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CINÉMA

Le jour de mon retour

En 1968-1969, la première course autour du monde en solitaire, le Golden Globe, marquait les esprits comme jamais aucune autre course au large ne l’avait fait auparavant. Neuf marins au départ. Un seul – Robin Knox-Jonhston – à l’arrivée. Bernard Moitessier, vainqueur potentiel, qui décide de ne pas rallier l’arrivée et met le cap sur Tahiti. Et bien sûr, la dramatique supercherie de Donald Crowhurst qui entraînera sa disparition. C’est cette dernière et palpitante histoire que raconte par le détail Le jour de mon retour (titre original : The Mercy) film anglais réalisé par James March avec Colin Firth dans le rôle de Donald Crowhurst et Rachel Weisz dans celui de son épouse. Alors que les 50 ans du Golden Globe seront fêtés cette année – avec entre autres événements la Golden Globe Race, course hommage qui s’élancera des Sables-d’Olonne le 1er juillet prochain ou La Longue Route 2018 –, cette sortie tombe à pic pour rappeler la richesse de l’histoire de la course au large.
  • Publié le : 16/01/2018 - 16:12

Colin FirthPar son interprétation de Donald Crowhurst, Colin Firth porte un film dans lequel il s'est beaucoup investi.Photo @ DR
Cette histoire-là va au-delà des mots, au-delà des destins de marins. Acculé par ses créanciers, pris au piège de son orgueil, de ses ambitions et de ses rêves de notoriété, Donald Crowhurst – ingénieur en électronique dont l’expérience nautique se limite alors à quelques balades à la journée à bord de son petit voilier – s’était élancé en octobre 1968 dans une circumnavigation en course et en solitaire qui le dépassait.

Sur une idée de Sir Francis Chichester, tout juste de retour d’un mythique tour du monde en solo marqué par une escale à Sydney, le Sunday Times, journal du dimanche britannique, avait mis sur pied cet ultime défi. Neuf marins participèrent au Golden Globe, à charge pour eux de partir d’un port britannique entre le 1er juin et le 31 octobre 1968. Si le trophée majeur devait être remis au premier à revenir, un prix de £ 5 000  attendait le plus rapide.

Mais cette course majuscule imprima une marque tellement forte dans les esprits des marins qu’il fallut attendre vingt ans pour qu’elle soit relancée, sous la forme de l’actuel Vendée Globe.
Car ce qui se passa lors du Golden Globe ne donnait guère envie aux navigateurs d’y retourner. Et si seul Robin Knox-Johnston parvint à réaliser cet exploit à bord de son Suhaili après 313 jours de mer, l’épreuve fut marquée par le renoncement de Bernard Moitessier, qui préféra mettre le cap sur Tahiti plutôt que de gagner, mais aussi par les naufrages, les abandons sur blessure… et le mensonge de Crowhurst.

appareillage CrowhurstLes concurrents du Golden Globe pouvaient partir quand ils voulaient entre le 1er juin et le 31 octobre 1968. Totalement à court de préparation, Crowhurst appareille le dernier jour possible.Photo @ DR

Pris au piège d’une participation mal préparée, malgré un trimaran au potentiel certain, coincé autant par ses fanfaronnades que par le contrat inique signé avec son partenaire financier, cet amateur complet de 36 ans appareilla finalement à contrecœur avant une laborieuse et interminable descente de l’Atlantique. Percevant son incapacité et celle de son bateau à effectuer le tour du monde par les trois caps, Crowhurst se fait oublier, ne communique plus avec la terre, reste en Atlantique Sud et… s’invente une route idéale ! Un énorme mensonge dans lequel il s’enferme et qui le place en excellente position lorsqu’il donne de nouveau signe de vie lors de la remontée de l’Atlantique. Son exploit inventé génère un engouement tellement formidable qu’il met la pression sur Nigel Tetley, qui s’achemine vers la victoire. Et pour se défendre du pseudo-retour de Crowhurst, ce dernier cravache tant son bateau qu’il le détruit sous ses pieds.
Pris de son côté au piège de son mensonge, Crowhurst, incapable de se confier à quiconque, sombre peu à peu dans la folie. Son bateau vide sera retrouvé le 10 juillet 1969 avec, impeccablement rangés sur la table à cartes, notes, cartes et livres de bord attestant de sa supercherie.

