Actualité à la Hune

Cinq ans sur un voilier en Amérique Centrale, entre désert et mer (19)

Josef et ses doux rêves en acier trempé

Nous sommes un couple franco-américain de 35 et 43 ans, qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds. Nous avons quitté Los Angeles voici cinq ans, avec l’envie de vivre une expérience à deux et de pouvoir apprendre au fil de l’eau. En 2011, nous nous sommes arrêtés au port de San Juan del Sur (Nicaragua), l'occasion de rencontrer les marins de terre avec des rêves de mer. Après le capitaine Zatara, voici l'histoire de Josef. Pas commune.
  • Publié le : 06/02/2013 - 00:01

Josef et son voilierJosef au pied de son voilier Seawolf sur le terre-plein de San Juan del Sur, Nicaragua. Photo @ Amélie Meadows Padioleau Quelle brochette font tous ces quincagénaires dans le chantier de San Juan del Sur ! Nous avions déjà évoqué, voici quelques mois, le capitaine Zatara avec ses grands yeux bleus, sa barbe et sa bedaine, attelé à reconstruire sa goélette en bois (article à lire ici). Avec Josef, nous passons à un autre registre.

Un loup de mer fatiguéLa coque en acier de Seawolf, longue de 9 mètres. Les parties en rouge sont les parties qui ont été déjà traitées puis recouvertes d'antifouling pour limiter l'oxydation. Photo @ Amélie Meadows Padioleau Jeune retraité, cet Autrichien de 57 ans arrive à San Juan en 2010, par hasard. Il s'était lancé dans une traversée de l'Amérique Centrale. Son idée était de partir du Guatemala et rejoindre le Panama. Il traverse donc le Honduras, arrive au Nicaragua, quand, sur l'île d'Omotepe, il fait une mauvaise chute sur les pentes du volcan Maderas. Diagnostic : deux côtes et un pouce cassés. Il pense pouvoir continuer, mais la douleur est trop forte, il lui faut du repos. C'est ainsi qu'il débarque à San Juan del Sur.

Se retrouvant sans projet, il part flâner au port. «J'ai toujours adoré les bateaux, m'explique-t-il. J'ai été élevé sur le lac Attersee, en Autriche. Très jeune, j'ai appris à naviguer en 420, puis en Dragon. Et ça m’a toujours amusé.» Là, sur le terre-plein du chantier, il rencontre un jeune Espagnol, Ricardo, qui travaille sur la coque de son bateau et s’escrime à la réparer. N'ayant rien à faire, Josef décide de lui donner un coup de main.

Tout en travaillant, tous deux lorgnent sur le bateau voisin, Seawolf, un élégant voilier en acier de 9 mètres – à vendre. «Pendant un moment, nous avons eu le projet de l'acquérir ensemble, confie Josef. L’idée était la suivante : je l'aidais d’abord à réparer son bateau, puis nous achetions Seawolf et, en faisant du charter, nous le réparions pour partir ensemble à l'aventure. Mais Ricardo est tombé amoureux d'une Américaine de passage qui est tombée enceinte. Ils sont alors tous deux partis pour les Etats-Unis. Et j'ai donc acheté Seawolf tout seul».

Josef, ingénieur perfectionnisteJosef inspecte les rares parties de Seawolf auxquelles il n"a pas touché. Pour cet ingénieur perfectionniste, la qualité et l’exigence priment !Photo @ Amélie Meadows Padioleau Un ingénieur original !

Une moto, un sacré guidonLa fameuse moto du film «Touki-Bouki», du Sénégalais Djibril Diop Mambéty.Photo @ D.R. Un étrange oiseau, ce Josef. Difficile d'attraper son regard dernière ses lunettes en cul de bouteille et le froncement de ses sourcils. Toute sa gestuelle évoque celle d’un chef de chantier préoccupé, marchant vite, toujours à l'affût d'un détail à inspecter et ne levant les yeux que pour confirmer une réponse. Cet ingénieur autrichien téléporté au Nicaragua peut aussi inspecter votre propre coque et vous expliquer, sur le ton de la confidence, la chimie de tous les éléments présents. Après dix minutes de monologue, vous vous êtes fait votre opinion : c'est un «geek» qui doit même lire des manuels techniques de moteur avant de s’endormir.

Vous quittez alors le chantier pour aller en ville et déjeuner au marché… Et là, vous recroisez le même Josef avec une chemise en soie bouffante, des lunettes «mouche» teintée en jaune, les cheveux hirsutes au-dessus de la tête, traversant le village sur une moto rutilante, le cigare au bec et un perroquet cramponné sur le guidon. On croirait voir le personnage principal du film «Touki-Bouki» (1973) de Djibril Diop Mambeti, lorsqu'il traverse Dakar en moto avec ses cornes de zébu en totem. Pas si introverti que ça, notre technicien!

Seawolf à nuL'intérieur de Seawolf, après sablage et peinture, sans le pont. Le voilier laisse paraître de jolies lignes et une structure serrée de membrures et de lisses en acier.Photo @ Amélie Meadows Padioleau Une mentalité d'acier

«En Autriche, j'ai longtemps travaillé à la restauration d'immeubles historiques. Je suis un ingénieur. Je connais les matériaux et je sais comment les utiliser, m'explique Josef. Restaurer un bateau n'est qu'un autre projet.»

