Actualité à la Hune

Archipel des Malouines

L’île Beauchêne, 206 000 albatros et moi, et moi, émois

On dirait le Sud... Oui, mais pas celui qui comble les amateurs de grandes croisières alizéennes. Le Grand Sud. Les 50e hurlants de l'Atlantique. Au Sud des Malouines, la petite île Beauchêne est exceptionnelle. Protégée, elle abrite 103 000 couples d'albatros. A bord de Golden Fleece, le voilier tout-terrain de Jérôme Poncet, je suis allée là-bas. Vacarme animal, fracas des vagues, kelp traître et hautes falaises. Une expédition dont je ne suis toujours pas revenue.

  • Publié le : 21/12/2010 - 05:59

Une solitude toute relative ! Céline, équipière d'un temps à bord de Golden Fleece, navigue souvent dans le Grand Sud. Elle convoit actuellement un 48 pieds de Nouvelle-Zélande à Ushuaia. Et embarquera sur la goélette d'exploration Tara comme cuistot-photographe dès le printemps prochain ! Photo © Céline Blanchard Décembre. Bientôt Noël. Pourtant, ici, c'est l'été - l'été austral. Et, pour l'instant, la saison porte bien son nom. Tant mieux : Port-Stanley, capitale des îles Malouines, est au coeur des 50e hurlants.

C'est là que j'embarque à bord du voilier de Jérôme Poncet, Golden Fleece, avec les membres d'une expédition scientifique. Jérôme - qui fut avec Gérard Janichon le co-skipper du célèbre cotre Damien, dans les années 70 - n'est pas là. Mais Dion, son fils aîné, réunit toutes les qualités de vigilance, de passion et d'ingéniosité pour mener à bien cette navigation sous les latitudes isolées de l'hémisphère Sud qu'il connaît si bien.

Malouines ou Falkland, un archipel sauvage Iles anglaises (Falkland) toujours réclamées par l'Argentine (Malvinas), les Malouines forment un archipel sauvage en plein Atlantique. Au Sud de l'archipel, au coeur des 50e, la petite île Beauchêne est un sanctuaire pour les albatros. (Cliquez sur les illustrations pour les agrandir). Photo © D.R. Après une traversée de nuit d'une rare douceur en Atlantique Sud, c'est au petit matin, par vent portant, grand-voile haute et sous le soleil, que nous découvrons les magnifiques falaises de la côte Est de l'île Beauchêne.

Ce caillou inhabité, planté par 52°53'11''S et 59°12'13''W, fut découvert en 1701 par le navigateur français Jacques-Gouin de Beauchêne - et nommée d'après lui. Elle s'allonge sur un mille et demi du Nord au Sud alors que sa largeur ne dépasse pas 500 mètres. Elle est située à 30 milles environ au Sud de la plus Sud des îles de l'archipel des Falkland, territoire britannique d'outre-mer que nous nommons les Malouines.

Malgré une cartographie inexistante concernant l'approche de Beauchêne, Dion trouve quasi d'instinct, comme à son habitude, un bon endroit pour mouiller l'ancre - un abri précaire au Sud-Est de l'île. C'est le seul mouillage possible sur cette côte pavée de hauts-fonds et cognée sans cesse par une houle formée.

De là, nos débarquements au point plus étroit de l'île sont rythmés par la violence des vagues sur les plateaux de roche. Encore faut-il louvoyer avec l'annexe entre les traîtrises des lanières de kelp. Ces algues laminaires, longues, élastiques et solides, peuvent étouffer radicalement n'importe quelle hélice de moteur - puissant diesel compris.

Golden Fleece, 4x4 des mers C'est à bord de Golden Fleece, solide ketch, que Jérôme Poncet et sa famille écument les mers australes - Géorgie du Sud, Antarctique, île des Etats - que ce soit pour transporter les moutons de leur exploitation aux Malouines ou... des scientifiques ! Photo © Céline Blanchard Bien que l'île soit vierge de toute activité humaine, une grande partie de l'estran est jonchée de matériel de pêche et de déchets plastiques, provenant de la forte activité de pêche hauturière autour des Malouines mais aussi du continent Sud-américain.

