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Disparition
Jacques-Yves Le Toumelin, le dernier patriarche
Avec Jacques-Yves Le Toumelin, disparu en début de semaine dernière à l’âge de 89 ans, s’efface la dernière figure historique de la grande croisière. Vivant en retrait depuis ses navigations à bord de Kurun, il mena une vie singulière et secrète, animée d’interrogations mystiques.
- Par Eric Vibart
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- Publié le : 16/11/2009 10:45
Jacques-Yves Le Toumelin en juin 1992, lors de la mise à l’eau de "Kurun" à peine sorti de restauration. Autour du cou, ses lunettes bricolées avec des boîtiers de films photographiques lui permettaient de conserver une toute petite vision centrale.Photo © Eric Vibart
Jacques-Yves Le Toumelin naît le 21 juillet 1920 dans une famille de marins au long cours. Son père, Victor Le Toumelin, est capitaine marchand, originaire de Sarzeau, dans le Morbihan. Elève des Jésuites avant que ceux-ci ne l’expulsent pour inconduite, le jeune garçon passe ensuite par diverses institutions dont le lycée Louis-le-Grand. Adolescent, il suit avec passion le périple solitaire du commandant Bernicot autour du monde. Sa décision est prise : «Un jour, moi aussi, je partirai seul à bord d’un bateau bien à moi, “mon bateau” ; je ferai le tour du monde, seul maître de ma destinée. Et plus jamais je ne reviendrai en Europe.»
Le jeune idéaliste prépare Navale lorsque survient la guerre. Il se rabat alors sur l’Ecole d’hydrographie de Nantes d’où il sort en 1941. Embarqué en zone Sud pour une saison de grande pêche en Mauritanie, il pratique ensuite au Croisic la petite pêche côtière à bord de plusieurs modestes cotres qu’il revend successivement : Le Crabe, La Marie, Marilou.
Largement échantillonné, fiable, robuste, "Kurun" permit d’accomplir un tour du monde sans moteur sans avarie majeure. Son périple contribua à renforcer l’image d’une supériorité supposée des arrières norvégiens pour la haute merPhoto © D.R.
C’est en 1943 que Jacques-Yves Le Toumelin en dépit de mille difficultés d’approvisionnement fait construire Tonnerre, premier "yacht hauturier" de 8,63 m au pont, qui doit l’emmener autour du monde. Une fois à l’eau, le jeune homme s’installe à bord avec dans l’idée de faire une saison de pêche et de filer vers l’horizon au nez et à la barbe des occupants. Le débarquement des Alliés retarde ses projets. Contraint d’abandonner son bateau, celui-ci est utilisé par des officiers de la Kriegsmarine qui tentent de fuir la poche de Saint-Nazaire. Le bateau finit à la côte, épave aussitôt détruite pour en tirer du bois de chauffage.
Dévasté en découvrant la paix venue ce qui reste de son bateau armé pour un grand voyage, Jacques-Yves Le Toumelin se ressaisit et demande en 1946 à l’architecte Henri Dervin les lignes d’un nouveau bateau, plus grand que le précédent. Baptisé Kurun ("Tonnerre" en breton), le bateau est un vrai coffre-fort. Il mesure 10 mètres au pont pour 3,55 m de large et pèse près de dix tonnes en charge. Sans cockpit, ce cotre à arrière norvégien porte un gréement houari au centre de voilure assez bas. Pur voilier, Kurun n’a pas de moteur.
«Quand il fut mis à l’eau en février 1948, c’était un bateau démodé, reconnaissait le navigateur quelques décades plus tard, périmé par rapport aux voiliers classiques, coque et gréement. Les fines carènes élancées et les gréements “marconi” étaient de rigueur. Ce qu’on avait cherché en tout premier lieu, c’est la sécurité : sérieux, simple, pratique et sûr.» (Propos rapportés par Dominique Charnay dans «Moitessier, le chemin des Iles», Glénat 1999.)
Préoccupés, les parents du jeune homme lui imposent un équipier en la personne de Gaston Dufour, personnage avec qui Le Toumelin n’ira pas au-delà de Casablanca. Débarqué à la suite d’un différend qui vire au pugilat, il est remplacé par un photographe, Paul Farge, plus agréable compagnon. Les deux hommes traversent l’Atlantique, empruntant sous trinquettes jumelles la voie qui sera celle de tous les circumnavigateurs qui leur succéderont. Pendant un mois de traversée, les hommes du Kurun n’aperçoivent pas un seul autre bateau.
