Note :
A Isla Cedros, il faut quasiment coller aux parois des montagne afin de trouver une profondeur décente pour mouiller.
Photo © Amélie Padioleau
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile à bord d'un voilier de 11,50 mètres. Mark et moi avons quitté le port de Los Angeles (Californie) en mars 2008 à bord de Blue Goose, notre Ericson 38.
L'idée ? Simple : mettre du Sud dans notre cap, pas plus inquiets que cela, ni sur la destination, ni sur les conditions du voyage. L'important pour nous était d'avoir signé pour l'aventure !
Pour Mark, l'intérêt du voilier réside dans la possibilité de voyager, de trouver les bons spots de surf et de vivre près de l'eau. Il a grandi dans les montagnes du Colorado et n'a jamais réussi à être un citadin. Après avoir surfé ses vagues pendant dix ans, en 2003, il se met à la voile - comme un cowboy. Il jette son dévolu sur des bateaux de différentes tailles et les pousse à leur limites. Après cinq ans de navigation, il décroche son permis hauturier américain (Captain's Licence).
Pour ma part, issue du village de Sainte-Marine, dans le Finistère, je me suis laissée persuader par ma grand-mère que j'étais bigoudenne. A 5 ans, elle me lance seule dans l'Odet sur un Optimist et m'apprend à ne pas enlever mon pull même s'il est mouillé d'eau de mer. Si je navigue jusqu'à mes 18 ans, c'est l'opportunité de construire une aventure à deux qui me décide à embarquer au long cours. Après avoir baroudé seule en Afrique et au Brésil, l'expérience de la grande croisière m'intéresse. C'est un défi. Nous avions déjà mis la barre haute avec Mark, en nous mariant à Las Vegas cinq jours après nous être rencontrés !
Notre descente le long de la Basse-Californie. Une croisière toute de contraste : hautes falaises, rares abris et petits ports de pêche, puis... civilisation à outrance en arrivant à Los Cabos et Mazatlan ! (Cliquez pour agrandir).
Photo © Mark Meadows
Nous avons donc quitté Los Angeles (Californie) pour naviguer, voyager, cap vers le Sud, l'inconnu, l'aventure. Notre voilier, Blue Goose, est un Ericson 38, sloop en polyester de 11,58 mètres dessiné par l'architecte Bruce P. King et construit en Californie en 1983.
C'est un bateau conçu pour la croisière, très manoeuvrable. Large de 3,65 mètres, doté d'un tirant d'eau de 1,82 mètre, il possède 65 mètres carrés de voilure.
La descente de la Basse Californie
Bien sûr, à peine partis, nous nous faisons rincés. Au bout de trois jours par plus de 30 noeuds, nous sommes comme des réfugiés, échoués de fatigue sur le pont. Misérables. Sommes-nous montés sur le dos d'un grand dragon sans nous en rendre compte ? Au couchant, le vent monte encore de 10 noeuds en une minute. Nous prenons deux ris dans la grand-voile et roulons le génois.
Davantage acclimatés aux conditions de navigation, nous pouvons goûter à l'un des aspects les plus grisants de la descente de la Basse-Californie : surfer sur les vagues au portant - sur le <tapis roulant du Pacifique> ! Comme dans les estampes japonaises, on a l'impression que les sommets des vagues sont incarnées par des créatures, élancées au galop vers la vague suivante...
Comme pour rajouter du piquant à cette aventure, la côte est inhospitalière à souhait. Des falaises hautes entre 400 à 600 mètres s'élèvent droites hors de l'eau, tantôt de craies, tantôt de lave, tantôt de souffre.
La Basse-Californie est l'une des dernières terres sauvages de notre monde, 700 milles de déserts entre Ensenada et Cabo San Lucas et pas plus de deux ports naturels protégés.
Seuls quelques villages de pêcheurs sont accrochés aux falaises et constamment balayés par les tempêtes de sable. Trouver un mouillage pour la nuit dans un tel théâtre est une gageure. La majorité d'entre eux ne sont pas protégés contre le vent de Nord-Est dominant et la houle s'y réfracte.
Autant dire que si les conditions ne sont pas clémentes, nous passons la nuit en mer, portés par ce tapis magique que constitue le courant californien.
