Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici maintenant quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Nous voilà au fin fond de la mer de Cortez à explorer cet étrange désert montagneux, bordé par quelques sommaires campements de pêcheurs. Et semé d'îles étranges...
Note :
Comment un oiseau capable de repérer son poisson, à plus de 20 mètres d'altitude, et sous l'eau, est-il capable de manquer notre génois ?
Photo © Amélie Padioleau
Il fait 35°C sous les voiles. Nous sommes seuls sur cette étendue silencieuse de l'extrême Nord de la mer de Cortez. Nous avons quitté le port de San Felipe, il y a une trentaine d'heures.
Et tout est lourd : autant l'eau qui se déplace que le vol des fous à pieds bleus, qui viennent se buter la tête la première dans nos voiles. Auraient-ils perdu la boussole ? Notre Blue Goose lui-même peine à fendre cette eau plate et turquoise, comme si bordé à bâbord et à tribord par ces montagnes impénétrables, il se savait dans un cul-de-sac.
Soudain vers 14 heures, quatre îles surgissent de nulle part comme un mirage. Mark descend immédiatement prendre un point GPS. Ce sont les îles enchantées, me crie-t-il de l'intérieur. Des cailloux magiques ? me dis-je. Moi, je les aurais volontiers placées en enfer.
Carte de la Basse-Californie et des Iles Enchantées (Islas Encantadas).
Photo © Mark Meadows
Le paradis de Magritte
La première île à bâbord se nomme Isla Lobos et elle n'est maintenant plus qu'à un mile de notre bateau. Imaginez un énorme caillou blanc, qui siège sur l'eau comme une meringue sur une mer d'huile.
De ses abords, émanent des cris rauques. Des éléphants de mer, convenons-nous avec Mark. Il est toujours bon d'avoir des réponses aux choses étranges. Le reflet de l'île sur l'eau lui donne des airs de Narcisse, à côté de ses îles soeurs arborant des couleurs beaucoup moins pures, mélange de noir, de soufre et de lave rouge.
Elle ressemble à l'un de ces gros nuages blancs siégeant sur l'horizon, quand il y a pétole. <Elle aurait pu sortir tout droit d'un tableau de Magritte>, dis-je à Mark. Reste que Magritte, dans certains de ses tableaux n'hésite pas, lui, à faire flotter les rochers dans le ciel, aux côtés des nuages.
Heureusement, nous n'en sommes pas là, rigolais-je, quand tout d'un coup, je vois une masse indistincte sur l'eau, d'environ 10 cm de diamètre. Sa surface est irrégulière, dans les tons jaunes, gris, marron. Ce n'est clairement pas du bois. Malgré ses allures parfaites de défécation, nous écartons aussi cette probabilité. En voilà une autre à droite, puis à gauche, à 5 mètres.
Pierre ponce : la version aquatique des cailloux du Petit Poucet.
Photo © Mark Meadows
Trop intrigué, Mark se dévoue pour s'allonger le long du rail et pêcher l'un de ces corps étranges. Il faut dire qu'il a aussi le bras le plus long. Bingo ! Du premier coup. C'est mieux que la kermesse, sur le Goose !
Nous tripotons la chose, pour finalement conclure, à notre grand étonnement, que c'est une pierre. Avez-vous déjà vu cela des pierres qui flottent ? Il n'y a qu'un éléphant de mer pour trouver cela normal.
Et si les pierres se mettent à flotter, pourquoi ne voleraient-elles pas ? Bienvenue aux îles enchantées.
Au pied du volcan
En bons Petits Poucets, nous suivons ces petits rochers flottants, pour finalement déboucher au pied d'un énorme cratère, haut de 180 mètres, résumant à lui seul, l'île de San Luis, la plus grande des îles enchantées. La vue de ce volcan me fait immédiatement <tilt>.
