Actualité à la Hune

LA RENCONTRE INATTENDUE (6)

La Pérouse, de guerres en Pacifique (1/3)

Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, est l’un des officiers et explorateurs les plus reconnus de son époque. Guerroyant pendant presque trente ans au service de la Marine royale française, il est mandaté en 1785 par le roi Louis XVI pour diriger une expédition autour du monde. Voilesetvoiliers.com l’a croisé au printemps 1788, près de l’actuelle Sydney, quelques semaines avant la disparition corps et biens de ses deux navires, l’Astrolabe et la Boussole.
  • Publié le : 31/12/2015 - 00:01

La Pérouse Louis XVIConfirmé par le marquis de Castries, ministre de la Marine, Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, est nommé chef d’expédition autour du monde par le roi Louis XVI. Tableau de Nicolas-André Monsiau (1817). Château de Versailles.Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Monsieur le comte, merci de nous recevoir.
Jean-François de Galaup de La Pérouse : Je vous en prie, c’est un honneur de croiser un compatriote dans ces contrées lointaines.

Voilesetvoiliers.com : Avant de nous narrer pourquoi votre expédition composée des deux navires L’Astrolabe et la Boussole se trouve ici, nous aimerions connaître votre histoire.
La Pérouse : Si cela ne vous dérange pas, je vais faire en sorte de venir à l’essentiel. Même si résumer une vie est plutôt compliqué. Je me nomme Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse. Je vis le jour au manoir du Gô, à quelques encablures d’Albi, le 23 août 1741. Fruit de l’union entre Victor-Joseph de Galaup, écuyer et député aux États particuliers d’Albigeois, et Marguerite de Rességuier, fille du seigneur du Pouget. Je suis l’aîné d’une fratrie de onze enfants. Né dans les méandres du Tarn, j’ai découvert la mer à l’âge de 15 ans, en incorporant la compagnie des Gardes de la Marine de Brest. Encouragé en cela par l’un de mes parents, le marquis de Taffanel de la Jonquière. Il est de nos jours lieutenant général des armées royales. J’ai retrouvé dans ces terres de Bretagne un ami d’enfance, Armand de Saint-Félix, avec lequel nous avons embarqué sur le Célèbre.


Voilesetvoiliers.com : Nous sommes alors en pleine guerre de sept ans contre la perfide Albion, non ?
La Pérouse :
Perfide, comme tout ennemi. Et je suis entré de plain-pied dans le conflit après des passages en tant qu’enseigne sur quelques vaisseaux. En 1757, je suis attaché au service du chevalier de Ternay. Après deux campagnes au Canada, aux Antilles et des vicissitudes trop longues à raconter, je me retrouve à bord du Formidable. La Marine royale française n’est pas à l’époque très flamboyante. Trop dispersée sur tous les océans.
La Pérouse CardinauxLa bataille des Cardinaux, au large de Quiberon, est l’une des plus cuisantes défaites de la Marine royale française. Tableau de Nicholas Pocock (1812). National Maritime Museum, Londres. Photo @ DR

Mais, à ce moment-là, est fomentée une invasion de la Grande-Bretagne, entre autres par le duc de Choiseul. Vous savez : celui qui a déclaré au roi Louis XV - bien avant le traité de Paris de 1763 - que la Corse était plus utile à la France que le Canada. Honte à lui mais ne le répétez pas. Il n’empêche, ce projet insensé a mené la grandeur maritime de la France au ridicule. La bataille des Cardinaux, en baie de Quiberon, en a été l’assommoir. Menée par le vieil amiral de Conflans, bien mal secondé par ses divers commandants, elle a coûté la vie à au moins 2 500 de nos hommes et plusieurs vaisseaux ont été perdus.
Celui de 80 canons en deux batteries sur lequel je me trouvais, aura été le plus valeureux. Alors que notre chef d’escadre, Saint-André du Verger, venait de voir sa tête arrachée par un boulet, nous avons baissé pavillon à 16 heures en ce 20 novembre 1759. Une déroute pour la France ; un triomphe pour l’amiral anglais Hawke. Blessé, je suis fait prisonnier et me retrouve en Angleterre.

