Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici maintenant quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. En escale à Puerto Vallarta pour réparer notre gréement, nous rencontrons par chance le petit cirque flottant de la Loupiote. Portrait de ces acrobates au long-cours.
Note :
La plus grande partie des acrobaties du spectacle de Delphine et Franck repose sur cette technique du tissu, qui n'est pas sans danger lorsque le vent monte car s'il s'ouvre, le système de retenue lâche.
Photo © Amélie Padioleau
17h30 ont sonné. Les haubans ont été talqués, la sono et la lumière mises en place et le public commence à affluer, essentiellement de croiseurs américains. Emmitouflés dans des blousons en raison du Nordest qui ne cesse de souffler depuis le début de l'après-midi, ils sont plus d'une cinquantaine à attendre le show.
Soudain, la musique monte. On aperçoit Delphine et Frank à bord de leur annexe, portant tous deux la même vareuse bretonne jaune et mimant un couple novice s'essayant à la navigation, avec tout le comique de situation que l'on peut imaginer : sortie d'annexe ratée, pose d'un tangon qui s'échappe à l'extérieur, un mousse y étant agripé tant bien que mal... S'ensuivent de périlleuses courses-poursuites du pont jusqu'au mât, qui finiront au saut d'eau ! Le public de croiseurs est hilare. Le couple est chaleureusement applaudi, Franck encore dégoulinant d'eau, prend alors la parole en anglais pour inviter le public à la seconde représentation... Le temps de faire manger les enfants.
Franck Rabilier et Delphine Lechifflart, la quarantaine, ont découvert leur passion pour les arts du cirque sur le tard, mais n'ont pas hésité à opérer un habile changement de cap, en montant leur propre compagnie en 1999, La Loupiote !
Photo © Amélie Padioleau
Tomber sur des Français dans la baie de Banderas, c'est déjà un événement exceptionnel !
Mais ceux-là le sont d'autant plus, qu'en plus d'être marins au long-cours, ils sont des artistes de cirque, jouant des poulies de leur gréement pour offrir au public des ports, plages et marinas, de subjuguants spectacles aériens, à partir du pont de leur bateau.
Franck Rabilier et Delphine Lechifflart ont appareillé de la France en 2004, sillonnent depuis les côtes du monde entier avec leurs deux filles et vivent de leur art ! La Loupiote est le nom de leur compagnie de spectacle et de leur bateau.
Les étoiles semblaient alignées pour que je les rencontre, car ils s'apprêtent à jouer dans la marina où nous réparons le gréement de notre Blue Goose. Après un échange d'emails, rendez-vous est pris pour une rencontre le matin même de leur performance, à 11h30, quai 9, slip 31.
Oups, le tangon est parti sans prévenir, laissant Delphine pendue, à son extrêmité, tel un singe tétanisé au-dessus de l'eau !
Photo © Amélie Padioleau
Gin Fizz, smoothie, cirque et cie
Jaune, jaune, jaune est la coque de Gin Fizz de 11 mètres qui se dessine au bout du ponton. Sur le pont entièrement latté en iroko, je découvre Delphine allongée sur le ventre, qui se fait masser le dos par Franck. Loéva, 11 ans, les longs cheveux au vent, se casse la tête sur sa leçon de français et Ondja, 2 ans et demi, court dans tous les sens essayant de faire tomber ses trois billes bleues dans les endroits les plus inaccessibles du navire. Je me sens presque gênée de troubler cette scène familiale. <Oyé, La Loupiote !>
Si Loéva ne participe pas au spectacle, elle prend beaucoup de plaisir à écrire le programme avec des craies de mille et une couleurs.
Photo © Amélie Padioleau
Delphine se relève avec précaution, en s'excusant : <Je me suis déplacée une vertèbre. Nous avons fait un spectacle, il y a quelques jours à Nuevo Vallarta et cela tire pas mal.> Mais très vite, toute la petite troupe reprend vie et me voilà dans le cockpit avec un smoothie à la fraise, Ondja sur les genoux.
