Actualité à la Hune

Deux ans sur un voilier au Mexique, entre désert et mer (8)

Nous avons été attaqués par un chubasco en mer de Cortez !

Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles avec l'envie de vivre une expérience à deux - et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Remontés pendant l'été au Nord de la mer de Cortez pour fuir les cyclones, nous avons été attaqués par les chubascos ! Vous ne savez pas ce que c'est ? Vous allez vite comprendre !

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  • Publié le : 10/03/2011 - 05:34

Le monstre approche Le chubasco quelques minutes avant qu'il ne nous frappe. Son cumulonimbus est dramatiquement parfait. Photo © Amélie Padioleau Non, le chubasco n'est pas un beignet au tabasco, ni un vicieux cocktail pour touristes innocents - c'est un orage violent, brutal, version maxi-tornade, qui se produit au-dessus du désert de la côte mexicaine, lorsque par temps très chaud, la condensation est telle qu'elle permet la formation d'un énorme nuage, véritable bombe à retardement !

Bien sûr, nous en avions entendu parler. Dans toute la mer de Cortez, des bulletins <spécial chubasco> sont émis tous les jours sur la VHF ou la BLU, désert de la Sonora oblige. Reste qu'un chubasco étant impossible à anticiper, nous n'y avons jamais conditionné notre périmètre de navigation.

L'arrivée dans le canal de l'Enfer

Isla Tiburon, belle et sauvage Depuis que l'île Tiburon a été décrétée Parc national, les Indiens Séris ont été forcés de quitter leur terre sacrée. Ils sont désormais installés sur la côte, mais n'en reste pas moins les maîtres des lieux. Photo © Amélie Padioleau C'est ainsi qu'après avoir visité l'île de l'Ange Gardien, aux rivages regorgeant de coquilles saint-Jacques et d'holothuries, nous décidons d'aller explorer la démoniaque île Tiburon (<requin> en espagnol). Une île à la réputation si mauvaise ne ne pouvait qu'exciter notre curiosité. Tous les lieux qui l'entourent portent la marque du diable. Le canal qui la sépare du continent est dénommé le canal de l'Enfer. Et ses habitants, les Indiens Séris, gardèrent longtemps une réputation de cannibales.

La traversée est merveilleuse : au portant par 15 noeuds de vent, notre Blue Goose roule de plaisir sous la houle descendante. Nous pêchons, passons trois heures avec un moineau venu se nicher dans le carré - bref, le temps de l'insouciance.

Deux jours plus tard, nous cabotons le long de la sauvage île Tiburon. La houle est alors de 2 mètres, le vent absent. Nous progressons donc péniblement au moteur pour arriver finalement vers 15 heures dans la baie sablonneuse du port de Kino, large de 5 milles. Le temps est légèrement voilé, rien d'inquiétant.

A notre grande déception, nous découvrons que la baie n'a pas plus de 2,50 mètres de profondeur pour mouiller - notre Ericson 38 cale 2 mètres -, sans aucune protection contre la houle. Il y a bien une île au centre, Isla Pelicano, mais la profondeur dans son sillage est encore plus courte.

Voilà deux heures que nous errons à la recherche d'un mouillage convenable. Tout d'un coup, les nuages sur la ville commencent à s'élever et à s'assombrir. Cela ne nous dit rien de bon. Nous décidons de sortir au plus vite et de regagner au large. Heureusement, un vent de 6-8 noeuds nous pousse dans la bonne direction. Par précaution, nous prenonss deux ris dans la grand-voile, en prévision de l'orage qui gagne, mais déroulons notre génois pour nous éloigner le plus rapidement. Nous n'avons clairement aucune idée de ce qui nous attend.

Carte : nos coups de chubasco en mer de Cortez Notre trajet pour le moins agité en mer de Cortez. Photo © Amélie Padioleau Et le monstre sortit de sa cage

Nous parcourons à peine trois milles, quand nous voyons les nuages menaçants littéralement exploser, se transformant en champignon atomique ! Dès lors, tout va très vite. Le champignon se transforme en rouleau compresseur, blanc au-dessus et dramatiquement noir au-dessous.

Nous sommes pris de vitesse. En quelques minutes, le monstre est sur nous. A peine le temps d'enrouler le foc, nous sommes au centre de la tornade. Le bateau gîte maintenant quasiment à l'horizontale, couché sur l'eau, l'eau entre sur tribord et pénètre dans le cockpit. Madre mia !

