Actualité à la Hune

Le Défi Intégration, un récit, un album

«Libertalia, le message du piment rouge», par Gérard Janichon

Fin 2010, le 50 pieds Défi Intégration emporta, de Lorient à l'île Maurice, un équipage mixte composé de valides et de handicapés. 10 500 milles et 68 jours d'une histoire originale et forte. Relaté par Gérard Janichon, le détaille toute l'aventure - concevoir un bateau spécialement adapté, composer un équipage stable... soit quatre ans d'implication pour aboutir à deux mois de navigation sur une route qui n'est pas de tout repos ! Récit sans fard ni fausse pudeur.

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  • Publié le : 30/03/2011 - 00:06

Jolokia-Défi Intégration à son arrivée à Maurice Un beau récit, un album touchant, mais moins convaincant. Peut-être aurait-il fallu dès le départ marier les deux ? Photo © D.R. Relaté par Gérard Janichon, le <message du piment rouge> détaille l'aventure du 50 pieds Défi Intégration qui emporta fin 2010, de Lorient à l'île Maurice, un équipage mixte composé de valides et de handicapés. Lancée par Eric Bellion, ancien du voilier Kifouine, le but était d'établir un temps de référence pour cette navigation sans escale sur la route de la Compagnie des Indes et de contribuer à une nouvelle vision des rapports avec le handicap.

En l'occurrence, cela a signifié concevoir un bateau spécialement adapté, composer un équipage stable... soit quatre ans d'implication pour aboutir à deux mois de navigation sur une route qui n'est pas de tout repos. Les curieux n'auront qu'à lire les premiers chapitres du <Voyage l'île de France> de Bernardin de Saint-Pierre (1773) pour se persuader de la difficulté du trajet ! Au passage, le récit nous rappelle discrètement que le succès des grandes navigations, aujourd'hui comme hier, résident d'abord dans une anticipation méticuleuse.

Six équipiers, quatre valides et deux handicapés, forment au bout du compte un équipage très équilibré, noyau dur accroché à son rêve parvenant à mobiliser sponsors et médias de gros calibres avec une rare maestria. Publié au lendemain même de la conclusion de l'aventure, l'exercice était difficile tant la surabondance des récits de mer a de nos jours banalisé ce type de livres.

Libertalia, le message du piment rouge, double-page 3 Valides ou handicapés, les mêmes cirés, les mêmes embruns, les mêmes joies, les mêmes peurs... Photo © D.R. Gérard Janichon, septième membre d'équipage resté à terre pour écrire ce texte au jour le jour, s'en tire magnifiquement. Présentés avec profondeur, beaucoup d'empathie et de sensibilité, les portraits de chacun sont fouillés et analysés avec un recul plein d'humanité. Les relations parfois difficiles des différents membres d'équipage pendant la préparation, les coups durs, les défections, les moments de découragement sont évoqués avec tact et finesse. La dimension humaine du défi en sort privilégiée et le texte de cette aventure dégage une énergie peu commune.

En revanche, l'album-photos qui accompagne le récit appelle des réserves. Les images qui n'ont franchement rien d'extraordinaire nous rappellent qu'il ne s'agit que de deux mois de navigation, travail forcément hâtif qui ne justifie pas le prix de l'ensemble récit-album, l'un et l'autre ne pouvant être vendus séparément.

Libertalia, le message du piment rouge, double-page 2 68 jours pour rallier Lorient à l'île Maurice sur un 50 pieds Open : équipage mixte ne veut pas dire équipage lent ou incompétent ! Photo © D.R. On peut regretter une telle politique marketing qui risque bel et bien de plomber les ventes de ce récit qui, avec beaucoup d'esprit, aboutit à Maurice où les personnes handicapées sont judicieusement dénommées <personnes autrement capables>. Ce livre, honnête relation de rapports humains complexes où la mer contraint chacun à des positions claires et de franches remises en cause, est animé par la philosophie très personnelle de Gérard Janichon, héritée d'une longue vie de bourlingue et d'écriture.

On lira également avec beaucoup d'intérêt l'appendice technique détaillant les emménagements spécifiques du bateau dont l'aventure doit se poursuivre par de nouvelles expéditions maritimes valides-handicapés.

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<Libertalia, Le message du piment rouge>, par Gérard Janichon,
150 x 245 mm, 235 pages, et album <Défi Intégration, une bande de bras cassés sur la Route des épices>, 304 x 245 mm, 120 pages.
L'ensemble, 39 euros.


