Actualité à la Hune

La rencontre inattendue (3)

Bougainville : « Je suis un marin, c’est-à-dire un menteur » (1/2)

Nous sommes le 29 août 1811 au 5 de la rue Percée, à deux pas de l’hôtel de Toulouse devenu il y a une dizaine d’années le siège de la Banque de France. Louis-Antoine de Bougainville nous reçoit dans sa chambre surchauffée. L’odeur y est exécrable. Le vieux monsieur ayant donné son nom à la superbe plante grimpante aux fragrances insipides est dans une souffrance proche de l’agonie. Dans ses propos flottent les souvenirs de Nouvelle-Cythère, de combats, d’honneurs, ceux qui feront entrer sa dépouille au Panthéon de Paris quelques mois plus tard.
  • Publié le : 26/07/2015 - 00:01

La première partie est à retrouver ici.

Rencontre inattendueArrivée de Bougainville à Tahiti à bord de La Boudeuse. D’un réalisme incroyable, les gouaches d’Albert Brenet (1903-2005) sont d’un impressionnisme étonnant dans leur exécution. Initié par Mathurin Méheut, Albert Brenet a été nommé peintre de la Marine en 1936.Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Merci Monsieur le Comte de nous recevoir. Puis-je ouvrir la fenêtre ?
Louis-Antoine de Bougainville :
Si vous préférez les miasmes de la rue…

Voilesetvoiliers.com : Votre vie est un véritable livre d’aventures. Comment a-t-elle débuté ?
Bougainville :
Initié aux sciences par Monsieur d’Alembert qui me mirent dans le cas de présenter à l’indulgence du public un ouvrage en deux parties sur la géométrie, le Traité de calcul intégral. J’ai également suivi des études de droit qui me conduisirent au métier d’avocat au Parlement de Paris. Ne souhaitant pas suivre les vœux de mon père, à sa mort, j’ai décidé d’entrer dans la carrière militaire. Je dois avoir 25 ans. Après un passage à l’ambassade de France à Londres, je suis devenu d’ailleurs membre de la Royal Society en janvier 1756, avant d’être envoyé au Canada comme aide de camp du général de Montcalm.

Voilesetvoiliers.com : Cette Nouvelle-France est devenue Nouvelle-Angleterre : un mauvais souvenir ?
Bougainville :
Nous sommes convenus de parler voile et surtout aventure, non ? Vous n’allez pas me rendre responsable de la capitulation de la France dans ces contrées au début de la guerre de Sept Ans tout de même ! Demandez plutôt à feu notre Roi bien aimé, vous qui semblez avoir des relations avec l’au-delà. Parlons voile, moussaillon !

Rencontre inattendueNé à Paris le 11 novembre 1729, mort à 81 ans le 31 août 1811 à Paris également. Grand officier de la Légion d’honneur Ordre royal et militaire de Saint-Louis Comte de l’Empire Ordre de Cincinnatus Portrait de Jean-Pierre Franque. Photo @ DRVoilesetvoiliers.com : Comment êtes-vous devenu marin donc ?
Bougainville :
Dans le mois de février 1764, la France avait commencé un établissement aux îles Malouines pour y installer des colons acadiens. J’étais alors capitaine de frégate et commandais deux vaisseaux, l’Aigle et le Sphinx. L’Espagne revendiqua ces îles, comme étant une dépendance du continent de l’Amérique méridionale ; et son droit ayant été reconnu par le roi Louis XV, allié de Charles III par le Pacte de Famille, je reçus l’ordre d’aller remettre notre établissement aux Espagnols par le Duc de Choiseul, alors secrétaire d’État à la Marine. Par la suite, je devais me rendre aux Indes Orientales, en traversant la mer du Sud entre les tropiques. Pour cette expédition, on me donna le commandement de la frégate La Boudeuse, de vingt-six canons de douze, et je devais être rejoint aux îles Malouines par la flûte L’Étoile, destinée à m’apporter les vivres nécessaires à notre longue navigation.

