Actualité à la Hune

La rencontre inattendue (2)

My name is Cook, James Cook

  • Publié le : 30/04/2015 - 07:50

En quittant l’Angleterre en août 1768, James Cook alors âgé de quarante ans, vient de se voir confier sa première mission pour la couronne britannique. Découvrir un continent dans les mers du Sud. Presque dix années plus tard, alors qu’il en est à sa troisième circumnavigation sous les couleurs de la Royal Navy, nous l’avons rencontré aux îles Sandwich quelques heures avant qu’il ne soit tué par des indigènes.    

 

James Cook-EndeavourEndeavour était à l’origine une barge pour transporter le charbon : James Cook l’utilisa pour ses capacités à supporter la charge d’un long voyage et pour son tirant d’eau facilitant l’échouage.Photo @ DR

 

Voilesetvoiliers.com : Voilà près de dix ans que vous explorer le monde pour la couronne britannique. Comment est venue cette quête insatiable ?
James Cook
: Il est vrai que de par mes origines paysannes, je n’étais pas prédisposé à parcourir les océans. J’ai vu la mer seulement à l’âge de 17 ans. Je venais d’être pris en apprentissage chez un mercier habitant un petit port de pêche du North Yorkshire. N’étant pas doué apparemment pour le commerce, Monsieur Sanderson, que je ne remercierai jamais assez, m’a présenté aux frères Walker qui faisaient le commerce du charbon mais étaient avant tout armateurs. Me voilà donc pendant une dizaine d’années à faire du cabotage entre la rivière Tyne et Londres, ou en mer Baltique. Alors que l’on vient de me proposer le commandement du Friendship, je décide de m’engager dans la Royal Navy. Nous sommes en 1755. Le début de ce que vous appelez pompeusement ma quête. Pour vous le dire franchement, j’avais toujours souhaité dans mes rêves me rendre non seulement plus loin qu’un homme est allé avant moi, mais aussi loin que je crois possible à un homme d’aller.

 

Voilesetvoiliers.com : Votre premier long voyage débute en août 1768.
J.C.
: Effectivement. Durant ma formation militaire sur des bâtiments de Sa Majesté George III, avec entre autres ma participation à la guerre de Sept ans, j’avais pris goût à la cartographie. Une passion conjuguée avec l’astronomie, l’algèbre, la navigation et la trigonométrie. Mes travaux précis sur l’embouchure du fleuve Saint-Laurent et des côtes de Terre-Neuve ont impressionné les membres de la Royal Society. Ils me proposèrent donc une mission à bord du HMB Endeavour. Celle-ci consistait à explorer le Pacifique Sud pour y découvrir un hypothétique continent, la Terra Australis, et surtout, l’observation du transit de Vénus que nous devions faire depuis Tahiti. La taille de notre système solaire n’étant pas encore calculé avec précision à ce jour. En parlant de transit, excusez-moi mais il faut que je m’éclipse…

 

James Cook-StaithesStaithes, le petit port de pêche d’où a débuté la carrière magistrale de James Cook, l’un des plus grands explorateurs maritimes du 18ème siècle.Photo @ DR

 

Voilesetvoiliers.com : Parlez-nous de votre bateau, il se comporte comment ?
J.C. : Excusez-moi encore. Her Magesty Bark Endeavour est un trois- mâts carré de 368 tonneaux et long de 106 pieds. Il est construit en chêne, robuste donc ; il possède surtout une carène permettant les échouages à plat grâce à ses 3,60 m de tirant d’eau. A l’origine, il avait été conçu pour le transport du charbon. J’avais été formé sur ce type de navire dans la marine marchande comme je vous le disais et c’est pour cela que j’en avais préconisé l’achat par la Navy. Nous étions près d’une centaine à bord, officiers, scientifiques, hommes d’arme et équipage. Chacun sachant rester à sa place.

 

Voilesetvoiliers.com : La santé de votre équipage a toujours été une de vos préoccupations ?
J.C. : Lors de ce premier long parcours, nous étions partis avec dix-huit mois de vivres et nous n’avons pas rencontré beaucoup de cas de scorbut. Les hommes touchés par le symptôme ont d’ailleurs tous survécu. Tout ceci grâce en grande partie à la choucroute, aux tablettes de bouillon portatives, au malt et au citron. La choucroute était servie à l’équipage les jours de bœuf, le bouillon les jours maigres. Avec le malt, on faisait du moût. Le médecin en donnait à discrétion. Pour le chou fermenté, cela n’a pas été facile de le faire accepter. Vous connaissez le tempérament et les dispositions des marins en général. Quoique vous leur donniez qui sort de leurs habitudes, quand même ce serait pour leur plus grand bien, ça ne descend pas. Mais, du moment où ils voient leurs supérieurs attacher de la valeur à cette nourriture, elle devient la meilleure du monde et l’inventeur digne d’estime.