Heureusement, survient un répit dans la tourmente, Blue Goose se redresse, le temps pour les dalots de vider le cockpit. Mais le chubasco nous prend à revers, cette fois ! Mark fait encore son possible pour tenir le bateau plein vent arrière avec la grand-voile bordée dans l'axe, pour qu'elle porte le moins possible, mais impossible de tenir la position. La force de la tornade est telle que tous les coulisseaux de la GV sont arrachés d'un coup. Sur le pont, on n'entend plus que le terrible fracas de la voile battant contre le gréement, puis au vent s'ajoute la grêle ! Je prends la barre, tandis que Mark essaie de contenir la voile. Malheureusement, je n'ai pas beaucoup de contrôle, même avec le moteur. Notre diesel Toyota n'est pas assez puissant pour nous mettre dans le vent, j'essaie de maintenir le bateau stable au milieu des vagues, mais nous dérivons peu à peu vers les dizaines de crevettiers alors en pêche sous notre vent.

La voile est enfin maîtrisée. La tempête a surgi si vite que les vagues n'ont pas eu le temps de se former, ce qui nous facilite la vie. Je me dis que le pire est passé, quand vient la foudre : des éclairs gigantesques à quatre ou cinq fourches ! Il ne manquait plus que cela ! Impression de jouer à la roulette russe. Les éclairs tombent de part et d'autre du bateau, à une distance assez proche pour être littéralement éblouis. Le pire, dans cette situation, c'est qu'il n'y a plus grand-chose à faire...

En route pour Santa Rosalia En route pour Santa Rosalia le long de la côte de Basse-Californie. Il est 15 heures, mais la lumière tombe déjà - un autre chubasco se prépare-t-il ? GV en réparation dans le carré, nous ne progressons qu'à 2,5 noeuds. Serons-nous à l'abri à temps ? Photo © Amélie Padioleau Mais déjà le vent baisse. Après vingt minutes d'enfer, les éclairs s'éloignent. Ca y est, le chubasco est passé. Nous n'avons qu'une envie : crier. Juste pour lâcher la tension.

Un autre drame à l'horizon

Pas question de rester ici. Nous affalons notre grand-voile endommagée et la rentrons dans le carré pour la réparer, puis nous remettons le cap sur Santa Rosalia. La mer est d'huile, la nuit noire, l'ambiance suffocante.

Au petit matin, mal réveillés après une petite nuit, nous scrutons l'horizon. Et ce que nous voyons nous replonge dans notre cauchemar de la veille ! Le ciel au-dessus de la péninsule est bouché. Une grande masse d'air chaud instable,plane au-dessus des nuages bas. Leur densité, leur couleur sombre suggèrent qu'une autre tempête se prépare pour fêter notre arrivée. Notre moral en prend alors un coup car, à la vitesse où nous allons, la fuite n'est clairement pas une option.

Bien évidemment, plus nous nous approchons, plus le nuage gris devient noir. L'angoisse monte. Hier, nous n'avions pas eu le temps d'avoir peur, maintenant les minutes paraissent des heures. Traumatisés par l'épisode de la vieille, nous imaginons les pires scénarios. Pour contrer ce stress, nous agissons. Nous bloquons solidement notre enrouleur, fermons tout les panneaux et hublots, enfilons nos cirés, harnais, sécurisons et amarrons tout ce qui peut l'être, dehors comme dedans.. On a l'air ridicule, harnachés sur cette mer plate, mais on ne se fera pas avoir deux fois. L'ambiance est à la guerre sur le pont. Objectif : mouiller avant que le système météo explose.

Le cauchemar recommence Ça se précise - le cauchemar recommence ! Les nuages sont tellement gorgés d'eau qu'ils frôlent la surface de la mer. Photo © Amélie Padioleau Nous ne sommes plus maintenant qu'à trois milles de la côte mais déjà les montagnes sont englouties par le monstre. Il est lourd et gorgé d'eau, s'avance vers nous au ras de l'eau. Nous commençons à douter de notre décision. Arriverons-nous à temps ? Je pousse le moteur au maximum, mais l'odeur de la pluie devient de plus en plus forte. Chaque minute, le cauchemar gagne quelques centaines de mètres.

Une pluie torrentielle s’abat sur nous La pluie est là. Nous sommes prêts à affronter les bourrasques, les rafales - mais rien. Juste des trombes d'eau, cette fois. Ouf... Photo © Amélie Padioleau Nous sommes plus qu'à un mille de la baie quand la pluie s'abat sur nous. Nous nous attendons à être pris de plein fouet par les rafales, mais rien - rien d'autre que le bruissement liquide de cette énorme averse. Pas un sifflement dans les haubans, pas un coup de gîte. D

ans de telles conditions, rejoindre la baie est un jeu d'enfant. D'ailleurs, nous avons maintenant dépassé le rocher qui nous servait d'amer. <15 pieds, on est bon !> je crie à Mark qui est à l'avant. J'entends le fracas de la chaîne au milieu de la pluie torrentielle, puis l'ancre tombe sur le sable. Ouf ! Il peut bien vanter, nous ne bougerons pas !

