Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, il y a maintenant quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Après avoir passé l'été et l'hiver 2010 à explorer la mer de Cortez, nous avons décidé de mettre cap au Sud et de rejoindre l'Amérique Centrale. Première escale : l'incroyable île d'Isabela, une réserve ornithologique accessible uniquement à la voile.
Note :
Avec des fous de Bassan à pattes bleus à 50 centimètres les uns des autres, nous commençons notre balade sur Oiseaupolis en restant prudemment en bord de côte. (Cliquez sur les illustrations pour les agrandir).
Photo © Arnoldo Peralta
Lorsque j'ai visité le Burkina Faso, on m'a prise pour une Blanche.
Lorsque j'ai atterri sur le sol américain, je suis devenue Européenne.
Au Brésil, j'étais Portugaise ; au Mexique, une touriste américaine.
Mais sur une île aux oiseaux, dans quelle catégorie vais-je bien pouvoir être <rangée>? Humain ? Prédateur ? Mammifère ?
L'île Isabela.
Photo © Mark Meadows
Située par 21°52'30''N et 105°54'54''W, Isabela se trouve à 15 milles au large de la côte de l'Etat du Nayarit.
C'est une réserve d'oiseaux. Elle abriterait jusqu'à 90 espèces différentes, avec en tête les frégates superbes (Fregata magnificens), les fous à pieds bleus (Sula nebouxii), rouges (Sula sula), les pélicans bruns, les phaétons, et ses 194 hectares rocailleux ont été déclarés Parc national* suite au passage du Commandant Cousteau en 1980.
Au petit matin, l'île légèrement montagneuse se découpe déjà sur l'horizon.
Y séjourner reste un privilège de cruisers, car aucune activité touristique régulière n'y a été pour l'instant développée. Il n'existe aucune construction en dur, si ce n'est les ruines du centre de recherche, en contrebas du phare. Il n'y a ni eau douce ni sanitaires et seuls quelques pêcheurs et chercheurs y campent, six à neuf mois de l'année.
Nous avions estimé la durée de la traversée à 17 heures au départ de Mazatlan. Aussi avons-nous levé l'ancre vers 16 heures. Mieux valait passer la nuit en mer pour être sûrs de mouiller de jour. Un vent de Nord-Est de 6 noeuds, classique en cette saison hivernale, nous permet de garder presque notre cap durant toute la traversée. Même sous les étoiles, il continue de gonfler nos grand-voile et génois, épargnant nos quarts nocturnes du bruit du moteur.
Blue Goose, notre Ericson 38, en route vers l'île d'Isabela...
Photo © Daniel Laggner
Ile sauvage
Au petit matin, l'île légèrement montagneuse se découpe déjà sur l'horizon. Il nous reste quelques milles à parcourir, mais déjà nous repérons aisément les deux grands rochers, sur la façade Ouest de l'île, dont nous avait parlé le vieux Don sur Tizi Wazoo, le maire non-officiel de la Marina Mazatlan (18 ans d'occupation hivernale). <C'est à l'abri de ces rocs qu'il vous faudra mouiller>, avait-il insisté.
Mark se fait traîner à l'arrière du bateau : l'avantage de ne pas avoir de régulateur d'allure boulonné à l'arrière du bateau est de pouvoir s'immerger dans la grande bleue, nager avec les dauphins, écouter les baleines. Reste que, passés les 3 noeuds, la remontée à bord devient sportive !
Photo © Amélie Padioleau
Vu la taille de l'île (à peine 2 km), nous nous offrons un petit tour de repérage. Nous dépassons un petit îlot de rocher plat, au front Nord de l'île, puis nous longeons la facade Est.
Des falaises rouges abruptes coupent la côte et des vagues s'y projettent dans un grand fracas. Le comportement de ces lames est étrange : elles n'ont pas de visages et donnent l'impression de réellement glisser sur ces roches, à une vitesse inquiétante. Aucune envie de rester dans les parages. Mais heureusement nous sommes déjà sous le phare, marquant l'extrémité Sud de l'île.
Les vagues ne couvrant plus le cri des oiseaux, nous réalisons alors toute l'ampleur du vacarme.
Perché sur sa falaise, il a dû sauver bien des marins, pensais-je, car les récifs que nous avons sous les yeux, noirs, percés de caves, montés de pics volcaniques, n'ont déjà rien d'engageant par temps calme. Je n'ose imagine ce que cela donne lorsque le vent du Sud monten l'été.
L'île ne me renvoie pour l'instant que dureté, désolation et sauvagerie. Aussi c'est presque avec surprise que j'aperçois les cabanons des pêcheurs sur la facade Ouest. Les pêcheurs mexicains, toujours héroïques, prêts à braver les pires conditions maritimes. Je les aperçois, tous assis dans leurs pangas, amarrées les unes aux autres.