 

James CookJames Cook est né le 7 novembre 1728 et intègre la Royal Navy en 1755 : il enchaîne trois expéditions dans le Pacifique mais meurt en 1799 à Hawaï lors d’une bataille contre les indigènes. Photo @ Nathaniel Dance-Holland 1776Voilesetvoiliers.com : Revenons au premier périple s’il vous plaît.
J.C. : Nous étions passés par le cap Horn sans encombre pour rejoindre Tahiti et y effectuer les observations permettant le calcul de la distance de la terre au soleil. Nos calculs n’ont été que des approximations. Nous avons bien entendu fait l’exploration de cette grande île. Les naturels vivant à proximité du havre où nous étions, couverts de peintures selon la fantaisie de chacun, des peintures qu’ils nomment Tatou, avec les fesses noires qu’ils soient homme ou femme, nous expliquèrent que deux vaisseaux étaient passés par là un couple d’années plus tôt avec à leur tête un certain Toutiraso (Bougainville, ndlr.) Ces habitants ont été pourvus par la bienveillante nature de produits à profusion, allant du nécessaire au superflu. Fruits, patates douces, poissons et coquillages ont fait notre bonheur. Alors que nous allions quitter l’île après trois mois de présence, deux hommes ont déserté. Après moult palabres avec les indigènes pour qu’ils les retrouvent, les fuyards ont été repris. Avouant qu’ils s’étaient vivement attachés à deux jeunes filles, ils sont repartis avec nous après deux douzaines de coups de fouet chacun. Cela remet les idées en place, non ?

 

Voilesetvoiliers.com : Alors, ce continent, perdu ou trouvé ?
J.C. : Après Tahiti, notre voyage a écarté la plupart des arguments, sinon tous ceux qui ont été mis en avant par divers auteurs pour prouver qu’il doit exister un continent méridional. J’entends au Nord du quarantième Sud, car, pour ce qui peut être situé au Sud de cette latitude, je ne le sais pas. Nous ne vîmes rien si ce n’est peu de jours avant de découvrir la côte de la Nouvelle-Zélande. Je donne mon opinion librement et sans parti pris, nullement dans l’intention de décourager des tentatives futures.

 

TahitiVue de l’île de Tahiti dénommée Nouvelle-Cythère par Louis-Antoine de Bougainville en 1768 lors de son voyage autour du monde à bord de la Boudeuse, quelques mois avant la venue de James Cook.Photo @ Charles Routier de Romainville

 

Voilesetvoiliers.com : Vous découvrez alors de nouvelles terres ?
J.C. : Nous n’étions pas les premiers. Il y avait une population autochtone qui venait de je ne sais où. Et puis le navigateur hollandais Abel Tasman, les avait abordées vers 1642, je crois. Notre entreprise avec l’Endeavour, excusez le pléonasme, fut de cartographier entièrement les deux grandes îles séparées par un goulet de cinq lieues de large (Détroit de Cook, ndlr.). Cela nous a pris six mois ce tour de la Nouvelle-Zélande. Notre cartographie semble complète. Quant à ce que j’ai pu en juger du génie du peuple y résidant, il ne me semble pas du tout qu’il serait difficile pour des étrangers de former des établissements dans ces contrées. Les naturels paraissent être trop divisés entre eux pour s’unir dans la résistance.

 

Voilesetvoiliers.com : Le périple continue de quelle façon ?
J.C. : Il nous fallait rentrer en Angleterre. Par le cap Horn tout comme par le cap de Bonne-Espérance, cela était trop périlleux. Les conditions hivernales des mers du Sud s’annonçant. Nous résolûmes donc de revenir par la voie des Indes orientales. Et là, nous sommes arrivés après une route Nord sur les côtes de la Nouvelle-Hollande. Si je me souviens bien de mon carnet de bord, c’était aux alentours du 20 avril 1770. Poursuivant notre remontée le long de ces terres, par l’Est, nous nous sommes arrêtés dans une grande baie que j’appelai Port-Jackson (à l’une de ses extrémités se trouve de nos jours la ville de Sydney, ndlr.) Pendant quatre mois, nous avons longé ces rivages que j’ai nommé Nouvelle-Galles du Sud. Les côtes sont creusées de nombreux havres favorables mais le pays lui-même ne produit rien qui puisse devenir un objet de commerce. Néanmoins, ce côté Est n’est pas stérile et déshéritée comme la côte Ouest décrite par William Dampier au début du siècle.