Seul le resserrement au Sud de l'île de Cedros, au tiers du voyage, vient perturber ce flot constant à l'entrée du canal de Kernel.
Notre descente le long des côtes de Basse-Californie, si elle s'est effectuée surtout au portant, a été aussi ventée.
Photo © Mark Meadows
Notre descente dure au total quinze jours. Au fur et à mesure, nous découvrons le visage des habitants de cette côte. Dans cette univers où rien n'est à taille humaine, nous avons besoin de ce miroir. Ce sont principalement des pêcheurs. Abrités derrière les montagnes, leur campements se composent le plus souvent d'une trentaine de baraquements plantés sur un terrain de sable. Parfois, quelques 4x4 rossés surgissent au coin d'un rue, conduits par de véritables cowboys, chapeaux et santiags en place. Nous sommes en plein Far-west mexicain. Et si restaurant ou boutique il y a, ils sont souvent tenus par de jeunes filles coquettes, au visage délicat.
Bahia Tortugas est le plus gros village de pêcheurs de la côte et aussi celui qui offre le plus de services - ravitaillement, diesel, restaurant...
Photo © Amélie Padioleau
Malgré leur apparente pauvreté, la fierté de ces communautés se lit sur les murs de leurs tavernes. A Bahia Tortugas, de gigantesques vertèbres de baleine en ornent les murs, aux côtés de photos en noir et blanc représentant des pêcheurs arborant leur meilleure prise. Si la chasse à la baleine a été interdite au Mexique en 1946, elle semble rester un âge d'or dans les mémoires.
Nous arrivons enfin à Cabo San Lucas, à la pointe Sud de la Basse-Californie. Heureux, mais sans savoir ce qui nous attend ! Aussitôt le cap passé, nous faisons en effet prendre de plein fouet par la civilisation : scooters de mer, parapentes, bateaux de pêche sportives, bikini, crème solaire, téquila, sexe et marijuana. Comment ont-ils fait pour tous arriver là ? Comment ont-ils traversé le désert ? Le choc est violent. Nous mettons rapidement les voiles vers Mazatlan, qui fait face sur la partie continentale - et basculons dans un tout autre monde, celui de la marina, version américano-mexicaine.
Mazatlan, ou le piège de la marina
Abrités dans l'une des nombreuses lagunes qui longent la côte de l'Etat du Sinaloa, se cache une communauté de <cruisers> américains et canadiens, qui, pour des raisons obscures, ont trouvé l'entrée de ce port, mais pas la sortie. La majorité des locataires sont âgés de plus 60 ans et tout le monde n'y parle qu'anglais. Ici, on vit en bulle. Y sont organisés des cours de chacha ou de yoga. Les restaurants saturent leur haut-parleur des meilleurs tubes des années 70, <Hotel California> en tête.
Quand on se met à repeindre le mât, c'est en général que l'on a déjà passé trop de temps dans une marina. A Mazatlan, le piège se referme...
Photo © Mark Meadows
Cet endroit est le stéréotype des vacances mexicaines : plage, crevettes, margarita et mariachis à tout heure, le tout au centre de l'une des plus importantes plaques tournantes de drogue du pays. L'Etat du Sinaloa est en effet la base d'opération d'un des plus puissants cartels mexicains. Tous les jours, dans les villes voisines comme Culiacan, des assassinats se passent en pleine rue. Mais à Mazatlan, on s'amuse en toute sécurité, les intérêts des uns servant visiblement ceux des autres.
Peu habitués aux marinas, nous regardons les habitants de ce vase clos avec un regard d'ethnologue, persuadés que nous y resterons extérieur.
Malheureusement, notre starter nous lâche, puis les toilettes, puis la plomberie, puis le frigo, puis les batteries. Et les hublots se mettent à fuir. Existe-t-il une loi dans la vie des bateaux, qui veut que tout lâche au même moment ? Pris au dépourvu, nous nous mettons à réparer tout cela mais, inexpérimentés et peu argentés, nous prenons conseils auprès de nos voisins, qui vite deviennent nos mentors.
Nous rangeons alors notre regard dédaigneux et apprenons humilité et patience. Malgré l'unité de lieu et la similarité de leur quotidien, la variété des histoires et des personnalités devient aussi apparente.