Il achète donc Seawolf à un couple d'Américains âgés. «La femme souffrait de problèmes d'équilibre. C'était la fin de leur voyage». Le bateau, malgré son intérieur fignolé en acajou, n'est pas en très bon état, cache des fuites et a un moteur capricieux. «Je l'ai acheté 12 000 dollars», résume Josef.

Une fois le couple parti, commence le carnage. «J'ai dû enlever toute la marqueterie de l'intérieur. Ça me faisait mal au coeur, mais il fallait que je sache ce qu'il y avait derrière. C'est là que j'ai découvert les fuites et les points de rouille».

Contrairement au capitaine Zatara, qui dessine déjà les vitraux de son salon alors que son bateau est encore à l'état de squelette, Josef pense d’abord en termes de qualité de matériaux : le caractère inoxydable des boulons, l'élasticité de la colle pour son pont… Et il cherche aussi comment renforcer l'existant : il a ainsi déjà doublé le pont sous les winches pour mieux soutenir leurs efforts, prévu de rajouter un second pataras. Ah oui : depuis quelques années, il collecte aussi des ancres en prévision de son futur départ. Il en déjà cinq dans sa chambre d'hôtel !

Une sableuse venue de loinLe matériel de sablage, venu de Managua, pour décaper rouille et vieille peinture à l’intérieur.Photo @ Amélie Meadows Padioleau Acheter un bateau en acier nommé Seawolf («Loup de mer»), qui fut le nom d'une classe de sous-marins nucléaires d'attaque américains, n'était peut-être pas anodin pour lui. Pour Josef, il faut du «solide, du durable, de l'indestructible».

La structure du bateau devra être aussi visible que possible. A l'heure actuelle, elle est à découvert. Josef a en effet fait venir un projeteur de sable de Managua – à deux heures et demie de route – pour décaper la rouille et la peinture de l'intérieur avant de couvrir le tout de primaire et d'epoxy. «Lorsque je vais construire l'intérieur, m'explique-t-il, je vais le faire par sections, que je pourrai ouvrir pour vérifier l'état de la coque.»

Josef se voit finir ses jours à bord. Une motivation supplémentaire qui justifie ses exigences de qualité et sa volonté de faire le moins de compromis possibles. Mais est-ce réaliste au Nicaragua ?

San Juan del Sur, un chantier exotiqueLa vue du chantier de San Juan del Sur depuis l'hôtel où résidait Josef quand il est arrivé.Photo @ Amélie Meadows Padioleau L’appareillage n’est pas encore pour demainSeawolf face à la mer, après la pose du pont tout en teck et en cedro macho, une sorte d’acajou. En médaillon, les supports du pataras double.Photo @ Amélie Meadows Padioleau Les contingences tropicales

A l'achat, il pensait s'en tirer en rajoutant 20 000 dollars pour la restauration. Après deux ans de chantier, il doit voir ses chiffres à la hausse. «En fait, le tout va me coûter 60 000 dollars. C'est beaucoup plus que prévu, mais depuis que je sais que le sister-ship de Seawolf s'est vendu 220 000 dollars en Hollande, il y a quelques années, je me dis que cela vaut le coup !»

Un surcoût qui n'est pas dû au prix de la main-d'oeuvre. Josef ne travaille qu'avec une personne, Fernando, le fils d'un charpentier local, homme à tout faire qu'il forme au fur et à mesure. Non, le vrai coût du bateau est ailleurs. Comme il est impossible de trouver certains produits de qualité marine au Nicaragua, Josef achète tout en Autriche : les vis en acier inoxydable, la colle pour le pont, le cuivre… Et si le pourcentage officiel à la douane est de 5% du prix de l'objet, la valeur de l'objet est la partie… disons, «négociable» – pour faire court, c'est l'agent de douanes qui décide du prix !

«La dernière fois, j'ai rapporté plusieurs dizaines de kilos de colle et de Sika pour le pont, me raconte-t-il, et ils m'ont fait payer 950 dollars de taxe – ce qui est le prix d'achat ! Ils me prennent systématiquement pour un con et me volent sans vergogne ! Honte à eux ! »

Un perroquet, comme dans les filmsComme dans les films, le perroquet de Josef l’accompagne partout – même à moto !Photo @ Amélie Meadows Padioleau Autant dire que Josef s'est arraché les cheveux quand les douanes ont mis son bateau sous embargo, voici quatre mois ! «Au départ, je pensais que c'était juste de l'intimidation, m'explique-t-il. J'ai donc loué un grue et une remorque pour sortir mon bateau du port. Qu'est-ce que je n'avais pas fait ! La police a débarqué. Il m’est impossible de toucher au bateau tant que la situation n'a pas été régularisée côté douanes. Et c'est là qu'à commencé le chantage : combien vaut ce bateau ? Combien peut-on demander pour une importation temporaire ?»

Ne parlant pas espagnol, il lui est impossible de régulariser lui-même sa situation : Josef doit s'en remettre à un avocat. Depuis, l'affaire traîne, l’empêchant d’avancer son chantier. Pire, le port a décidé de quadrupler ses tarifs pour le stationnement sur le terre-plein. L'attente se fait cruelle, son porte-monnaie se vide. Josef ronchonne au bar, entre deux bouffées de cigare, mais toujours très attentif aux requêtes de son perroquet en amandes. «Ils peuvent bien me dire tout ce qu'ils veulent, lui confie-t-il dans le creux de l'épaule. Ce qui est sûr c'est que, dans deux ans, toi et moi on sera sur la grande bleue… et loin !»

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