Franck et Delphine ont tous deux la quarantaine. Lui est brun, menton carré, yeux verts. Elle est blond vénitien, a le front dégagé et le visage tout en rondeur. Deux heures plus tard, il faudra bouger le bateau et commencer à s'échauffer pour le spectacle ; entre-temps, il faut faire manger les enfants et il y a un goûter d'anniversaire, dans la piscine d'un voisin... Quelle vie, d'être non seulement marin, mais aussi maman et artiste !
Tous les espaces du bateau, sans exception, sont ici utilisés... Une vraie source d'inspiration pour les abonnés à la croisière, parfois trop enclins à rester dans leur cockpit !
Photo © Amélie Padioleau
La rencontre de deux passions
Tous deux initiés à la voile par leurs parents, Delphine et Franck ont déjà le pied marin lorsqu'ils se rencontrent. Respectivement archéologue et ingénieur de formation, ils s'intéressent de plus en plus au monde du cirque. En 1999, ils fondent leur propre compagnie, La Loupiote. Artistes de rue, ils travaillent aussi comme acrobates, comédiens, metteur en scène, danseurs pour d'autres compagnies, intervenant également comme éclairagistes si besoin. Mais ils ont envie d'aller plus loin, d'explorer d'autres chemins.
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Le cirque et la voile, deux activités complémentaires ? |
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<Le bateau entretient le corps en permanence, explique Franck. Rien qu'en essayant de tenir l'équilibre sur le pont, le corps travaille. Hisser les voiles et tirer sur les bouts nous maintient en forme, nager aussi.> |
Restait à trouver un bateau, capable de supporter un tel usage. <Je ne voulais pas d'un bateau bordé franc, continue Franck, ni d'un bateau en acier qui demande trop d'entretien. Quant aux bateaux en plastique, je n'en aime pas l'odeur.> Delphine ajoute : <Le plus important pour nous, c'était le pont. Il devait être plat>.
Après des années de recherches, ils jettent leur dévolu sur la coque d'un Gin Fizz, construite sur un modèle de Michel Joubert. <Michel Joubert avait dessiné une version en bois moulé pour valider le plan de coque sur des essais, avant de lancer la production en série, raconte Franck, et ce Gin Fizz était l'un de ces modèles d'essai. L'intérieur avait été déjà complètement aménagé par son ancien propriétaire ... 17 ans d'efforts.>
Être acrobates, cela a du bon - je n'ai jamais vu une famille capable de sauter aussi vite sur le pont !
Photo © Amélie Padioleau
Il fallait encore une quille, un mât. L'accastillage, non plus, n'était pas monté et le pont pas complètement latté. Faute de moule pour une quille en fonte, Franck et Delphine optent pour un saumon en plomb avec un voile de quille en acier et un mât des plus solides qu'ils peuvent alors trouver sur le marché de l'occasion. <Avec ce que nous projetions de faire avec, il nous fallait autre chose qu'un fil de spaghetti>, rigole Franck. Ils prennent quatre ans pour le préparer à la grande aventure. En 2004, La Loupiote est fin prête.
<Encore un peu de smoothie ?>, me propose Delphine. Il est maintenant 11h30 et les bateaux vont et viennent dans la marina. Sur le ponton voisin, une armée de jeunes Mexicains tente de faire reluire un énorme yatch à moteur déjà propre, la musique à fond. Alors que nous continuons notre discussion, Loéva est en train de grimper à la drisse de la grande voile, tandis que Ondja s'amuse à faire la bascule, suspendue aux mains courantes de l'escalier. Il semble que tout le monde soit né pour voler dans les airs, sur ce bateau.
Si trouver le bon emplacement pour le spectacle est souvent une gageure, ici, un amphithéâtre construit sur la jetée rend la scène de La Loupiote presque évidente.
