phares les plus élevés et les plus hardis qui aient été construits jusqu'à ce jour».

En juin 1896, les ingénieurs Considère et Pigeaud présentent un premier projet. Mais il est jugé trop austère, comparé au phare d'Eckmühl (à Penmarc’h, Finistère) dont la construction est alors en train de s'achever, et qui a bénéficié d’un grand soin architectural. Considère soumet donc un nouveau plan, plus audacieux, approuvé le en avril 1897. Les travaux sont adjugés à l’entrepreneur brestois Gustave Corre.

Exceptionnel par sa hauteur, le projet de nouveau phare l’est aussi par les matériaux utilisés. Pour éviter la condensation et assainir la tour, il est prévu de recouvrir l’intérieur de la tour par 12 500 plaques d'opaline bleu azur provenant des manufactures Saint-Gobain. Une décoration intérieure soignée, donc. Les pierres de taille proviennent des carrières de Kersanton, dans la rade de Brest, tandis que la pierre de granit est extraite directement de l’ile.

La construction dure cinq ans, ponctuée par quelques imprévus somme toute logiques pour un projet d’une telle ampleur. Au début des travaux, le creusement des fondations révèle un sol particulièrement instable, mélange de sable et de morceaux de granit, rendant la construction d’une tour aussi haute impossible. Il faut donc combler cette veine instable avant d’entamer l’édification.

Autre accroc : l’approvisionnement en pierres de taille, l’entreprise Corre devant aussi en fournir pour le château de Trévarez que se fait construire un homme politique local, James de Kerjagu. Le chantier prend donc du retard, mais progresse. Les travaux s’achèvent en 1902. L’électrification est effectuée en 1956, l’automatisation en 2010.

L’intérieur du phare de l’Ile Vierge12 500 plaques d’opaline décorent le colimaçon du phare principal, dont il faut gravir près de 400 marches pour atteindre le sommet. (Cliquez pour agrandir).Photo @ Ecomusée de Plouguerneau    

 Le dernier phare en mer gardienné de Bretagne 

C’est donc récemment que les derniers gardiens ont remis les clés de la Vierge. Jusqu’en octobre 2010, ils assuraient une présence permanente et logeaient dans la plus petite tour. Parmi eux, Jean Malgorn, qui a veillé sur le phare pendant vingt-huit ans, de 1976 à 2004. Un record. Et des souvenirs à foison. Le plus marquant ? «Un jour de grosse houle, pendant que j’étais de quart, un bateau a loupé le chenal, puis a chaviré. A bord, dix enfants et cinq accompagnateurs. J’ai immédiatement contacté le CROSS-CORSEN et, par chance, un navire de la SNSM était dans les environs a et a pu secourir tout le monde. Sans prétention, ma présence au phare a permis de sauver quinze personnes ce jour-là». Et le natif d’Ouessant de raconter d’autres sauvetages, puis de déplorer l’automatisation généralisée des phares français.

Car comme la plupart des anciens gardiens, Jean Malgorn garde un profond attachement pour «son» phare. «C’était la vie rêvée. Après dix ou quinze jours à terre, je n’avais qu’un hâte : retourner au phare. Je reconnais qu’il faut être un peu fou et avoir les nerfs solides, mais c’est une vocation, un besoin. J’aimais par-dessus tout me lever là-bas le matin, m’occuper du phare et me balader seul sur l’île. J’avais même un élevage de cinquante moutons !»

A la retraite depuis 2004, Jean Malgorn ne cache pas une grande nostalgie de ses années passées sur l’île Vierge. «J’habite à trois kilomètres à vol d’oiseau et je vois le phare de mon jardin. Avant de me coucher, je vérifie qu’il est bien allumé – une forme de déformation professionnelle ! Ce phare, c’est toute ma vie. Il me manque».

A entendre Malgorn s’exprimer, on comprend mieux les enjeux liés au départ des gardiens, qui s’occupaient des phares avec passion.

