Actualité à la Hune

Carnet de bord d’un novice au long-cours (3)

Notre escale inoubliable aux Bijagos, îles oubliées

  • Note :

    10 votes
  • 9 commentaire(s)
  • 8309 consultation(s)
  • Publié le : 05/02/2011 - 00:43

Vue des Bijagos Depuis notre escale aux Canaries, les Bijagos sont le but de notre descente. L'archipel compte 88 îles et une bonne partie d'entre elles est classée réserve naturelle par l'Unesco, la faune et la flore y étant impressionnantes. Photo © D.R. (SIO / NOAA / US Navy / NGA / GEBCO / IBCAO / Cnes - Spot Image / Terra Metrics / Google) Du large et de la nuit en mer, mon expérience est nulle, car j'ai navigué autour de Saint-Malo sans jamais dépasser Bréhat ; mon voilier est un Bi-Loup 77 acheté d'occasion et baptisé Orca. Pourtant, à 32 ans et après avoir quitté mon emploi, je décide de franchir le pas et de me lancer dans ma première traversée.

Ma descente sur les Açores est dingue, puis je fais escale aux Canaries et aux îles du Cap Vert... Avant de rejoindre enfin les Bijagos, archipel préservé et étonnant de 88 îles de Guinée-Bissau, fait de mangroves et de fonds sablonneux... Un voyage qu'avec Rita (rencontrée au Açores) nous avions tout de suite projeté. Voici donc la suite de notre carnet de bord.


Cap Vert - Bijagos

550 milles - 8 jours

Orca, mon Bi-Loup 77

> Le Bi-Loup 77 est un biquille de 7,60 mètres, dessiné et construit par Whighton Yachts, au tirant d'eau faible, idéal pour s'échouer.
> Orca date de 1988 ; je l'ai eu d'occasion pour 18 000 euros (avec la remorque), en 2005. Son équipement est très simple : un détecteur de radar Mer-Veille, un régulateur d'allure Navik, une VHF portable, une radio grandes ondes, une balise spot permettant à mes proches de suivre ma trajectoire et, étant passionné par la navigation astronomique, un sextant. Pas de sondeur ni de speedo, d'anémomètre, de GPS, ou de loch.
> Pour l'énergie, j'ai un panneau solaire de 45 W posé sur le balcon arrière, en partie orientable, qui suffira largement, tant en traversée qu'au mouillage : le moteur HB Yamaha 4 temps de vingt ans d'âge ne sera jamais mis en route pour recharger la batterie.

La descente du Cap Vert vers les Bijagos a pris un certain temps : une fois sorti de la zone des alizés, la moyenne d'Orca, notre Bi-Loup 77, chute de 120 à 20 milles quotidiens. Les calmes ici sont quasi permanents. Plus on se rapproche des îles, plus les marées se font sentir.

Une zone assez étendue à l'Ouest de l'archipel n'est pas cartographiée : aucun balisage, aucun phare en activité, alors que les bancs de sables y sont nombreux. Les règles du jeu sont différentes... Bienvenue aux Bijagos, archipel de Guinée-Bissau !

Ce pays ouest africain, ancienne colonie portugaise, est le troisième plus pauvre au monde, assez instable politiquement, aussi connu pour la corruption et les maladies, et comme plateforme de transit de la drogue... Ça, c'est qu'on a comme informations avant de partir. Pas franchement encourageant.

Sauf que les Bijagos semblent complètement oubliés politiquement et économiquement de Bissau, donc ignorent les coups d'état.

Ici, chaque village, chaque île a son propre chef. La population est majoritairement animiste et suit un mode de vie primitif, rythmé par les rites de passage et les cérémonies festives, arrosées de vin de cajou.

Nous avons choisi cette destination pour goûter à cette vie simple. Les îles ne sont pas très peuplées et les villages se trouvent en général à l'intérieur, assez cachés, à cause des guerres passées.

Seau de combés Si on a décidé d'aller aux Bijagos, c'est aussi parce qu'on rêvait d'une vie simple et de moins de "consommation". Et on a adoré pêcher, cueillir des mangues, ramasser des coquillages... manger des choses saines. Photo © Ioannis Rousseaux Parlant portugais tous les deux, et saisissant quelques mots de créole, nous nous sentons à l'aise, ce qui nous aide à faire connaissance avec les gens et à dialoguer avec les autorités.

Nous pouvons passer plusieurs jours sans voir personne. Pour nous nourrir, nous pêchons, cueillons des fruits ou ramassons des coquillages. Pour trouver ceux appelés combés, il faut gratter le sable, au risque de se faire pincer par un crabe bousculé. Mais c'est le jeu !