Au loin devant nous, les rochers du vieux Don sont de nouveau visibles. Légèrement détachés de la plage (300 m), ils surgissent hors de l'eau de manière tout à fait monumentale. De véritables menhirs.
C'est derrière ce grand rocher, véritable temple à frégates, que se trouve notre mouillage. Une bande de sable que le commandant Cousteau a, lui aussi exploitée lors de son passage dans les années 80.
Photo © Amélie Padioleau
Aux portes de la ville
Ici, aux pieds des rochers nommés Islotes Las Monas, l'eau est cristalline, bleue turquoise et les poissons tropicaux jaunes et bleus. Quel contraste avec les méchantes falaises de la côte Est ! Dans de telles conditions, rien de plus facile que de jeter une ancre. Je peux la toucher des yeux et même suivre le tracé de la chaîne au sol. Cela me donne presque envie de jouer les perfectionnistes en tirant une parfaite ligne droite. Deux bateaux nous entourent, sans mouillage à l'arrière. Nous tournerons donc.
Le plan de voilure de Blue Goose, notre Ericson 38.
Photo © D.R.
Les vagues ne couvrant plus le cri des oiseaux, nous réalisons alors toute l'ampleur du vacarme généré par la population indigène.
Les oiseaux volent et crient dans tous les sens. Une vraie cour de récréation ! Et le son n'est pas détaché de l'action. De surprenants combats aériens se déroulent au-dessus de nos têtes, sans jamais un moment de répit.
Les frégates, qui sont d'une grande majesté, avec leurs très longues ailes noires semblables à celles des chauves-souris, se comportent en véritables pirates. Leur incapacité à atterrir sur l'eau (plumage perméable) et à en re-décoller (pattes trop courtes et non palmées), les oblige à voler le poisson de leurs voisins.
Résultat, elles passent leur temps à courser et attaquer les pauvres fous en plein vol pour qu'ils lâchent la nourriture qu'ils ont dans le bec. Faute de pouvoir voler plus vite, les fous crient à tue-tête. Voilà une dépendance bien diabolique !
La plage est à quelques mètres. Nous ne résistons pas à l'envie d'y débarquer pour observer de plus près ce repaire de pirates. Poussés par une vague diligente, nous mettons pied à terre sous le regard hautain des pélicans qui détournent sèchement les yeux.
Et là, à notre grande surprise, nous réalisons qu'il ne s'agit pas de nids par-ci par-là, mais d'une ville entière. Des arbustes assez denses recouvrent tous les flancs de l'île rendant impossible toute tentative de pénétration. Ces arbres sont l'armature de la ville. Ce n'est pas du Haussmann, mais presque.
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++ Pour mieux comprendre pourquoi les frégates sont devenues pirates, rendez-vous sur le site de la Cité des Sciences, ici. |
Une vie sociale intense
Nous restons là, allongés sur le ventre, sur la plage.
Les nouveaux-nés me semblent immenses : aussi grands que leurs mamans. Leur gabarit contraste étonnement avec la blancheur de leur duvet.
Sur la plage, certains fous à pieds bleus prennent des pauses à mourir de rire, comme ces deux compères, montés sur le même bout de bois, qui scrutent l'horizon tout en marquant le rythme avec leur pied droit, l'air impatient. Qu'attendent-ils ? Ont-ils donné rencart à leurs belles ? Faute de clés pour les comprendre, je me fais mon film.
J'ai le même réflexe lorsque je vois les pélicans raser les vagues les uns derrière les autres, au coucher du soleil. Je ne peux m'empêcher de m'imaginer qu'ils partent en guerre ou pour une mission de haute importance. Ils ont l'air si tragique !
Il ne m'a même pas fallu de zoom pour prendre cette photo... Cet oiseau, auprès duquel je suis passée à 50 centimètres, n'a pas bougé une aile !
Photo © Amélie Padioleau
A force de rester au même endroit, je réalise que l'habitat de ces oiseaux ne s'organise pas seulement par étage mais aussi par quartier. Les fous à pieds rouges ne mélangent pas leur linge sale avec les pieds bleus, encore moins avec les frégates.
Il faut dire que d'être sous un nid de frégates qui défèquent sans arrêt, moi non plus, je ne serais pas emballée. Le sol de l'île et les branches sont littéralement blanchies par les fientes d'oiseau à l'odeur profonde et âcre. Comment font-ils pour respiré telle puanteur toute la journée ? Ont-ils un odorat poussé ? Les défections des uns gênent-elles celles des autres ?
Le pas de trop
Les couleurs sont changeantes sur ce mouillage d'Isabela. A certaines heures, elles virent au turquoise, rivalisant presque avec les fonds des Bahamas.
Photo © Amélie Padioleau
Curieux d'explorer d'autres quartiers d'Oiseaupolis, nous nous levons pour longer la côte, mais très vite, nous comprenons qu'avec plus de 13 000 individus sur l'île, chaque mètre carré compte et appartient à une famille.