L’île Vierge vue du cielEnviron 8 500 personnes découvrent chaque année le phare de l’île Vierge. Des visiteurs attirés par la hauteur exceptionnelle du phare, mais aussi par la beauté du site où il se dresse. Photo @ Phares et Balises/Brest      
 Un phare en pleine mutation 

Emblématique, l’édifice illustre en effet parfaitement les enjeux auxquels sont soumis les 150 phares français. «Le phare de l’île Vierge est un cas très intéressant de mutation», confirme Vincent Guigueno, chargé de mission Patrimoine des Phares à la Direction des Affaires maritimes – et Commissaire général de l’exposition «Phares» qui ouvrira ses portes en mars au Musée la Marine à Paris (lire son interview ici). «Les deux phares sont classés au titre des Monuments historiques. L'île et ses phares sont aussi transférables au Conservatoire du littoral, qui doit faire du site l'une de ses priorités».

Phare de l’île Vierge : le plan de la lanterneLa portée de la lanterne du phare de l’île Vierge est de 27 milles. Fragilisée par des infiltrations d’eau, la structure porteuse de la lanterne devrait faire l’objet de travaux à partir de 2013.Photo @ DIRM.NA.MO-Phares et Balises Du fait de son implantation sur une île, le grand phare n’est pas soumis directement aux assauts de la mer. Son état général est donc plutôt bon, même si des infiltrations d’eau fragilisent la structure porteuse de la lanterne – un problème également constaté au phare d'Eckmühl. Encore dans une phase de diagnostic, les agents des Phares et Balises devraient prochainement établir un programme précis de réparation. Les travaux ne débuteront pas avant 2013.

Quant à l’ancien bâtiment, des problèmes d’étanchéité rendent nécessaire une rénovation. Mais rien n’est prévu pour le moment. L’éventuel transfert au Conservatoire du littoral et le classement au titre de Monument historique changeront-ils la donne ? Difficile de répondre à ce stade.

Le phare de l’île Vierge connaît en tout cas une deuxième vie animée puisqu’il fait partie de la trentaine de bâtiments ouverts au public en France. Jusqu’à la fin des années 90, des visites tolérées par l’administration étaient proposées au bon vouloir des gardiens. Le relais a été pris par l’association Karreg Hir, qui gère l'écomusée de Plouguerneau et organise des visites guidées de la tour principale depuis 2002. Dans un contexte de fort engouement pour les phares, découvrir le plus haut d’Europe attire forcément. D’après Jacques Lalouer, président de Karreg Hir, 8 500 personnes se laissent tenter chaque année. «La plupart des visiteurs viennent d’abord pour la qualité du site, la taille du phare, la vue extraordinaire ; pas pour la fonction de signalisation maritime de l’édifice», précise-t-il.

Une fonction néanmoins essentielle pour les marins, sur une côte extrêmement déchiquetée, et donc dangereuse. Vincent Guigueno : «Je me souviens d'un court-circuit vers 4 heures du matin à bord d'un bateau de croisière pendant une traversée de la Manche qui avait mis en vrac toute l'électricité du bord. Grâce au phare, nous avons fait route sur l'île Vierge, tranquille...»

Une anecdote qui rappelle, s’il en était besoin, l’a nécessité de maintenir en l’état les grands phares – à commencer par le plus haut d’Europe.
 

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 La fiche d’identité du grand phare de l’Ile Vierge 
Coordonnées géographiques : 48°38’,40 N-04°34’,10 W
Age : 110 ans (1902)
Durée de construction : 5 ans (1897-1902)
Taille : 82,50 mètres (397 marches)
Hauteur de la focale : 75 mètres
Portée : 27 milles
Feu : feu éclair à éclats blancs réguliers, toutes les 5 secondes, à deux optiques jumelles.

Le site de l’Ecomusée de Plouguerneau est ici

L’affiche de l’expo «Phares» 2012 au Musée de la Marine Du 7 mars au 4 novembre, le Musée de la Marine proposera  une exposition sur les phares. Photo @ Musée de la Marine-SDR………..
 Expo «Phares» au Musée de la Marine à partir du 7 mars 

Une grande exposition spécifiquement consacrée aux phares sera proposée au Musée de la Marine, à Paris, du 7 mars au 14 novembre : histoire des phares, évolutions scientifiques et techniques, fonctionnement, découverte des hommes qui les ont conçus et servis, culture qu’ils engendrent…
Nous y reviendrons en détails dans un prochain article.

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