Pour nous ravitailler, nous nous rendons dans les villages. Après présentation, nous pouvons tirer de l'eau au puits et demandons s'il y a des oeufs et des fruits à acheter ou troquer. Quand c'est vraiment nécessaire, nous poussons jusqu'à Bubaque, la <capitale> - la plupart des endroits n'ont ni eau courante ni électricité - et sitôt le plein de farine et de riz fait, nous fuyons cette petite ville comme si c'était Paris.

Bubaque, "capitale" des Bijagos Bubaque est la "capitale" des Bijagos, dans laquelle nous nous rendons quelques fois pour faire notre ravitaillement. Photo © Ioannis Rousseaux Selon la manière dont on les appréhende, ces îles sont un paradis ou un enfer. Si l'on regarde les Bijagos avec nos références européennes, on peut penser qu'il n'y a rien ici. Ou qu'il reste ici tout ce que nous avons perdu : une nature vierge et luxuriante, une culture unique et intouchée.
Cela a aussi un prix. Les maladies, comme le paludisme cérébral, sont plus nombreuses qu'ailleurs, un mot de travers et les autorités vous conduisent en prison, les lieux sacrés sont à respecter...

Rita et moi nous installons dans l'archipel pendant quatre mois.


Cabotage entre les îles

Pendant les premiers temps, nous bougeons pas mal, mais n'en visitons que quelques-unes, dans le but de trouver un endroit protégé pour passer la saison des pluies (de mi mai à fin octobre). Il y a 88 îles aux Bijagos, une bonne partie étant classée réserve naturelle par l'Unesco, la faune et la flore y étant impressionnantes...

Le plus souvent, la mer est belle, mais les vents sont faibles et changeants en direction, alors il ne faut pas être pressé... D'autant que les courants peuvent atteindre 3 noeuds ! Nous ne naviguons donc qu'avec la bonne marée.

Ça penche ! Manoeuvre volontaire ou involontaire ? Nous voilà en tout cas bien plantés sur ce banc de sable. Avoir un biquille est idéal pour ce genre de coin. Photo © Ioannis Rousseaux Oubliez ici les eaux transparentes et paradisiaques ! Les eaux sont troubles et, même en ayant moins d'un mètre de tirant d'eau, quelques-uns de nos échouages sont involontaires - heureusement, il n'y a pas trop de cailloux.

Les bancs de sable sont partout. N'ayant qu'un plomb (et pas de sondeur), on s'aide du soleil pour les repérer à la couleur de l'eau. Bleu : y a du fond. Marron foncé : y en a moins. Marron clair : risque de toucher. Marron clair avec nuages de sable : le bateau est arrêté !
D'une manière générale, virer avant que les flamants roses ne s'envolent est préférable... Mais on peut aussi choisir l'attaque, en repérant LE banc de sable et en s'y plantant en beauté. Valable pour Bi-Loup et ses cousins biquilles uniquement !

D'ailleurs, le seul voilier que nous ayons croisé en quatre mois avait un tirant d'eau de deux mètres... Leurs propriétaires, Sylvain, Armelle et leurs deux fillettes, étaient parfois un peu jaloux de nous voir mouiller à 20 mètres de la plage... Mais cela ne nous a pas empêchés de nous faire quelques apéros et poissons grillés sur le sable, en bons Français !


Les îles du Sud, nos préférées
Le charme des îles du Sud est assez difficile à définir, mais il est bien réel, bien que la navigation y soit aussi plus dure. En plus des bancs de sable, il y a pas mal de cailloux...

A Meio, nous vivons comme des Robinsons, pendant quelques jours, dans une petite anse paradisiaque. Les habitants sont partis pour passer la saison des pluies et l'île est à nous. Ici, l'eau est plus claire et il est possible de faire de la pêche sous-marine, à l'étale des petites marées.

Sauf que les requins sont nombreux ! Modus operandi : être toujours deux, un dans le kayak et l'autre dans l'eau, et mettre en place un langage des signes pour prévenir de l'arrivée des squales. L'exercice est récompensé : après, on fait un petit feu sur la plage, on mange avec les doigts et on fait une bonne sieste sous les palmiers. Un soir, nous avons la chance de trouver une tortue en train de pondre et de pouvoir l'observer ; la nature est ici incroyable, à notre porte.

Grosse frayeur aussi, le jour où nous nous faisons surprendre par une sorte de tornade, sans même avoir le temps de laisser filer toute notre chaîne. 50 noeuds qui surgissent sans prévenir et durent deux heures. Le vent vient du côté non protégé, la pluie diluvienne réduit la visibilité à néant et nous savons les cailloux à moins de 20 mètres... Moment de stress. La saison des pluies n'est pas à prendre à la légère !

