Actualité à la Hune

VOILES ET VOILIERS N° 545

A virer le Horn !

La rubrique «Ça vous est arrivé» de votre magazine Voiles et Voiliers actuellement en kiosque est consacré au démâtage de Faiaoahe. Mais avant cette fortune de mer, le sloop et son équipage avaient arrondi le cap Horn, dans le sillage de Bernard et Françoise Moitessier. C’est le passage de la vigie australe de l’Amérique du Sud que raconte ici le skipper, Rémy Guérin.
  • Publié le : 27/06/2016 - 11:50

 

Cap HornLe cap Horn : fantasme de si nombreux marins... Venant de Tahiti, ceux de Faiaoahe ont été le saluer.Photo @ Benoit Stichelbaut/sea&coLundi 11 janvier

Le 11 janvier 1966, Bernard Moitessier, en compagnie de son épouse Françoise, doublait le cap Horn à bord de Joshua. Ils avaient quitté Marseille en octobre 1963, fait escale aux Canaries, aux Antilles, à Panama, aux Galápagos, aux Marquises puis à Tahiti. Ils ont alors entrepris, fin 1965, de relier Tahiti à Alicante d’une traite par le cap Horn, à deux, ce que Bernard a présenté à son épouse comme étant «la route logique» pour rentrer. Vous êtes nombreux à savoir que c’est le chemin de Bernard Moitessier en 1963-1966 qui a inspiré la balade que nous sommes en train de réaliser puisque nous tentons la même route que Joshua, avec beaucoup plus de confort, de gastronomie et de technologie, et sur chaque étape un équipage de qualité joliment constitué ; j’aurais voulu être au Horn ce 11 janvier 2016 pour rendre hommage à Bernard Moitessier, cinquante ans après son passage, mais la météo (et nos options de route...) en a décidé autrement. Il nous reste en effet 377 milles à parcourir ; deux bonnes journées de mer. Mais l’essentiel consistait à vous rappeler cette date et à la commémorer à notre façon. Et se redire que «tout ce que l’homme a fait de beau et de bon, il l’a construit avec ses rêves».
La bonne nouvelle du jour, c'est qu'il ne pleut plus. La moins bonne, c’est que neige et grésil sous les grains se succèdent. La mer paraît chaude quand elle déferle.

A virer le Horn !Photo @ Equipage Faiaohe

Le vent devrait mollir un peu lors des vingt-quatre prochaines heures (35, 30, 25, 16 nœuds), puis le ventilateur se remettra en route pour les 48 heures à suivre, au-dessus des 35 nœuds avec rafales. Donc vraisemblablement un passage du Horn un peu sportif ?
Le sujet, c’est la houle : que fait une mer avec des vagues de 5 mètres lorsque les fonds passent de 4 000 à 200 mètres en si peu de temps ?

Tout va bien à bord. Nous sommes heureux ici, même si nous venons de quitter ce 58e sur lequel nous chevauchions depuis un moment et sur lequel l’Ouest défilait à grande vitesse ; 58e Sud auquel nous nous étions finalement attachés. A 23 heures 45 TU le 11 janvier 2016 : 57°54’S/77°03’W, toujours sous trinquette et morceau de yankee, faisant route par mer formée. Je tente une première ETA : Puerto Williams le 14 janvier.
David Bowie en boucle sur la Radio australe. Mes enfants, une grande étoile du rock est partie ; ce soir, maman vous fait écouter Heroes (surtout), Ashes to Ashes, Diamond Dogs, The Jean Genie, Starman et Rock'n Roll Suicide en boucle, autour d’une petite bougie blanche, vous penserez encore un peu plus à votre papa.

Mardi 12 janvier

Journée paisible, de 25 à 30 nœuds de Sud-Ouest, rafales à 35/40 dans la matinée, navigation à 130 degrés du vent apparent, configuration de voiles inchangée. Pas de pluie, pas de neige, pas de grêle, houle maîtrisée, pas de vagues qui s’invitent dans le bateau, pont raisonnablement sec. Pavillon chilien envoyé dans les barres de flèche en fin de matinée, pavillon national avec son étoile (merci Yves) à poste, guidon du YCF éclatant, et ce qui reste du pavillon breton (merci Jean) flottant depuis les Galápagos sous notre barre de flèche bâbord.
De plus en plus d'oiseaux : albatros évidemment, mais aussi un joli spécimen noir, envergure entre 1,5 et 2 mètres, avec une cocarde jaune au bout de chaque aile, non répertorié dans nos guides.
Ce midi : risotto aux cèpes et aux girolles (Jordan et Didier), Pont-l’Evêque affiné quatre semaines en baille à boutes avec son chutney de mangues (Didier et Rémy), crêpes (Stef).

A virer le Horn !Photo @ Equipage Faiaohe

Soleil et grand froid une partie de l’après-midi, quelques rafales qui font grimper l’anémomètre, bateau un peu rouleur. Veille VHF et radar.
Fatigue à peu près gérée, quelques arrangements quant aux horaires de prises de quart, belle solidarité de la part de ceux qui résistent mieux, gestes lents, difficulté à imaginer que nous pourrions doubler ce cap demain soir ou jeudi matin. En effet, à 19 heures ce jour, heure du bateau, il nous reste 177 milles à parcourir jusqu’au Horn, dans notre 70°, et donc moins de 120 milles jusqu’à l’entrée du Drake.
Je n’arrive pas à me dire que nous devrions voir la terre demain tellement nous sommes engagés depuis près d’un mois dans la gestion au quotidien d’un bateau qui navigue isolé, loin de tout, au milieu de cet océan trop grand pour être découvert en une seule vie en cavalant vers un cap trop lointain pour se l’imaginer là, devant l’étrave.