Des pierres ponces, m'écriais-je de l'avant du pont. Ce sont des pierres ponces ! Il n'y a qu'un jet d'une lave se refroidissant en l'air, pour créer des pierres d'une telle porosité. Reste que c'est la première fois que je vois des pierres ponces, sorties de ma baignoire. J'apprendrais plus tard, qu'elles se détachent toutes d'une petite île située sur le versant Ouest de l'île, l'île Pomo, située presqu'au centre du cratère.
Mouillage au pied du volcan de l'île de San Luis.
Photo © Amélie Padioleau
Mais il n'est plus l'heure de jouer au Petit Poucet. Un aller-retour rapide à la table carte nous montre des écueils sur tout le Nord de l'île, la majorité à fleur d'eau et certains s'étalant sur 800 mètres.
Par ailleurs, nous sommes dans une voie sans issue, car l'île est reliée à la terre ferme par un long récif, sur lequel l'on entend déjà se casser les vagues. Nous décidons donc de nous lover sur le flan du cratère et ancrer dans 25 pieds d'eau, forts marnages du Nord de la Mer de Cortez obligent. A peine notre soc de charrue de 25 kilos plonge dans l'eau que le soleil disparaît derrière les montagnes et des centaines de frégates magnifiques nous passent au ras du mât, pressant leurs grandes ailes noires de pirates en direction du cratère, comme si elles avaient rendez-vous avec Dracula.
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Le courant de marée de la mer de Cortez |
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Du fait de l'étroitesse de la mer de Cortez (variant de 90 à 40 milles au niveau de l'Isla Tiburon), les courants de marées y sont très importants et lorsqu'ils s'opposent au vent, les vagues peuvent vite devenir hautes et dangereuses. Ces courants peuvent aussi condamner au surplace pendant plusieurs heures, voire à la marche arrière ! Quant aux marnages, s'ils sont importants pour la région (6 mètres contre 2 mètres côté Pacifique), ils sont encore très loin derrière ceux des îles Chausey, par exemple, qui peuvent afficher le double. |
Depuis la première heure, ce petit autel, la seule touche humaine sur l'île, nous a intrigués.
Photo © Amélie Padioleau
Une fois exploré cet étrange autel de briques en bord de côte, certainement l'oeuvre de pêcheurs - des boîtes de conserve rouillées et petite culotte déchirée nous avaient déjà mis sur leur piste - nous décidons de monter vers la bouche du cratère.
Les quelques bosquets verts font place à de la poussière et de la terre dure, poivre et sel, qui devient de plus en plus rocailleuse.
Après 10 minutes de marche, l'élévation de la température du sol commence à se sentir. Passées 20 minutes, nous touchons les abords du cratère et nos yeux nous brûlent. Dès lors, tout commence pour moi à tourner au film d'horreur : la vue des carcasses de pélicans entassées dans les ravines, l'eau qui commence à manquer, mes tempes qui se mettent à gonfler. Cette terre ne semble être faite que pour brûler la vie ! Dix minutes supplémentaires et il me faut abdiquer et laisser Mark continuer seul.
La décision prise, je tourne le dos au volcan, je me retiens de ne pas courir en descendant pour ne pas tomber. Je n'ai plus qu'un seul but : m'éloigner de cette fournaise. Le Goose est à vue, mais au moins trois canyons me séparent de lui. J'ai l'impression de ne pas avancer. Je croise encore des pélicans crucifiés au milieu d'arbres desséchés lorsqu'enfin, arrivés au bord de l'eau, je m'y jette entière avec chaussures, chapeau et lunettes de soleil et mets bien 10 minutes à faire redescendre la température de mon corps. Sur la crête du volcan, je vois alors Mark, en tout petit, avancer au vent. On aurait dit le Petit Prince.
Isla Lobos : Son blanc paraît si pur ! Mais il est dû à la fiente des oiseaux.
Photo © Amélie Padioleau
Assis sur la faille de San Andreas
La nuit vient de tomber et nous nous sentons désormais très en sécurité dans notre maison flottante. Depuis notre retour de terre, tout m'y semble luxueux : l'eau à volonté, les ventilateurs, les cocktails de jus de fruit. Babylone ! Le contraste est extrême.