A Joao Vierra, nous rencontrons Claude, un ex-pêcheur pro qui en connaît un rayon, Marie et leurs trois enfants. Ils ont monté un camp dédié à la pêche qui est un véritable petit coin de paradis !


Les îles d'Orango, Canogo et Meneque
Quand la saison des pluies s'installe, les coups de vent deviennent fréquents et leur violence surprend ; même échoués, nous ne sommes pas rassurés. Quand ça commence à tonner, ça tombe de tous les côtés et on ne peut s'empêcher de penser que le petit mât de Bi-Loup 77 d'Orca est bien grand ! Même si la pluie nous fait gagner une bonne douche et quelques allers-retours au puits, on ne fait pas les malins !

Dès la mi-juin, nous allons donc nous abriter dans les bolongs, les rivières intérieures, sillonnant entre Orango, Canogo et Meneque. La faune y est très riche : singes, gazelles, aigles, crocodiles (on en a vu des petits, mais ça nous a suffi), cobras, raies, poissons à gogo, flamants roses, ibis sacrés, hippopotames...

Aux Bijagos, ils sont particuliers car ils vivent aussi dans l'eau salée. Pour les rencontrer, ce n'est pas très difficile. Ou on paye un guide, ou on s'enfonce avec le bateau dans un bolong avant de se faire une petite balade romantique en kayak. C'est l'option que l'on a choisie...

Et je vous garantis que l'effet de surprise n'est pas le même ! L'animal est plutôt imposant et on s'est sentis franchement petits, dans notre kayak jaune gonflable, préférant d'autant rester à distance et lui montrer notre respect.


Abu et la vie au village
Un beau banc de sable, situé en face de l'entrée menant au village d'Abu, est longtemps notre havre. Abu est complètement invisible depuis la rivière. Pour le trouver, il faut d'abord repérer un passage dans la mangrove, puis faire 500 mètres en kayak, marcher au milieu de rien pendant un kilomètre, enfin suivre la fumée et les poules qui signent la présence du village proche.

Passé l'effet de surprise (en général réciproque), la nouvelle de notre arrivée fait vite le tour et une personne nous fait visiter. Si le chef du village est là, on va le saluer. Les gamins nous taquinent, nous prennent la main et nous appellent <Branco ! Branco !> - les Blancs... Ou fuient en hurlant de terreur, parce que les parents leurs ont raconté que s'ils ne sont pas sages, les Blancs les emmèneront dans un sac !

A Abu, les villageois nous considèrent comme leurs hôtes, et comme des touristes. La différence est de taille, car la vie n'est pas toujours facile aux Bijagos.

Ni la nourriture, ni l'eau ne manquent, mais le climat chaud rend le travail des champs difficile, les hippopotames détruisent parfois les récoltes, les forts courants compliquent la pêche, les morsures de cobra peuvent être mortelles et les moustiques transmettent le paludisme...

(Sur Orca, le soir, on met la moustiquaire... Mais ces foutus moustiques ont une technique invraisemblable ! Ils mettent la tête dans une maille, replient les ailes et passent en force ! Pour dormir tranquilles, il a donc fallu que nous doublions, voire triplions notre protection !)

Dialoguer avec les gens, de tout et de rien, de politique, de culture et d'enfants, ouvre bien des portes.

Rita, dentiste de métier, offre de retirer les dents malades de ceux qui le désirent. En remerciement, les enfants lui ramèneront ses fruits préférés de la forêt, un geste qui émouvra Rita... Moi, je vous avouerai que parfois, transporter tout le matériel dentaire en plein cagnard et s'entendre dire alors que le patient est parti au champ... patience.

Mais malgré tout ce que Rita et moi pouvons offrir, ce n'est pas grand chose en comparaison de tout ce qu'eux nous auront donné.

Nous invitons régulièrement à visiter notre bateau et à partager un repas à bord. Notre pizza maison remporte un joli succès, alors que nos douches à l'eau salée choquent ! Cocasse.

Fin juillet, alors que la saison des pluies bat son plein, nous décidons de partir. Chaleur, humidité, pluies, piqures de moustiques ont eu raison de nous. La vie à bord d'un petit bateau n'est pas facile, dans ces conditions.

La veille de notre départ, Djono et sa femme Aminetta viennent, sous une pluie battante, nous apporter des cacahuètes décortiquées et salées à point, du miel, de l'huile de palme, des mangues... Tout cela va nous manquer, mais nous espérons bien pouvoir revenir aux Bijagos, un jour.

Le lendemain, nous mettons le cap sur le Brésil. La traversée de l'Atlantique ne se fera pas sans histoire... Je vous la raconte bientôt !