Poursuivant leur route, Le Toumelin et Farge découvrent un monde dont on n’aura plus jamais la moindre idée : sans communication avec l’extérieur, seuls au mouillage, sans frais de port à régler où que ce soit, visitant des archipels ravitaillés par bateaux et encore épargnés par le tourisme de masse. Par la nature de son bateau comme par celle des pays où il relâche, Jacques-Yves Le Toumelin est plus proche de Slocum, Gerbault ou Vito Dumas que de Moitessier ou de Gérard Janichon et Jérôme Poncet à bord de Damien. Il accomplit le tour d’un monde en passe de disparaître. Passé Panama viennent les Galapagos, les Marquises puis Tahiti où Paul Farge, d’un commun accord, débarque pour vivre d’autres aventures.
En mai 1953, la prépublication de quelques chapitres de «Kurun autour du monde» s’effectua en partie dans les colonnes du journal France Soir. Peu de photos existent de ce tour du monde, presque toutes réalisées avant Tahiti par Paul Farge.Photo © D.R. (France Soir)
Jacques-Yves Le Toumelin poursuit sa route en solitaire à travers le Pacifique et l’Océan Indien par le détroit de Torres, touchant les Coco-Keelings, La Réunion. Bonne-Espérance franchi, il remonte l’Atlantique, n’accomplissant qu’une seule escale à Sainte-Hélène. Le 7 juillet 1952, après une ultime traversée de 79 jours, Jacques-Yves Le Toumelin accomplit une entrée triomphale au Croisic, prenant d’abord le temps de ferler soigneusement toutes ses voiles avant de consentir à descendre à terre.
Tour du monde sans moteur, quasiment sans avarie, le voyage de Kurun est un chef d’œuvre de maîtrise. Le récit qui paraît chez Flammarion quelque temps plus tard devient un classique pour toute une génération d’aspirants-navigateurs.
Deux ans plus tard, en 1954, Jacques-Yves Le Toumelin repart pour un aller et retour aux Antilles, périple dont il revient un an plus tard. Puis… plus rien. Kurun, désarmé, séjourne plusieurs dizaines d’années dans un hangar pendant que le navigateur s’établit à terre, dans le domaine de Gwenved ("Monde blanc" en breton) où finit la route des marais salants de Guérande.
Vivant en autarcie dans un domaine qu’il met en valeur lui-même, Jacques-Yves Le Toumelin construit, cultive et surtout médite, perpétuellement à la recherche d’une vérité intérieure. Grand lecteur d’ouvrages philosophiques, il finit par se tourner vers les enseignements extrême-orientaux et vit dans le détachement, à rebours de toute modernité sans pour autant refuser le contact avec l’extérieur. Un jour que l’on vante devant lui le courage nécessaire à l’entreprise d’un tour du monde en solitaire, il s’excuse avec un sourire serein : «Pour moi, le vrai courage aurait consisté à ne jamais partir.»
Récupéré, restauré, Kurun fut remis à l’eau en 1992, en présence de Jacques-Yves Le Toumelin ainsi que de Paul Farge, venu de Nouvelle-Zélande où il s’était établi. Malheureusement, le bateau se retrouva aussitôt pris dans un imbroglio associatif et dans une querelle byzantine quant à savoir si le bateau devait naviguer à nouveau ou non. Jacques-Yves Le Toumelin qui espérait qu’on immortalise son bateau dans un musée finira par désavouer ceux qui entreprirent de le refaire naviguer. Géré aujourd’hui par Les Amis de Kurun, le bateau, basé au Croisic, participe aux grands rassemblements classiques de la façade Ouest.
Notes : Les deux récits de Jacques-Yves Le Toumelin ont été réédités aux éditions Hoëbeke en 1995 et 1996 et se trouvent couramment sur les sites de vente de livres d’occasion.
L’ouvrage de Dominique Charnay, «Moitessier, le chemin des îles», Glénat 1999, contient un intéressant chapitre sur la rencontre des deux navigateurs.
Les plans du modèle du Kurun sont diffusés par l’AAMM au Musée de la Marine (www.aamm.fr, rubrique «modélisme»).
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