Dans le sillage d'une réalisation terrestre affichant une belle réussite depuis 2004, le nouveau projet OpenSeaMap d'une cartographie marine communautaire réalisée par les utilisateurs nous semble potentiellement à hauts risques. Mais dans un paysage numérique qui évolue à grande vitesse, son principal mérite sera peut-être de faire bouger les choses dans la politique tarifaire des données publiques...
Note :
OpenSeaMap est né en Allemagne et il est issu d'OpenStreetMap. Cela explique que les données soient actuellement beaucoup plus nombreuses à terre. Et qu'en mer, elles soient surtout concentrées dans ce pays pour l'instant.
Photo © Openseamap
L'esprit communautaire est dans l'air du temps. Au moins sur Internet. Wikipédia en est l'un des grands succès. Certains ont appliqué celui-ci à la cartographie, dans le sillage de ce que proposent notamment Google Earth et Google Maps. Ainsi est né, en 2004, OpenStreetMap, une carte du monde sous licence dite < libre >. Chacun a la possibilité de l'utiliser, de l'améliorer, de la distribuer ou de la décliner en travaux dérivés. Ce premier projet est d'ores et déjà une réussite.
OpenSeaMap se propose d'en être la branche maritime, à l'initiative de deux Allemands. Leur correspondant en France est Peio Elissalde, responsable d'une société de logiciels dédiés à la navigation et à la cartographie mais qui contribue au projet à titre personnel. Sur OpenSeaMap, notre pays est encore quasi vierge alors que le programme débute seulement aux niveaux européen et mondial.
Les instigateurs de ce < wiki > pensent que des particuliers bien équipés pourraient effectuer des sondages. En tant que spécialiste de la cartographie et de son histoire, cela nous paraît totalement utopique, extrêmement dangereux et même ridicule alors que les services hydrographiques disposent désormais de sondeurs multifaisceaux extraordinairement performants. Ils sont les seuls à pouvoir les mettre en oeuvre, comme les lasers aéroportés et nombre d'autres équipements sophistiqués. En outre, rares sont les plaisanciers travaillant en GPS différentiel et encore plus rares, voire inexistants, sont ceux qui disposent d'un GPS submétrique.
Comme tout grand projet < wiki >, OpenSeaMap vise une couverture mondiale. Cela aura notamment l'intérêt de fournir des données pour préparer une croisière lointaine... à condition de ne pas cliquer des waypoints sans les vérifier sur une carte officielle très détaillée avant de naviguer !
Photo © Openseamap
OpenSeaMap n'a d'ailleurs pas vocation à devenir une cartographie embarquée et il ne prétend pas se substituer à la cartographie marine officielle (en tout cas pas dans l'esprit du correspondant français du projet) même s'il en adopte la norme S57 de cartographie vectorielle et s'il garantit le géoréférencement en latitude/longitude dans le système géodésique WGS 84. Cependant, OpenSeaMap peut trouver sa raison d'être s'il s'agit de mettre en commun des informations autres que celles touchant aux fondamentaux de la carte que sont la géodésie, le géoréférencement, le trait de côte, la bathymétrie, le positionnement des dangers et du balisage...
Il y aurait ainsi à faire dans le domaine des équipements pour la plaisance ou dans le partage de photographies, même si cela existe déjà via Google ou des bases de données telles que celle intégrée à MaxSea Time Zero. La mise à jour des informations liées à ces services est également visée. Voire au balisage... mais ce serait alors un paradoxe, selon nous, puisque cette cartographie n'est pas destinée à être utilisée en navigation. Peio Elissalde propose même qu'OpenSeaMap puisse intégrer les données fournies par le Groupe d'avis aux navigateurs (GAN) que l'on trouve en téléchargement gratuit sur le site du SHOM.
Encore faudra-t-il que tout cela se fasse dans le respect du droit d'auteur de toute la documentation existante (publique ou non) et qu'on ne revive pas ici ce qui fit la fortune des actuels leaders étrangers de la cartographie marine électronique dans le monde, à savoir le pillage illégal, pendant des années, des données des services hydrographiques, en violation de leur copyright. Soit l'accaparement du bien commun au profit d'intérêts privés qui le revendent aujourd'hui fort cher. Cette dérive est normalement bien éloignée de l'esprit communautaire d'OpenSeaMap qui n'autorise pas ses collaborateurs à utiliser des données issues de sources protégées légalement contre la copie mais on voit mal comment cela peut être sérieusement contrôlé dans le détail !
Le programme démarrant seulement, la France est encore vierge - ou presque - de données maritimes. Avis aux amateurs !