 

Teignmouth ElectronLe vrai Teignmouth Electron retrouvé vide en Atlantique le 10 juillet 1969 par le navire postal britannique Picardy.Photo @ DR

Cette histoire, maintes fois racontée dans d’innombrables ouvrages, méticuleusement décryptée par deux journalistes de la BBC (L’étrange voyage de Donald Crowhurst par Hall et Tomalin, éditions Stock), romancée aussi dans d’autres à l’image du joli premier roman d’Isabelle Autissier (Seule la mer s’en souviendra, éditions Grasset)*, devenu opéra en 2015 à Londres (The strange last voyage of Donald Crowhurst, d’Aaron Holloway-Nahum et Peter Jones) est aussi la source de plusieurs films documentaires (le très réussi Deep Water par exemple) comme de fiction. Parmi ceux-ci, le déprimant Les Quarantièmes rugissants de Christian de Chalonge (1982), ou le passé inaperçu Crowhurst, réalisé par Simon Rumley, spécialiste des films d’horreur, sorti à l’automne 2017.

affiche the mercyS'il sortira le 7 mars en France, The Mercy - Le jour de mon retour en version française - sera visible dès le 9 février prochain en Grande-Bretagne. Photo @ DR

Le jour de mon retour se veut d’un autre tonneau. La réalisation a été confiée au Britannique James Marsh – auteur entre autres du très réussi Une merveilleuse histoire du temps, du Projet Nim, de Shadow Dancer… –, qui s’est entouré d’un joli casting avec Colin Firth dans le rôle de Donald Crowhurst, de Rachel Weisz, qui joue son incontournable épouse, ou encore de David Thewlis qui campe un attaché de presse truculent.
Tourné à Teignmouth même – ville du malheureux héros – et à Malte pour toutes les scènes de navigation, ce film bénéficie d‘une reconstitution très minutieuse, trop proprette et léchée peut-être, mais non sans un certain charme, de l’Angleterre des années soixante. Le bateau lui-même – le Teignmouth Electron, trimaran de 12 mètres sur plans Piver – est une réplique magnifiquement fidèle de celui de Crowhurst, tant dans ses lignes, équipements et emménagements.
Particulièrement investi dans son rôle, Colin Firth (bien que beaucoup plus âgé que le héros) campe avec justesse cet ingénieur incompris et ambitieux, plaisancier amateur qui se lance dans ce défi trop grand pour lui. Et il parvient à rendre avec maestria la progression de l’état psychologique de Crowhurst sombrant dans la folie, rongé par sa culpabilité, coincé par son mensonge et ses messages captieux avec la terre. «La seule beauté est la vérité» écrira-t-il avant de trouver le suicide – qui n’a jamais été prouvé même si tout le laisse penser – pour ultime délivrance.

Le jour de mon retourRachel Weisz compose une Clare Crowhurst convaincante et compatissante, bien qu'un peu dépassée par son mari.Photo @ DR

Le film aurait pu facilement s’arrêter là mais le réalisateur a voulu filer le mélo de manière un peu appuyée à coups de bons sentiments et de gros plans sur le joli visage (perdu) de Rachel Weisz.
Mais globalement la fidélité à la vraie histoire est une grande qualité de ce film et il faut bien connaître le dossier pour relever quelques arrangements avec la réalité, à l’image de l’appareillage de Crowhurst par grand beau temps alors qu’il était parti par une triste météo ou les détails de son escale en Argentine.

Le jour de mon retourColin Firth donne à Donald Crowhurst une dimension très humaine, rendant justice à ce personnage complexe.Photo @ DR

Comme la grande majorité des films de mer et de voile, les approximations nautiques existent – citons une nuit passée dans une tempête apocalyptique précédant un petit matin de grand soleil et de mer totalement plate, des configurations et réglages de voile rarement adaptés aux conditions, une mer sempiternellement belle, etc. Rien qui nuise au récit centré sur le seul Crowhurst.
On se laisse prendre par ce joli film bien troussé et dont Jacques Perrin, qui interprétait un Crowhurst français dans Les Quarantièmes rugissants, figure parmi les producteurs ! Un brin de folie aurait néanmoins été  bienvenu pour remuer cette production un poil sage et académique.

*On peut également mentionner l’hilarant roman de Jonathan Coe, La Vie très privée de Monsieur Sim, dont le personnage principal est obsédé par Crowhurst. L’ouvrage a été adapté pour le grand écran par Michel Leclerc, avec Jean-Pierre Bacri dans le rôle principal.

La bande-annonce :

Le jour de mon retour
 

Titre original : The Mercy
Réalisateur : James Marsh
Scénario : Scott Z. Burns
Acteurs principaux : Colin Firth (Donald Crowhurst), Rachel Weisz (Clare Crowhurst), David Thewlis (Rodney Hallworth), Ken Scott (Stanley Best), Simon McBurney (Sir Francis Chichester), etc.
Produit par Graham Broadbent, Pete Czernin, Scott Z. Burns, Nicolas Mauvernay, Jacques Perrin.
Société de productions : Blueprint Pictures en association avec Galatée Films 
Pays : Royaume-Uni
Genre : Drame biographique
Durée : 1 h 41
Sortie : 7 mars 2018