A la lueur orangée de nos lampes à huile, j'essaie de collecter des informations sur San Luis, dans un vieux livre de géologie régionale, trouvé dans une marina. Mark prépare le dîner. <Je comprends mieux pourquoi la terre était si chaude, l'interrompais-je alors, le volcan est encore actif ! Une mission scientifique américaine, financée par National Géographique, lui a même consacré toute une expédition dans les années 2000. C'est la présence de gaz sulfurique à ses abords qui leur a mis la puce à l'oreille>.
Dans ces moments-là, il est bon de prendre du recul et de changer d'échelle.
Avait-on oublié un instant que nous étions juste au-dessus de la faille de San Andreas, dont l'ouverture a d'ailleurs permis à la mer de Cortez d'exister ?
Avions-nous oublié qu'en avril dernier, Mexicali, qui n'est qu'à 300 km au Nord, subissait un tremblement de terre d'intensité 7,2 sur la zone de Richter ?
Rien que d'imaginer cette grande faille en dessous de nous, me fait maintenant froid dans le dos.
Seule la moitié du cratère est debout, l'autre moitié s'érode sous la force des vagues. En arrière-plan se détache l'Isla Pomo, l'île aux pierres ponces.
Photo © Mark Meadows
Reste que cette terre à volcan est aussi apaisante que diabolique. Le vide qu'imposent ses pierres brûlantes est d'une grande rareté. Je n'ai pas été surprise d'apprendre qu'elle fut terre d'élection des Vagabundos del Mar (les vagabonds de la mer), ces Gypsies de la Mer de Cortez, qui jusque dans les années 50, occupaient les plages désertes du Golfe et vivaient en retrait de toute civilisation. Ils étaient connus pour se déplacer par deux sur de petits canoës assez étroits mais dotés d'une voile. C'étaient de très bons marins et ils avaient visiblement compris, avant tout autre, la valeur de ce domaine enchanté.
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Informations pratiques
> Les Guides (en anglais) :
Charlie's Charts, Weastern Coast of Mexico, par Charles and Margo Wood.
Mexico's Baja Californa, par Jack Williams.
Baja Boater's guide, Sea of Cortez, Cruising Guide, Gerry Cunningham
> Pour en savoir plus sur l'activité géologique de l'île de San Luis, contactez le Dr Brian Hausback, à l'Université de Californie, Sacramento.
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Dans Blue Goose, notre Ericson 38, nous nous sentons en sécurité : l'intérieur tout bois et haut de plafond est un confort apprécié.
Photo © Mark Meadows
Notre bateau
Blue Goose est le nom de notre Ericson 38, un sloop en fibre de verre construit en Californie en 1983 par Ericson Yachts et dessiné par l'architecte Bruce P. King. C'est un bateau conçu pour la croisière, très manoeuvrable, avec une quille de compétition. Son intérieur est tout en bois, haut de plafond. Il mesure 11,58 mètres de long, 3,65 mètres de large, 1,82 mètre de tirant d'eau et porte 65 m2 de voile. A Mazatlan, nous l'avons équipé d'une arche supportant deux panneaux solaires, qui nous permettent d'alimenter le frigo et nos ordinateurs.
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Mon tour du monde en sténopé
Depuis mon départ de Californie, je développe moi-même mes images prises avec un appareil qui remonte aux origines de la photographie : le sténopé. Il s'agit d'une simple boîte percée d'un trou, qui reflète l'image à l'intérieur, image que je capture avec du papier sensible. Fascinée par l'onirisme de ces images, je me sers aujourd'hui de mes boîtes pour voyager. Elles m'offrent une autre perspective sur le monde, que ni mon oeil, ni même une lentille ne pourra jamais me rendre. Elles sont pour moi un filtre de vérité. Aussi, à chaque escale, je vous propose de vous en livrer une.
Le volcan de San Luis vu du Blue Goose (sténopé).
Photo © Amélie Padioleau
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