Photo © Openseamap
Peio Elissalde souligne que l'Institut géographique national a publié en 2009 des comparaisons de données OpenStreetMap avec sa base de données Topo. Les résultats montrent des erreurs de positionnement de dix mètres au maximum du côté du < wiki >. Ce n'est pas si mal pour des amateurs, même passionnés. Ces dix mètres ne sont pas grand chose quand il s'agit de se balader à pied, à cheval ou en vélo.
Mais, comme le disait joliment Fleurieu, un grand spécialiste de la question au siècle des Lumières que nous citions dans notre livre À la mer comme au ciel, < on peut publier des cartes géographiques imparfaites sans compromettre la vie des hommes. Mais publier des cartes marines défectueuses, c'est tendre des pièges sur un grand chemin. > Autrement dit, la cartographie marine est la seule à être potentiellement une question de vie ou de mort. La problématique d'un plan de ville ou même d'une carte topographique n'est donc pas du tout la même.
On n'avait pas vu refleurir un tel projet particulier depuis... la fin du XVIIIe siècle, lorsque dans le sillage de L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, tout un chacun se flattait de science et de techniques, un tel s'improvisant auteur de cartes marines, tel autre mettant sur pied le balisage de sa baie. Après quelques naufrages retentissants et un léger parfum de scandale affairiste, l'État y avait remédié dare-dare en édictant un monopole de la production cartographique au profit du Dépôt des cartes et plans de la Marine.
Le trait de côte et la bathymétrie sont beaucoup trop délicats et techniques à lever pour être à la portée d'amateurs, fussent-ils très éclairés ! Restent les services et autres équipements à terre et éventuellement le balisage, comme ici.
Photo © Openseamap
Créé en 1720 et ancêtre de l'actuel Service hydrographique et océanographique de la Marine (SHOM), celui-ci était tout simplement le plus ancien service hydrographique du monde moderne. Le 5 octobre 1773, puis le 10 juin 1786, un arrêt du Conseil du roi réservait la production des documents nautiques au service public. Outre la tradition centralisatrice du pouvoir en France qui devait être renforcée par ce qu'on appelle encore le jacobinisme, issu de la Révolution française, cette volonté réaffirmée par Louis XVI était parfaitement logique tant il faut des moyens considérables pour lever sur le terrain des cartes marines fiables.
Encore aujourd'hui, seule la puissance publique en est capable, même si les données sont ensuite vendues contre des royalties à des sociétés privées, hier pour des cartes papier, aujourd'hui pour des cartes électroniques. Ce service public est financé par l'impôt et bien que la réforme des politiques budgétaires impose de plus en plus aux organismes de l'État de s'autofinancer - le SHOM est Établissement public national à caractère administratif (EPA) depuis le 1er janvier 2007 - il ne saurait être question d'exiger une réelle rentabilité au sens commercial du terme pour une activité qui relève de la sécurité, en matière militaire et civile.
Il n'en demeure pas moins que c'est le contribuable qui finance donc les documents nautiques... et qui les paie deux fois puisque les données sont payantes quel que soit le support, papier ou électronique. Tel est le cas dans la majorité des pays du monde à quelques exceptions près. Imités par d'autres, dont le Brésil et la Nouvelle-Zélande, les États-Unis constituent l'exemple le plus spectaculaire. La gigantesque National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) met gratuitement tous ses produits ou presque à disposition non seulement de ceux qui paient l'impôt dans ce pays mais aussi du reste du monde !
Créé en Allemagne, OpenSeaMap s'adresse à tous et propose une page d'accueil en de nombreuses langues, dont le français.
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Alors que d'autres collectivités et services de l'État pourraient également contribuer, à l'instar des directions départementales de l'équipement ou des ports autonomes, les instigateurs du projet OpenSeaMap espèrent beaucoup du nouveau statut du SHOM évoqué ci-dessus. Il n'est ainsi pas totalement exclu que sur certaines applications, des données soient mises en circulation pour les partenaires publics et privés souhaitant les valoriser, essentiellement hors navigation proprement dite, donc sans utiliser la projection de Mercator.
Car, dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, la croissance vertigineuse de compagnies très puissantes (à commencer par Google), la politique européenne d'ouverture des données... et les projets communautaires (celui-ci mais il en existe d'autres) accentuent la pression sur les États pour libérer l'accès gratuit aux données nautiques. Cette pression est en outre savamment entretenue par nombre de sociétés privées, des plus grandes aux plus petites. Elles y voient clairement le bénéfice qu'elles pourront en tirer, notamment sur Internet...
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