Photo © Amélie Padioleau
Il faut préciser que ce pont est un espace de jeu aussi sûr qu'une cour de récréation. Aucune chance que l'une d'elles se prenne les pieds ni dans les drisses du pont, ni dans le rail de la grande voile : il n'y en a pas. Toutes les drisses s'arrêtent en bas du mât et un jeu de poulies permet le déplacement de la grande voile de bâbord à tribord. Quant au guindeau, il est protégé par une grande caisse blanche. Mais bientôt les filles devront laisser leur terrain de jeu à leurs parents qui à leur tour se mettront à se courir l'un après l'autre, enchaînant des roues et autres figures acrobatiques, pour le plus grand plaisir du public et de Loéva qui, même si elle a vu le spectacle des milliers de fois, continue de penser que <c'est vraiment trop drôle>.
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À quand un festival de bateaux-scène ? |
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Pour palier le manque de festivals côtiers capables de recevoir des bateaux-scènes et prenant en compte les temps déplacement entre les sites, La Loupiote et d'autres bateaux-scènes ont trouvé la solution : créer un événement, un circuit entre différents ports où les bateaux-scènes se relayeraient, chacun présentant sa propre création. <Une fois la boucle bouclée, explique Franck, un grand spectacle pourrait réunir tous les bateaux et clore ainsi le festival.> Avis aux directeurs de ports ... |
<Pas d'évidence>, résume Delphine. <Mais en même temps, reprend Franck, il fallait que l'on sorte de ce que l'on avait l'habitude de faire ensemble, car nous pratiquions alors beaucoup de travail au sol, de jeux corporels et de textes. Delphine s'est alors lancée dans l'aérien, avec des tissus acrobatiques, et nous avons mis en place des spectacles autour de cela, elle dans les airs, moi en porteur.>
Malgré un programme chargé, il n'y a rien de plus précieux que le temps d'un calin, après la sieste.
Photo © Amélie Padioleau
Ce travail de recherche sur le voilier débute un été. Les contours de leur premier spectacle dessinés, ils se tournent vers les organismes publics d'accompagnements des projets culturels pour obtenir des aides.
Malheureusement, ces dernières leur sont systématiquement refusées, faute de pouvoir remplir les cases de ces administrations. N'ayant pas de chapiteau, ils ne peuvent être considérés comme une troupe de cirque. Ne jouant pas dans la rue, mais sur leur bateau, ils sortent de la catégorie des artistes de rue et des réseaux de diffusion classique du circuit des festivals. On leur rétorque souvent qu'il s'agit d'un projet de vie, et non d'un projet artistique...
Ils s'extradent alors au Portugal et créent, avec leurs propres moyens, un premier spectacle nommé "Entre île et ailes" durant 50 minutes. Il est présenté essentiellement en France, en Charente-Maritime où le Conseil Général accompagne la tournée. Malgré le caractère professionnel du spectacle, son originalité et sa beauté, Franck et Delphine ont tout le mal du monde à obtenir un nombre suffisant de dates pour pouvoir en vivre exclusivement.
<Lorsque l'on est artiste de rue, il y a deux moyens de se faire payer, m'explique Franck. Soit le spectacle se fait de manière impromptue dans la rue et le paiement ne peut se faire qu'au chapeau, soit il est vendu d'avance à des organisateurs d'événements culturels - festival, office du tourisme, service culturel de mairie... Mais les chances de pouvoir être intégrés à de tels événements sont en réalité très faibles. Tout d'abord, les délais de déplacement à la voile, d'un port à l'autre, posent problème pour concorder les dates entre les différents lieux. Et puis les principaux festivals des arts de la rue ne situent malheureusement pas en bord de mer ou de rivière, et nous sont donc inaccessibles>.
L'ambiance a chauffé sur le pont : après une course-poursuite dans le gréement, voici que Delphine se prend pour une vigie.
Photo © Amélie Padioleau
Franck et Delphine comprennent que l'avenir est ailleurs. Confiants en l'accueil qu'ils peuvent trouver au Canada et quelques dates en poche, ils se lancent dans une traversée de l'Atlantique en 2006.