Une forêt de kelp Belle, mais dangereuse pour les bateaux, cette forêt de kelp peut piéger n'importe quel moteur, même puissant. Et abrite une vie animale riche et variée, à l'image du poulpe accroché à un laminaire géant ! Photo © Steve Brown L'équipe de l'expédition se divise en deux. Sous l'eau, les plongeurs vont se régaler des paysages de forêts de kelp dans une eau limpide, nageant aux côtés des phoques et des manchots. A terre, Alastair, ornithologue qui a obtenu une autorisation exceptionnelle, va parcourir à pied cette île protégée afin de recenser 300 espèces de petits oiseaux côtiers. Je l'accompagne pendant les quatre jours de cette expédition - une balade difficile, mais stupéfiante ! En effet, pour franchir les falaises du Sud et poursuivre jusqu'au plateau au Nord-Ouest de l'île, il nous faut sauter entre les strates de roches, tout en évitant les nichées d'oiseaux de la colonie d'albatros à sourcils noirs.

Et ils nichent partout, ces albatros ! Même au sommet des falaises si ventées où les seuls végétaux à survivre sont les lichens. Ces plates-formes grisâtres sont balayées par le vent froid austral. Pourtant, nous restons plusieurs heures à observer les voltiges de ces planeurs fabuleux qui défient les embruns des brisants.

Poursuivant notre chemin vers le Nord pour rejoindre la côte Ouest, déchiquetée par la violence de la mer, notre progression est à un moment stoppée par la concentration d'albatros.

La plupart des 103 000 couples d'albatros à sourcils noirs sont en effet regroupés sur une bande de terre d'environ 100 mètres de large, bordée à l'Ouest par les rochers frappés par la houle et à l'Est par la verdure dense des buissons de tussac, plante subantarctique qui recouvre plus des deux tiers de l'île.

Surpopulation littorale Au Sud des Malouines, l'île Beauchêne est le lieu de reproduction des albatros à sourcils noirs. Pas moins de 103 000 couples s'y partagent une bande de terre de quelques centaines de mètres. Tous les ans, chacun retrouve son nid - et son partenaire pour la vie... Photo © Céline Blanchard Sur ce terrain boueux légèrement en pente se dressent à intervalles égaux - comme sur un damier - les dizaines de milliers de nids d'albatros, sculptés tels des haut-de-forme. Constitués d'agrégats de terre et de débris végétaux, les nids sont entretenus avec soin, année après année. Et, au milieu de la nuée d'oiseaux, l'albatros retrouve chaque année son partenaire pour s'accoupler.

Alaistair et moi progressons lentement parmi eux pour ne pas les effrayer. L'oiseau à fière allure, dressé sur son nid, corps immaculé et ailes noires ; il couve à tour de rôle avec son partenaire durant plusieurs semaines. Tous les deux se relaient pour aller chercher leur nourriture et celle de leur poussin au duvet couleur cendre.

L'aire de décollage, d'un brun intense, est située en bordure de colonie. C'est en file indienne que les albatros - aussi gauches que Baudelaire les a décrits - gravissent avec peine la pente de terre tourbée avant de s'envoler dans un trafic indescriptible.

Il suffit de lever les yeux vers le ciel pour perdre la tête, happé par le ballet incessant des albatros qui tournoient au-dessus de cette immense colonie. Plus le vent forcit, plus le ciel se charge d'albatros. Leur vol se transforme en une danse rapide et fluide ; ils esquivent leurs compères avec une dextérité impressionnante. Et, un jour, leur poussin prendra lui aussi son envol et, comme eux, connaîtra l'immense océan du grand Sud.

A mesure que nous avançons, nous remarquons que d'autres oiseaux ont élu domicile entre les milliers de nids d'albatros ! Dans une cacophonie incroyable, pas moins de 60 000 couples de gorfous sauteurs s'octroient avec véhémence un territoire boueux au pied des nids dominés par les flegmes albatros.