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EXTRAITS CHOISIS

<En me présentant le Défi, tout le monde m'avait mis en garde : il ne s'agit pas d'un projet sur le handicap, mais d'une histoire de mer où il se trouve que la moitié de l'équipage est constituée de valides et l'autre moitié de handicapés. C'est une réalité. Je m'aperçus rapidement qu'il existait une autre réalité qui justement, rendait le projet plus intéressant qu'un autre : la promiscuité. Je ne parle pas de mixité, à mes yeux la question de la mixité sociale valides-handicapés ne se pose même pas (ou ne devrait pas se poser), je parle de la promiscuité intime et obligée sur un bateau. Voilà une réalité environnementale intéressante, démonstrative et fondatrice. C'est elle qui rend l'expérience si intéressante. Si on excepte une capsule spatiale, où peut-on trouver davantage de promiscuité que sur un petit voilier ? Et si ce voilier est un bateau de course en recherche de performance, l'expérience devient extrême.> ( p.125-126)

(...)

Libertalia, le message du piment rouge, double-page 1 Le monde, un bateau, une traversée, un équipage pas comme les autres - une histoire forte. Photo © D.R. <En matière de handicap, la société n'a pas seulement à intégrer - cela est la partie émergée de l'iceberg -, elle a à se montrer intelligente, c'est à dire s'adapter. Un jour, Raphaëlle, abeille besogneuse dans la ruche du Défi, avait lancé une boutade :
- Ce n'est plus le Défi Intégration, c'est devenu le Défi Adaptation !

<C'est en effet le premier pas à franchir avant celui de l'intégration, et l'adaptation ne se situe probablement pas dans la compassion sans exigences. Dès notre arrivée, l'île Maurice nous offrit, comme cadeau de bienvenue, une nuance fine et imagée, là-bas on parle rarement de "personnes handicapées", mais de "personnes autrement capables". Tout est dit.

<La réflexion se poursuivra-t-elle avec Eric Bellion, grand initiateur de toute cette affaire ?
Pas sûr : "La première page du Défi Intégration, celle qui me concernait, se referme. Il faut savoir laisser partir son enfant pour le voir s'épanouir ailleurs. D'autres vont désormais prendre le relais pour faire progresser cette idée, mais aussi la faire évoluer, j'espère. Pendant quatre ans, le Défi Intégration a fait partie de ma vie. Je lui ai beaucoup consacré, trop peut-être. (...)

La réussite de notre navigation ne peut cacher que le chemin pour y arriver a été difficile. J'ai souffert humainement et provoqué aussi des blessures à l'âme, tant la communication entre personnes valides et personnes handicapées peut parfois être complexe, voire douloureuse. Selon moi, des sentiments comme la pitié, l'injustice, la jalousie, l'égocentrisme empoisonnent les relations humaines déjà complexes à la base. Toutes les personnes handicapées souhaitent tisser des relations d'égal à égal avec les valides, toutes souhaitent s'intégrer. Mais toutes ne sont pas prêtes aux mêmes sacrifices pour y arriver.

Certaines refusent le passe-droit, d'autres le réclament. Certaines ne souhaitent pas qu'on les considère comme handicapées, d'autres avancent leur état physique comme une part de leur identité. Certaines cherchent à tout prix à contrebalancer une incapacité par une autre faculté et ainsi avoir une valeur ajoutée, d'autres font leur maximum pour qu'on les accepte comme elles sont.

Du côté des valides, il me semble que nous ne savons pas nous comporter normalement avec une personne handicapée. J'avais pourtant une bonne expérience avec Kifouine et je me suis néanmoins retrouvé dans des situations où il m'a été impossible par exemple de faire respecter la même règle à tous, handicapés ou valides. J'ai parfois voulu trouver des solutions, aménager là où il ne fallait pas transiger, responsabiliser à outrance. Et par voie de conséquence, je suis resté inflexible sur des aspects qui n'en valaient pas la peine et qui ont provoqué des incompréhensions. Monter une équipe est déjà un défi en soi. J'avoue qu'avoir voulu y insérer la notion de handicap a rendu l'exercice épuisant. Et pourtant, quel bonheur quand ça marche ! Ces deux mois de navigation ont été un régal de bout en bout. Quelle expérience passionnante de mettre en place un équipage en essayant de tirer la meilleure partie des faiblesses et des forces de chacun ! Quand chacun essaye de donner le maximum de ses capacités pour servir le groupe.

Je ne sais pas si le Défi Intégration est une réussite. Pour certains oui, pour d'autres non. Pour moi, c'est une expérimentation sociale avec ses échecs et ses succès, une expérience humaine indispensable menée avec sincérité et enthousiasme. Vivre ensemble est indispensable pour notre bonheur à tous. Nous nous devons d'essayer. Nous avons essayé."> (p. 218-220).

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