...........
Lisez ou relisez les précédents articles de ce <Carnet de bord d'un novice au long-cours>, en cliquant sur les liens ci-dessous :

1. Mon baptême de feu dans le golfe de Gascogne
2.
Mon idée <astronomique> pour remplir ma caisse de bord

Ajoutez votre commentaire

Connectez-vous pour publier un commentaire.

Vous êtes abonné(e) ou vous avez déjà posté un commentaire identifiez-vous :

Mot de passe oublié ?

Pas encore inscrit ? Créez votre pass voilesetvoiliers.com
(indispensable pour poster un commentaire, faire un achat dans la boutique, déposer une annonce...)

Vos commentaires

    • décidément, ce jeune homme nous fait vivre une aventure inédite ! bravo pour son bon sens, son courage et sa modestie !

      Ajouté par penelope99 le 05/02/2011 - 20:22
    • Encore du respect, du courage et de la modestie ; tout autant vis à vis des personnes rencontrées que vis à vis de l'océan. Merci de ces récits si simples et pourtant enchanteurs.

      Ajouté par DR le 06/02/2011 - 12:18
    • quel plaisir de retrouver nos deux "héros"!!! et leur récit toujours si chaleureux et plein d'humilité!!! à quand la suite???

      Ajouté par Panayota le 07/02/2011 - 19:46
    • Très bel article. L'échouage donne une dimension supplémentaire à la navigation: contact intime avec la nature et dimension humaine. La dentiste à bord aussi!

      Ajouté par hozro253 le 09/02/2011 - 11:40
    • recit humble et humain. Comme j'aime. Bravo.

      Ajouté par magellan le 11/02/2011 - 14:47
    • Merci pour vos commentaires et votre fidélité (je commence à reconnaitre certains noms) ! C'est vrai qu'on a pris beaucoup de plaisir à naviguer dans ces iles avec Orca, et le biquille est idéal pour ce genre d'endroit. Sachez que nous sommes toujours en contact avec Djono et sa famille et que l'on va leur envoyer par courrier une copie de cet article (traduit) ainsi que des photos qui font toujours la joie des enfants et des habitants.

      Ajouté par Ioannis le 13/02/2011 - 13:10
    • ayant moi même un biloup 77nv j'avais remarqué ce navigateur sur le forum des biloup de chez wrighton :bravo mille fois bravo et je me demandais comment avoir plus de renseignements.merci epoustouflant: francis

      Ajouté par geldiki le 19/02/2011 - 15:51
    • Super! Ai passé seulement 3 semaines aux Bijagos en 2010 sur mon voilier Galapiat et fait un petit guide sur le sujet. 4 mois en immersion devaient être fantastiques. J'ai très envie d'y retourner aussi!!

      Ajouté par teepee le 20/02/2011 - 03:45
    • je crois que je viens d'ajouter ces magnifiques îles aux destinations à voir pour notre futur tour du monde (dans quelques années, malheureusement)... en espérant être comme vous : humbles et ouverts...

      Ajouté par bibi52 le 24/02/2011 - 21:45

En complément

  1. des a ccedil;ores aux canaries 13/01/2011 - 07:49 Carnet de bord d’un novice au long-cours (2) Mon idée «astronomique» pour remplir ma caisse de bord Du large et de la nuit en mer, mon expérience est nulle : j’ai navigué autour de Saint-Malo, mais n’ai jamais dépassé Bréhat. Mon voilier est un Bi-Loup 77 acheté d’occasion et baptisé Orca. Pourtant, à 32 ans, ayant quitté mon emploi, je décide de franchir le pas et de me lancer dans une première traversée cataclysmique vers les Açores. Ce baptême du feu aura au moins eu l’avantage de m’amariner et, un mois plus tard, c’est plus confiant que j’appareille pour les Canaries – où j’aurai l’occasion de refaire ma caisse de bord grâce à une idée… astronomique –, puis pour les îles du Cap Vert. Voici la suite de mon carnet de bord.
  2. fun and fun  05/01/2011 - 00:25 Carnet de bord d’un novice au long-cours (1) Mon baptême du feu dans le golfe de Gascogne Du large et de la nuit en mer, mon expérience est nulle - je navigue autour de Saint-Malo sans avoir jamais dépassé Bréhat. Mon voilier, baptisé Orca, est un Bi-Loup 77 acheté d'occasion. Mais, à 32 ans, après avoir quitté mon emploi, je décide de franchir le pas et de me lancer dans une première traversée vers les Açores. J'ai notamment là-bas quelques amis, rencontrés alors que j'avais passé deux ans dans ces superbes îles... En juin 2009, j'embarque donc sur Orca, cap sur les Açores. Mon périple me conduira ensuite aux Canaries, au Cap Vert, aux Bijagos, au Brésil et en Guyane Française. Voici mon carnet de bord.