Le bon choix : en 2007, ils décrochent un contrat de dix jours pour les Jeux du Québec et c'est le coup d'envoi d'une tournée sur le Canada Est (une trentaine de représentations). Ils se lancent le long des rives canadiennes, du Saint Laurent jusqu'à Saint-Pierre-et-Miquelon, se réfugiant aux Antilles pendant l'hiver et repartant à la conquête de leur public canadien pendant l'été.
L'une des beautés de ce spectacle nocturne tient à l'harmonie que Delphine et Franck réussissent à créer entre eux, comme dans ces mouvements en miroir, métaphore de la relation de couple, thème du spectacle.
Photo © Amélie Padioleau
En 2009, ils sont retenus par le vieux port de Montréal pour y donner 150 représentations. Ils raccourcissent alors leur spectacle à 20 minutes et en créent deux nouveaux. Ces années sont fructueuses de créations et Ondja vient au monde au milieu de cette effervescence, en 2008.
Depuis 2010, La Loupiote a changé de cap. Au revoir les Antilles. Direction Vancouver, via les îles San Blas, le Panama, le Mexique, Hawaii, au gré des marinas prêtes à accueillir leurs prestations. Leur nouveau défi : conquérir en deux ans le coeur du public de la côte Ouest du Canada et des Etats-Unis.
Entre temps, les escales ne sont pas déplaisantes. Les filles apprécient les marinas super chics de la riviera mexicaine, coincées entre des ressorts 5 étoiles avec piscines et jacuzzis. <Je ne connais même pas le prix des marinas>, m'avoue Franck. Un bon moyen pour la petite famille de ne pas avoir à se soucier de l'eau, de l'électricité ou parfois même du fuel. <Sans en abuser pour autant>, Croit-il bon de préciser !
Retour en piste
L'heure de la seconde représentation arrive. Il fait maintenant nuit. A l'intérieur du Gin Fizz, les filles sont calées devant un bon film ; dehors les lumières du port viennent doubler l'éclairage mis en place par Franck.
Habillés de blanc et noir, devant un public encore plus nombreux, Franck et Delphine se lancent dans un duo romantique, d'un tout autre ton. Funambules sur la bôme, devenue le miroir de tous leurs mouvements, ils enchaînent des acrobaties aériennes avec grâce, coordination et beaucoup d'élégance, soutenus par les seuls tissus dont ils s'entourent. La vision de leur corps flottant ainsi dans les airs est fascinante ; la mise en scène chiadée. Malgré un vent plus soutenu, le couple arrive à terminer son spectacle comme si de rien n'était. De vrais pros !
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En savoir plus sur la Loupiote, ici.
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Ils surfent sur la même vague |
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15/05/2011 - 03:29
Isabela, l’île mexicaine aux 13000 oiseaux
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, il y a maintenant quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Après avoir passé l'été et l'hiver 2010 à explorer la mer de Cortez, nous avons décidé de mettre cap au Sud et de rejoindre l'Amérique Centrale. Première escale : l'incroyable île d'Isabela, une réserve ornithologique accessible uniquement à la voile.
18/03/2011 - 05:24
Une nuit avec les pêcheurs de calamars géants
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Loin des marinas surpeuplées, nous avons découvert en chemin les pêcheurs de calamars géants de la mer de Cortez, devenus nos compagnons de route.
10/03/2011 - 05:34
Nous avons été attaqués par un chubasco en mer de Cortez !
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles avec l'envie de vivre une expérience à deux - et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Remontés pendant l'été au Nord de la mer de Cortez pour fuir les cyclones, nous avons été attaqués par les chubascos ! Vous ne savez pas ce que c'est ? Vous allez vite comprendre !
15/12/2010 - 00:19
600 kilomètres de désert avec une annexe sous le bras
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau... Si nous avons appris des Américains sur l'équipement et l'autonomie, ce sont des leçons d'entraide et de débrouillardise que nous enseignent désormais les Mexicains. Mise en pratique avec un sujet d'importance : l'annexe !