Le film d'horreur commence. Les Liliputiens viennent de réaliser que Gulliver attaque ! Les fous commencent à nous hurler dessus, l'air de dire <pousse tes sales pattes de là>, puis une autre catégorie d'oiseaux, ressemblant fortement à des phaétons, se met à nous raser la tignasse.
Nous n'avons pas avancé de 60 mètres que nous faisons demi-tour, penauds.
Jouant avec les différences d'altitude offertes par les versants du cratère central, les frégates peuvent vous passer au ras de tête, par groupe de 50 et ce, dans le plus grand silence. Impressionnant.
Photo © Mark Meadows
Je sors un peu traumatisée de l'expérience et eux aussi, j'imagine. Dans quelle catégorie vont-ils me classer maintenant ? Envahisseur à deux pattes sans aile ? Alien transgresseur ? Cette expérience me fait réaliser que je ne comprends vraiment rien à ces oiseaux, malgré le fait qu'ils soient de fidèles compagnons de mer.
Harcelés par les fous et insultés par les jacassants goélands de Hermann, nous voilà repoussés sur la plage - une drôle d'expérience !
Photo © Arnoldo Peralta
Une semaine après je suis encore intriguée et dès mon retour à terre, je me lance dans quelques recherches à leur sujet.
J'apprends tout d'abord que les oiseaux ne sentent pratiquement rien, ce qui me rassure grandement.
Par contre, leur vue et leur ouïe sont très fines. Aucun doute qu'ils nous aient donc vus la première fois.
Notre conflit semble donc avoir été juste fondé sur une question de territoire.
Quant à savoir s'ils garderont en mémoire notre rencontre : difficile à dire, vue la taille de leur cerveau. Mais le fait qu'il ait été scientifiquement démontré que les corbeaux sont capables de reconnaître les visages humains ne me rassure pas du tout sur le fait que nous soyons peut-être <fichée> à Isabela.
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(*) Parc national, qu'est-ce que cela-veut-il dire ?
L'île d'Isabela est déclarée Parc national depuis 1980, mais Parc national de loisirs (<Parque National para la Recreación>), ce qui signifie que l'accès n'est autorisé qu'à condition qu'il soit motivé par des objectifs culturels, scientifiques ou de loisirs. Si des chercheurs de l'UNAM (Universidad Nacional Autónoma de México) se relaient depuis 1981 pour étudier la vie sociale de ces colonies d'oiseaux, aucun projet limitant l'impact de l'homme n'a toutefois vu le jour en 20 ans.
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Conseils pratiques pour Isabela |
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18/03/2011 - 05:24
Une nuit avec les pêcheurs de calamars géants
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Loin des marinas surpeuplées, nous avons découvert en chemin les pêcheurs de calamars géants de la mer de Cortez, devenus nos compagnons de route.
10/03/2011 - 05:34
Nous avons été attaqués par un chubasco en mer de Cortez !
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles avec l'envie de vivre une expérience à deux - et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Remontés pendant l'été au Nord de la mer de Cortez pour fuir les cyclones, nous avons été attaqués par les chubascos ! Vous ne savez pas ce que c'est ? Vous allez vite comprendre !
15/12/2010 - 00:19
600 kilomètres de désert avec une annexe sous le bras
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau... Si nous avons appris des Américains sur l'équipement et l'autonomie, ce sont des leçons d'entraide et de débrouillardise que nous enseignent désormais les Mexicains. Mise en pratique avec un sujet d'importance : l'annexe !
19/10/2010 - 07:36
Les îles enchantées, à mi-chemin entre le paradis et l’enfer
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici maintenant quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Nous voilà au fin fond de la mer de Cortez à explorer cet étrange désert montagneux, bordé par quelques sommaires campements de pêcheurs. Et semé d'îles étranges...
22/09/2010 - 00:28
«L’œil du cyclone Rick est passé juste au-dessus de nos têtes !»
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile à bord de Blue Goose, notre Ericson 38, voici maintenant quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. En Basse-Californie, et en deux étés successifs, nous nous sommes retrouvés sur la route des cyclones - et notamment de Rick, qui est passé juste au-dessus de notre voilier. Il nous a vite fallu apprendre à faire face...
22/08/2010 - 23:14
L'île d'Espiritu Santo : des fonds paradisiaques, des touristes apeurés et un désert sans pitié
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 11,50 mètres. Mark et moi avons quitté Los Angeles (Californie) en mars 2008 à bord de Blue Goose, notre Ericsson 38. Avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Après avoir expérimenté malgré nous la vie - et la survie - dans les marinas mexicaines, nous explorons enfin la mer de Cortez et découvrons l'île d'Espiritu Santo, un paradis ocre et bleu où seuls les cactus font sentinelles...