Ces gorfous intrépides (appartenant à la famille des manchots), parés de crêtes jaunes hirsutes, semblent choisir les sorties et les mises à l'eau les plus périlleuses, jaillissant de l'écume des rouleaux, au pied de la colonie.

Pendant que Golden Fleece, profitant de vents plus cléments, est pour la première fois en vue sur la côte Ouest, nous quittons l'immense colonie d'albatros pour rejoindre au Nord-Ouest de l'île une plage où les galets s'entrechoquent dans un bruit sourd. Elle est peuplée de quelques jeunes éléphants de mer. Nous pouvons compter les petits oiseaux côtiers sans être distraits par les innombrables albatros et manchots.

Une île protégée… naturellement L'île Beauchêne est protégée par les lois des hommes... mais, surtout, par celles de la nature ! Escarpée, battue par les vagues du Sud, elle reste très difficile d'accès. Photo © Céline Blanchard Au Nord de l'île, les falaises sont beaucoup moins hautes et les oiseaux plus rares. C'est dans un calme relatif, pour nous abriter du vent et pour profiter de la chaleur estivale que nous arpentons ce littoral entre les buissons de tussac. Lorsque sa puissante odeur ne nous met pas en alerte, nous nous retrouvons de temps en temps au détour d'un buisson nez à nez avec un lion de mer avachi, à l'abri du vent. L'effet de surprise est valable pour les deux parties et on s'esquive non sans une petite suée, le plus rapidement possible car cet animal est rapide malgré ses centaines de kilos. Mieux vaut l'observer de loin ! Nous remarquons qu'ils nous suivent du coin de l'oeil lorsqu'ils nagent à plusieurs, dans le ressac.

A la pointe Nord-Est de l'île, on repère sous le soleil, le mélange d'odeurs de fientes acides des volatiles, qui nous indique des colonies isolées derrière la dense végétation. C'est au sommet de ces falaises très accidentées que nichent ensemble les albatros, les manchots et les cormorans impériaux.

En ce dernier jour d'exploration, alors que les plongeurs poursuivent l'exploration des fonds marins au pied des falaises de la côte Est, notre avancée à terre de ce côté-ci devient périlleuse. La végétation très haute masque la bordure des falaises et il nous faut inventer une technique efficace pour regagner à temps le mouillage au travers du tussac. Imitant la marche du manchot de Magellan, nous tentons une percée dans les tunnels formés par les racines de ce terrain moelleux. Trop vite étouffés par la poussière végétale, nous choisissons de sauter d'un sommet à l'autre des buissons, perchés à 2,50 mètres de haut sous le regard attentif d'un caracara, rapace local qui semble s'amuser de notre si lente progression. Dans ces moments, on aimerait tant se faire porter par l'un de ces innombrables oiseaux !

Noël en mer pendant l’été… austral Le carré de Golden Fleece, intime et chaleureusement décoré pour Noël, contraste avec l'environnement hostile des 50e hurlants, même au coeur de l'été austral. Photo © Céline Blanchard Nous tardons à appeler par VHF l'annexe de Golden Fleece pour nous récupérer une dernière fois, voulant profiter jusqu'aux derniers instants de la vision grandiose de cette immense colonie surpeuplée. Encore enivrés par les odeurs du monde animal et végétal, la transition est saisissante en arrivant sur Golden Fleece : bientôt Noël ! L'intérieur du bateau est transformé par les guirlandes et autres décorations de fin d'année. A bord, les chants de Noël anglais contrastent avec ceux des oiseaux marins !

Vent de SSE, 30 noeuds, forcissant, il est temps pour l'équipage de faire route vers les Malouines. Je relève le mouillage et nous observons pendant de longs instants les falaises de l'île passant du rouge au mauve, éclairées par le couchant. Fabuleuse, l'île Beauchêne reste sous la seule souveraineté de la nature...

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Le site de photos de Céline Blanchard
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