La Pérouse BusteBrillant officier de la Marine royale française, Jean-François de La Pérouse s’est illustré dans de nombreuses batailles. Il disparaîtra en 1788 alors brigadier des armées navales. Buste en bois. Photo @ Musée de la Marine de BrestVoilesetvoiliers.com : Votre carrière militaire se poursuit comment ?
La Pérouse :
Échangé rapidement, je croise à nouveau, au fil de mes affectations, Charles-Henri-Louis d’Arsac, le chevalier de Ternay. Je l’aimais comme un père. Avec sa division, j’ai participé à bord du Robuste à l’anéantissement des pêcheries britanniques de Terre-Neuve. J’embarque aussi sur un bâtiment de 74 canons dû "au don de vaisseaux".
Après la guerre de sept ans, le fameux Choiseul avait fait appel à la générosité du peuple de France pour reconstituer notre flotte. Dix-huit navires ont été ainsi financés jusqu’en 1768. Comme le
Marseillois, le Bretagne ou encore le Languedoc. Le mien, le Six Corps, avait été offert par les corporations de marchands de Paris. Passé enseigne de vaisseau début octobre1764, je fais du transport le long des côtes françaises plusieurs saisons et effectue une campagne à Saint-Domingue avec la Belle Poule. L’année suivante, en 1772, Arsac de Ternay fait appel à moi. Il vient d’être nommé gouverneur de l’Isle de France (Maurice) et de Bourbon.

Voilesetvoiliers.com : De bons souvenirs ?
La Pérouse : Oui, évidemment. J’y séjourne cinq années avec de nombreuses navigations dans la mer des Indes. Des moments merveilleux où j’ai rencontré celle qui est mon épouse aujourd’hui. Éléonore Broudou, fille d’un armateur nantais alors administrateur de l’hôpital de Saint-Louis. Un drame pour ma famille car elle n’était pas de sang noble. Mais passons !
Je prends de l’expérience et surtout du galon en tant qu’officier. De retour en France, les hostilités reprennent avec la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Je suis affecté à mon premier commandement à bord de l’Amazone. Et je prends ainsi part à la bataille de la Grenade sous les ordres du vice-amiral d’Estaing. Nous infligeons au vice-amiral britannique John Byron, en ce début juillet 1779, une cuisante défaite. Après notre humiliation dix ans plus tôt, ce combat naval remporté était le plus important pour notre royauté face aux Anglais depuis la bataille du cap Béveziers de 1690. 

La Pérouse GrenadeUn des grands moments de la Marine royale française, la bataille de Grenade. Même si les forces en présence n’étaient pas nombreuses, elle a redoré le blason de la France dix après le camouflet des Cardinaux. Tableau de Jean-François Hue (1751-1823). Musée national de la Marine. Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Votre notoriété s’étoffe ?
La Pérouse :
Je fais mon métier. Quelques mois plus tard, je prends le commandement de l’Astrée. Le 31 juillet 1781, près des côtes de la Nouvelle-Angleterre, en compagnie de Latouche-Tréville, maître à bord de l’Hermione, nous mettons en déroute un convoi de dix-huit bateaux marchands britanniques en dominant leurs navires de protection. Nous en capturons deux d’ailleurs.
Puis ce fut des moments moins glorieux. Surtout notre défaite aux Saintes face à l’amiral Rodney l’année suivante. Notre armada menée par l’amiral de Grasse accompagnait une flotte de plus d’une centaine de navires de transport pour envahir la Jamaïque. Ce combat est une catastrophe et annonce la disgrâce pour de Grasse, jusque-là héros de la guerre d’indépendance des Etats-Unis avec ses victoires aux batailles de la Chesapeake et de Yorktown. Pour cette dernière, un certain marquis de La Fayette en a récupéré les lauriers en France alors qu’il n’a joué qu’un rôle mineur dans ce succès…

Passons, nous ne somme pas là pour parler de billevesées !

La Pérouse YorktownEn organisant le blocus de Yorktown, l’amiral français de Grasse fut l’un des principaux artisans de la victoire contre les forces anglaises lors de la guerre d’indépendance des États-Unis. Photo @ DR

Voilesetvoiliers.com : Nous en arrivons ainsi à votre nomination comme chef d’expédition autour du monde pour le compte du roi ?
La Pérouse :
Vous avez raison, parlons de choses plus enthousiasmantes. En revanche, cette température et ce laïus que vous m’imposez me donnent grand soif. Un petit entracte ?

Deuxième partie de cet entretien à retrouver ici.