Voilesetvoiliers.com : Vous quittez ainsi Nantes le 5 novembre 1766…
Bougainville : Paimbœuf  exactement. Là où a été mis à l’eau la coque de la frégate La Méduse il y a un peu plus d’un an au chantier Crucy. J’ai ouïe dire d’ailleurs qu’un matelot, en voyant la figure de proue, aurait déclaré que sa mauvaise tête porterait malheur. Mais je m’égare. Où en étais-je… Oui ! Le vrai départ a eu lieu depuis la rade de Brest le mois suivant. Après de gros travaux sur La Boudeuse, entièrement recalfatée dans ses hauts, l’artillerie changée et surtout la mâture diminuée, nous avons donc commencé notre route vers le Rio de la Plata. Montevideo si vous préférez. Il y avait à bord onze officiers, trois volontaires et deux cent trois matelots. Les montagnes des "Maldonades" furent enfin aperçues par notre vigie le 30 janvier suivant. D’ailleurs, je tiens à signaler que l’hydrographe Jacques-Nicolas Bellin avait reproduit à l’époque nombre d’erreurs dans ses cartes. Deux goélettes amies espagnoles nous ravitaillèrent et nous accompagnèrent dans notre descente un mois plus tard. Après brumes épaisses ou furies du pampero (un vent froid déboulant des pampas de l’Argentine et de l’Uruguay, ndlr.), je pus livrer notre établissement des Malouines aux Espagnols le 1er avril.

Rencontre inattendueLe périple de ce « Tour du Monde » effectué par La Boudeuse et L’Étoile a débuté le 15 décembre 1766 depuis Brest pour s’achever le 16 mars 1769 à Saint-Malo. Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Et L’Étoile se trouve-t-elle avec vous ?
Bougainville : Non. Nous l’avons finalement retrouvée le 21 juin 1767 en revenant sur Rio de Janeiro où j’avais fixé à son commandant, M. de la Giraudais, un point de réunion dans le cas où des circonstances forcées l’empêcheraient de venir me trouver aux îles Malouines. L’Étoile m’apportait pour treize mois de vivres en salaison et boissons mais eût à peine pour cinquante jours de pain et de légumes à me remettre. Nous avons quitté le Brésil le 14 juillet. J’avais pris à mon bord Monsieur Veron, un jeune astronome devant s’occuper pendant le voyage des méthodes propres à calculer en mer la longitude. Le savant naturaliste Commerson restant à bord de la flûte. À la fin du mois, nous avons relâché à Montevideo. L’Étoile nous avait fait perdre beaucoup de chemin. Après quelques jours de navigation, elle faisait plus de sept pouces d’eau toutes les deux heures (20 cm, ndlr.), ce qui ne permettait pas de forcer de voiles. Suite à de nombreuses malfaçons, son radoub dura jusqu’au 21 octobre.

Voilesetvoiliers.com : Vous partez dès lors vers le détroit de Magellan ?
Bougainville :
Pas vraiment. Bien avant notre départ, nous avons appris que nous avions reçu des ordres d’Espagne pour arrêter tous les Jésuites et se saisir de tous leurs biens. Mais reprenons le récit de notre voyage, ces circonstances n’étant pas des plus intéressantes. Nous avons doublé le cap des Vierges le 2 décembre pour l’entrée dans le détroit. Notre progression, de baie en baie, a été difficile souvent contre des vents violents. L’aide des Patagons de cette Terre de Feu nous a été précieuse. Des Américains d’une bonne taille. Ce qu’ils ont de gigantesque, c’est leur énorme carrure, la grosseur de leur tête et l’épaisseur de leurs membres. Signe de bonne alimentation. Il nous a paru que leur langue est douce et rien n’annonce en eux un caractère féroce. Nous n’avons point vu leurs femmes. Lors de ce périple particulier, nous avons rencontré aussi d’autres sauvages. Petits, vilains, maigres et d’une puanteur insupportable. Leurs femmes sont hideuses. À terre, elles semblent chargées de toutes les corvées, même celles ayant des enfants à la mamelle. Bref, après plusieurs semaines, nous avons atteint la mer occidentale. Malgré toutes les difficultés que nous avons essuyées, je conseillerai toujours cette route à celle du cap Horn.

Vous pouvez appeler mon chambellan, j’ai soif !

Suite et fin de cette entretien à lire ici.