Autorisation de sortie : ce petit papier rose symbole notre liberté retrouvée. C'est juré : nous ne nous ferons plus coincer par le piégeux confort des marinas !
Photo © Amélie Padioleau
Entre le mythomane polonais persuadé de rendre les Irakiens agressifs grâce à son système radio fait maison, l'ancien policier canadien obligé de rester au vert au Mexique sous peine de représailles, le vendeur de voiture de Los Angeles, qui après s'être fait braqué et cru mourir dans l'attaque, a décida de quitter la ville, le vieux baroudeur des mers venu terminer ses jours au port, la super cinquantenaire canadienne blonde en solitaire dans son 42 pieds équipé de jacuzzi, le vieux couple d'Alaska qui rêvaient des Marquises, les couples échangistes qui naviguent en binôme sur leurs bateaux, les ports sont définitivement des endroits où tous les rêves sont permis !
Si cette compagnie hétéroclite nous amuse, arrive le moment où les raisons qui justifient de rester dans la marina deviennent de plus en plus floues. L'endroit offre un confort antinomique avec la navigation, un rempart contre la peur, celle que l'on emmagasine à force de ne pas se confronter à l'océan. Cette inertie est maladive et entretenue par tous ceux qu'elle arrange, ceux qui préfèrent le rêve à l'action.
Malheureusement, lorsque le piège est apparent, il est souvent trop tard. Dans notre cas, à l'heure du départ, nous réalisons que cette marina était bien plus chère qu'elle n'y paraissait au premier et nous ne pouvons régler la note. Quelques mois de travail laborieux nous libéreront de ses entrailles. Notre autorisation de sortie en poche, notre voyage peut recommencer mais, désormais, avec une loi inaliénable : jamais plus de trois jours dans un pareil hôtel flottant !
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Blue Goose, notre Ericson 38
Blue Goose, notre Ericson 38, est un sloop en polyester construit en Californie en 1983 par le chantier Ericson Yachts et dessiné par l'architecte Bruce P. King.
A Mazatlan, nous avons équipé notre sloop d'une arche supportant deux panneaux solaires, qui nous permettent d'alimenter le frigo, nos ordinateurs et de maintenir nos batteries à flot.
Longueur coque : 11,58 mètres.
Largeur : 3,65 mètres.
Tirant d'eau : 1,82 mètre.
Voilure : 65 mètres carrés.
Une grande boîte et un petit labo. Le sténopé est le plus simple des appareils photos : une boîte cylindrique, un trou, du papier photo... c'est tout ! (Cliquez pour agrandir).
Photo © Amélie Padioleau
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Mon tour du monde en sténopé
Depuis mon départ de Californie, je développe moi-même mes images prises avec un appareil qui remonte aux origines de la photographie : le sténopé.
Il s'agit d'une simple boîte percée d'un trou, qui reflète l'image à l'intérieur, image que je capture avec du papier sensible. Les temps de pose, très variables, sont généralement assez longs, d'où des effets parfois surprenants.
Fascinée par l'onirisme de ces images, je me sers aujourd'hui de mes boîtes pour voyager. Elles m'offrent une autre perspective sur le monde, que ni mon oeil, ni même une lentille ne pourra jamais me rendre. Elles sont pour moi un filtre de vérité. Aussi, à chaque escale, je vous propose de vous en livrer une.
Le sténopé que j'ai fait à Mazatlan. Est-ce que tous les marins ont un fantôme à leur trousse ?
Photo © Amélie Padioleau
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Bon à savoir...
. Pour cette région, il existe deux bons guides en anglais :
> <Charlie's Charts, Weastern Coast of Mexico>, par Charles and Margo Wood.
> <Mexico's Baja Californa>, par Jack Williams, Baja Boater's Guide.
. Pour obtenir la météo pendant la descente de la Basse-Californie, des fax peuvent être obtenus via la BLU, ou via les réseau des radios amateurs.
. Un moteur d'annexe est bienvenu dans de telles régions où les mouillages sont exposés, le vent rendant parfois très rudes les retours à bord !
. Pour les conversations privées sur VHF, ne jamais descendre en dessous du canal 19, au Mexique. Le journal quotidien des marinas est généralement audible sur le canal 22, à 8 heures.
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