 

La FavoriteComme nombre de navires des explorateurs de la fin du 18ème et du début du 19ème (ici la Favorite en 1831 commandée par l’enseigne de vaisseau Pâris, échouée au large de l’Inde), le capitaine Cook fut surpris par un récif de corail isolé le long de la côte Est de l’Australie…Photo @ DR

 

Voilesetvoiliers.com : Un peu plus tard, vous évitez le drame ?
J.C. : N’exagérons rien ! Vous connaissez le flegme des Britanniques. Nonobstant, le 11 juin, je dois avouer que nous avons eu quelques sueurs froides. Alors que nous longions la côte plutôt au large, avec vingt brasses de fond, peu avant 11 heures, le vaisseau heurta un récif de corail et se cala solidement. Comme nous étions échoués au plus fort de la marée haute, nous commençâmes à l’alléger en jetant par-dessus bord, canons, lest de fer et de pierre, futailles, etc. A mesure que la marée descendait, l’eau se mit à entrer à une telle vitesse que deux pompes suffisaient à peine à le vider. Heureusement, il y avait peu de vent. Je décidais alors le lendemain de risquer le tout pour le tout et de remettre le bâtiment à flot pour rejoindre la terre ferme. La plupart des hommes de l’équipage redoublèrent d’efforts pour pomper pendant que quelques autres furent employés à coudre de l’étoupe, de la laine, dans une voile pour aveugler la voie d’eau. Ce que vous Français appelez bonnette lardée a bien fonctionné. Pendant que la voile est sous le navire, l’étoupe est entraînée par l’eau et une partie entre avec elle dans le vaisseau et bouche partiellement le trou. Arrivés dans un havre (Cooktown de nos jours, ndlr.) nous avons pu constater les dégâts. Il y avait une ouverture sur quatre bordages. Le brion et une partie de la carène principale étaient aussi avariés. Pendant plus d’un mois, les charpentiers furent à l’ouvrage pendant que les forgerons travaillaient activement à faire des clous et des chevilles.

 

James Cook-LivreJames Cook a retracé avec une grande précision ses trois périples autour du monde avec moult détails sur les populations du Pacifique et sur la vie à bord d’Endeavour.Photo @ Voilesetvoiliers.com : Votre pérégrination peut alors continuer.
J.C. : Oui. Mais non sans mal. Il fallait s’extirper de ce labyrinthe de récifs et de brisants. Dans la détresse, nous n’avions d’autre recours que la Providence. Et celle-ci a été prépondérante pour trouver un passage entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Guinée (ce détroit avait été découvert par Luis Vàez de Torrès au début du XVIIe  siècle, ndlr.) Ensuite, nous avons cinglé vers le port de Batavia que nous avons abordé vers le 10 octobre. Là-bas, les Hollandais nous autorisèrent à réparer sur place l’Endeavour. Cela dura trois mois. Mais après avoir traversé toutes les fatigues et dangers du voyage avec gaité et vaillance, celles qui honorent toujours les marins britanniques, un mal a frappé l’équipage. La dysenterie. Avant de partir pour faire route vers le cap de Bonne-Espérance, elle avait eu raison de sept de nos hommes dont Toupia. Un tahitien avisé, raisonnable, habile mais obstiné et orgueilleux. Par la suite, pendant les deux mois et demi vers Le Cap, 37 des 91 hommes d’équipage partis depuis l’Angleterre moururent. Il est à souhaiter pour le bien de tous les marins et l’humanité en général, que l’on trouve un remède préventif contre cette maladie. Depuis la baie de la Table, nous avons navigué de conserve avec la flotte des Indes pour rejoindre Douvres le 12 juillet. Terme de ce premier périple. On fait une pause pour prendre l’air ?

 

Prochainement, la suite des propos libres recueillis par Serge Messager grâce à « James Cook - Relations de voyages autour du monde » aux Éditions La Découverte/Poche.