A virer le Horn !Photo @ Equipage Faiaohe

Et pourtant, il faut construire l’atterrissage et les options en fonction de la météo que nous trouverons demain et de l’heure à laquelle nous remonterons le plateau des «- 4 000» : quand tourner à gauche ? Quid d’un mouillage d’attente sous l'île L’Hermite ? D’un bout de nuit à Caleta Martial où il y aurait un coffre ? Et ensuite, longer les Wollaston (de jour ? de nuit ?) ; traverser Bahia Nassau, et enfin embouquer le Beagle, face au vent, entre Chili et Argentine qui ont dû se chamailler grave pour dessiner la frontière.
Donc, 28e jour de mer demain qui sera, comme tous les autres, différent du précédent et du suivant, à six dans 30 mètres carrés avec terrasse, sans un mot plus haut que l’autre, à suivre et anticiper le vent et la mer, 24 heures/24, proches de vous par le cœur et la pensée.
Par 57°13’ Sud et 72°02’ Ouest, couché de soleil austral, dans l’axe (derrière), lumière fantastique, pastels rares, pureté absolue de l’air. Et nous allons retrouver la Croix du Sud, perdue derrière les nuages depuis trop de nuits ; Croix du Sud qui a signé notre présence depuis quelques mois dans cet hémisphère à l’envers que nous avons tant aimés. La vie est belle.

A virer le Horn !Photo @ Equipage Faiaohe

Mercredi 13 janvier

Journal de bord du 29e jour de mer, par moins de 70° Ouest et sur le 56e Sud.

6 heures. Réveil, douche et rasage.

6 heures 30. Jus de carotte (poivre-curcuma), compote de pommes, café à la vanille de Huahine.

7 heures. Prise de notre quart avec Jean-Marie, 20 nœuds établis, petite bruine, ciel plombé, full yankee, à 150 degrés du vent apparent.

11 heures. Début de remontée du plateau océanique : les fonds vont remonter de - 4 000 à -200 mètres en 10 nautiques.

11 heures 50. «Terra, terra» ; c’est Jordan, à la barre, qui aperçoit Diego Ramirez, sous notre vent, à 15 milles environ. Confirmation au radar.

13 heures. Lunch par Astrid et Stef : salade de maïs (vinaigrette fantastique), gratin de coquillettes, pêches au sirop. On sent que le bateau manque de produits frais ; Bienveillance...

13 heures 45. Profondeur 128 mètres, nous sommes sur le plateau ! La remontée a été plutôt calme, c’était notre vraie crainte.

14 heures. Empannage (Astrid, Didier et Gladiator), nous sommes désormais bâbord amure, cap au Nord, à 48 milles du cap recherché. Vent mollissant, vitesse réduite à 6/7 nœuds sur le fonds.

14 heures 15. Eclaircie, soleil austral sur délavés de gris.

14 heures 30. Jean-Marie lance la cuisson de l’agneau de ce soir, sécurisation de la marmite.

A virer le Horn !Photo @ Equipage Faiaohe

15 heures 30. Grain au-dessus de 35 nœuds, Stef sur le pont, peur de rien.

16 heures 30. Dauphins, pas nombreux, pas longtemps.

17 heures 15. Les doudous au rappel dans le Drake.

A virer le Horn !Photo @ Equipage Faiaohe

18 heures. Diego hors de vue. Salut les concierges pacifiques du Horn, merci de nous avoir guidés de si loin.

18 heures 10. Solo de Lou Reed, Sweet Jane, sur radio Drake. Il a du talent ce DJ chilien, j'espère que c’est lui qui sera aux platines du Micalvi demain.

18 heures 15. Mail au MRCC chilien pour nous signaler ; pour l’instant, notre présence ne semble pas les passionner. Position 56°17'777 S-68°02'636 O, cap 30°, vitesse 6 nœuds sur le fonds ; vent 15-20 nœuds toujours de Sud-Ouest, mer peu agitée.

18 heures 30. «Terra, terra», c’est Jean-Marie qui aperçoit l’île L’Hermite, puis, légèrement dans son Est, l’île Horn. Belle pyramide, noire en effet. Nous y sommes !

A virer le Horn !Photo @ Equipage Faiaohe

19 heures. Empannage par Didier et Gladiator. Horn dans le 67°, faisons route directe. Vent Sud-Ouest 20 nœuds, mer raisonnable.

19 heures 15. Ça chauffe en cuisine, le Parmentier d’agneau amélioré sera servi dans quelques minutes.

A virer le Horn !Photo @ Equipage Faiaohe

21 heures. Séances photos, le Horn sous notre vent, dans notre Nord-Est, à 5 milles environ ; ça chauffe sur le pont.

21 heures 45. Empannage à 2 milles au vent du caillou, on se dit que ce n’est pas nécessaire d’aller plus près.

A virer le Horn !Photo @ Equipage Faiaohe

22 heures 30. Faiaoahe se trouve à la longitude 67°16'825 Ouest, point le plus austral de tous les continents. Corne de brume peut-être perceptible par les gardiens du phare là-haut. Embrassades empruntes d’émotions, délivrance après vingt-neuf jours de mer. Voilà, c’est fait, le Horn est maintenant derrière nous. Bollinger frappé, accompagné du dessert des enfants. Maintenant, il va falloir naviguer de nuit dans les cailloux. Rester concentrés. Comme le répète souvent Paul : «en mer, le danger, c’est la terre». Il nous faut maintenant rejoindre Puerto Williams, dans ce dédale de canaux et d’îlots.

A virer le Horn !Photo @ Equipage Faiaohe

(La suite de ce récit est à retrouver dans Voiles et Voiliers n°545 actuellement en kiosque.)