A notre grande surprise, la pluie stoppe brutalement. Un ciel bleu s'entrouvre au-dessus de nos têtes. Derrière le bateau, quelques nuages chargés de pluies rasent la mer. Se pourrait-il que seule la queue de cet orage nous ait effleurée ? Le magnifique coucher de soleil et les odeurs entêtantes du maquis nous le confirment.

Après la pluie… Avec le manque total visibilité pendant tout le jour et la bataille des dernières heures, ce coucher de soleil coloré est inespéré ! Photo © Amélie Padioleau Incapables d'anticiper la force des orages qui se sont abattus sur nous, nous avons beaucoup appris pendant ces deux jours, tant sur les cumulonimbus (notamment arcus, en forme d'arc), les cumulus bourgeonnant (nos fameux champignons atomiques), que les systèmes de déplacement d'air (ascendants et descendants). Nous avons pu réaliser la manoeuvrabilité de notre Goose dans de telles conditions, l'efficacité de nos dalots, mais aussi combien le changement d'altitude des nuages est déterminant pour comprendre l'intensité de l'orage et l'énergie dont il est chargé. L'image de champignon explosant avant que l'orage n'éclate restera longtemps gravée dans ma mémoire.

Voilà des enseignements que les cicatrices de notre grand-voile sont maintenant là pour nous rappeler - la leçon du canal de l'Enfer !

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Les trois types d'orages typiques de la mer de Cortez

Mark et Amélie après l’orage Les deux monstres sont partis. Nous sommes indemnes, mais crevés - et avec la tête d'enfants qui se sont fait bien fesser ! Photo © Amélie Padioleau > Le chubasco (de mai à novembre) : phénomène violent et brutal, orageux, présenatnt de très fortes rafales tourbilonnantes, qui se forment généralement à terre, durant l'été, et qui viennent se charger d'eau l'après-midi ou à la nuit tombée. Souvent, c'est le bruit de la pluie qui prévient de leur arrivée, tant ils semblent surgir de nulle part. Leur vitesse peut facilement atteindre 60 noeuds en général. Les chubascos sont de courtes durées.

> Le norther (de novembre à mai) : alors que le vent durant cette période souffle généralement du Nord-Ouest, le norther vient comme son nom l'indique, du Nord. Il peut surgir de manière imprévisible, de nuit comme de jour, atteindre 30 à 40 noeuds et souffler pendant 24 heures ou plusieurs jours. Des vagues importantes se forment alors et la navigation peut être alors très inconfortable.

> Les cyclones (de mai à novembre) : les chances d'avoir un ouragan dans le Nord de la mer de Cortez sont faibles, mais pas nulles - le cyclone Jimena a dévasté Santa Rosalia en 2009. Le temps qui les accompagne est nuageux, pluvieux, avec une houle de 10 à 12 pieds, venant du Sud.

Notez enfin que l'influence du cycle météo d'El Nino/La Nina dans la région est importante. Il est connu par exemple, que durant les années de Nina (comme en 2010), les orages avec pluies diluviennes sont plus importants que durant les années El Nino.

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A lire : <Sea of Cortez>, Cruising Guide, Gerry Cunningham.
Je le mentionne ici car nous n'aurions jamais trouvé ce mouillage d'urgence sur la côte de Basse-Californie sans le guide de Cunningham. A côté de l'autre classique qu'est <Charlie's Chart>, ce guide propose une palette de mouillages bien plus importante (280 au total) et des coordonnées GPS à la clé, ce qui est bien utile quand on sait que le peu de précision des cartes nautiques mexicaines de la région.

Gerry Cunningham a passé plus de quinze ans en mer de Cortez. Ses guides ont la précision d'un ingénieur. Après son décès, voici quelques mois, sa petite-fille, Heather, a décidé de prendre la relève et de continuer à faire vivre ce patrimoine familial.



>> Vous pouvez découvrir notre mini-site Voiles et Voiliers ici.

Blue Goose, notre Ericson 38 au mouillage Blue Goose, notre Ericson 38 (11,50 mètres), goûte lui aussi un repos bien mérité. Photo © Amélie Padioleau

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Vos commentaires

    • Un récit saisissant ! Merci pour les petites émotions vécues depuis le confort de la maison :) et bon vent !

      Ajouté par noarone le 10/03/2011 - 12:55
    • pas de stenopé cette fois ? mersi pour votre recit.

      Ajouté par clinton le 10/03/2011 - 13:04
    • effrayant .... et si bien (d)écrit. merci.

      Ajouté par magellan le 31/03/2011 - 20:11
    • tout est gigantesque dans cette mer et ça arrive à une vitesse incroyable. On si croirait tellement le récit est captivant et en plus vous avez eu le courage de prendre des images;) merci. Nono

      Ajouté par nono le 08/06/2011 - 18:48

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