Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile à bord de Blue Goose, notre Ericson 38, voici maintenant quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. En Basse-Californie, et en deux étés successifs, nous nous sommes retrouvés sur la route des cyclones - et notamment de Rick, qui est passé juste au-dessus de notre voilier. Il nous a vite fallu apprendre à faire face...
Note :
Cette photo a été prise au petit matin du 21 octobre, dans la marina de Mazatlan, alors que l'oeil du cyclone Rick était déjà passé juste au-dessus de nous.
Photo © Chuck Nashland / Saber Vivir
Cyclone, typhon, ouragan, <hurricane> en anglais. Voilà de sales monstres, à faire frémir terriens et marins - et moi la première. Rien que l'image satellite est effrayante, qui montre bien l'énorme masse cylindrique qui s'enroule lentement autour de son oeil... Cela dit, comme tout danger, plus il devient réel, plus il est nécessaire de dépasser le stade de la peur pour y faire face. C'est ce qui nous est arrivé.
Un cyclone tropical, qu'est-ce que c'est ?
Comme tout le monde, nous sommes partis de la théorie. Dans le Pacifique, comme dans l'Atlantique, à l'été et l'automne se produit chaque année le même phénomène : sur la Zone intertropicale de convergence (ou ZITC, zone géographique proche de l'Equateur où convergent les alizés), quand l'air est très humide et la température de l'eau supérieure à 26°C (permettant élévation et convection), les conditions sont réunies pour que se forme un énorme nuage. Si ce dernier n'est pas fragmenté par le vent et garde son volume, il va être en mesure de conserver l'énergie dégagée par sa condensation en son centre. Et c'est ainsi que naît le <moteur> du futur cyclone.
Notre trajet depuis Los Angelès, la Basse-Californie et la mer de Cortez. (Cliquez sur la carte pour l'agrandir).
Photo © Mark Meadows
Sous l'effet de la force de Coriolis, ce nuage gorgé d'énergie se met à tourner, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre dans l'hémisphère Nord - et inversement dans l'hémisphère Sud.
Par ailleurs, il avance selon une direction globalement Ouest-Nord-Ouest au départ (pour l'hémisphère Nord) ; à mesure qu'il gagne en longitude, il va avoir tendance à remonter vers le Nord.
Qu'est-ce que tout cela signifie concrètement pour nous, qui naviguons en mer de Cortez, le long des côtes de Basse-Californie ?
A partir du mois de juin, des cyclones apparaissent au large des côtes du Guatemala.
Si la majorité d'entre eux continuent vers l'Ouest en début de saison, au fur et à mesure que les mois passent, ils se mettent à longer de plus près les côtes mexicaines, vers le Nord ; en fin de saison, certains se mettent à piquer Nord-Est et passent même au-dessus du Mexique (voir la carte des cyclones 2009 ci-dessous).
La saison 2009 a été particulièrement active côté Pacifique, avec 20 tempêtes tropicales baptisées, dont 15 cyclones. Ce schéma n'en a sélectionné que quatre pour montrer leur évolution vers le Nord-Nord-Est à mesure de l'avancée dans la saison.
Photo © Mark Meadows
Cette soudaine attraction au Nord-Est s'explique par la présence de basses pressions le long des côtes mexicaines, qui créent un appel d'air. L'anticyclone américain, qui normalement les protège, se déplace en effet à cette période vers le centre de l'Atlantique.
La beauté de ce phénomène, le cercle presque parfait de son oeil, son enroulement hélicoïdal, sa taille gigantesque : tout est à la mesure de la puissance du cyclone Rick, ici photographié par satellite en octobre 2009.
Photo © N.O.A.A.
Nous n'avons pas encore eu le temps d'identifier tous les rouages de cette grosse machinerie, qu'en guise d'introduction, le cyclone Rick, en octobre 2009, nous passe littéralement dessus. Une chance qu'il soit retourné à l'état de tempête tropicale avant de toucher terre, car il s'agissait du deuxième plus fort cyclone de toute l'histoire dans le Pacifique Est, après Linda en 1997 !
Le passage de Rick, octobre 2009
Rick naît simple tempête tropicale le 15 octobre 2009, au Sud du Mexique, puis s'amplifie rapidement pour atteindre - en deux jours !- la catégorie 5, avec des vents à 185 noeuds et une pression barométrique de 906 hPa.
La seule chose que nous pouvons espérer est de ne pas nous trouver sur sa route. Raté ! Notre Ericson 38, amarré dans la marina de Mazatlan, se retrouve au dernier moment en plein dans sa ligne de mire. Alors que tous les modèles informatiques prévoient que ce cyclone se cassera sur la pointe de la Basse-Californie, le 20 octobre, et contre toute attente, Rick vire à l'Est et fonce droit sur nous. Au secours !
Au port, nous nous préparons au pire. Nous affalons le génois, bloquons notre enrouleur pour l'empêcher de tourner, ficelons la grand-voile comme un saucisson, retirons tout ce qui peut s'envoler sur le pont - et rangeons soigneusement l'intérieur : même dans la marina, ça va secouer.
Cela fait, nous attendons... une attente interminable. Plus les heures passent, plus la tension monte. La température de l'embouchure de la mer de Cortez étant très chaude, Rick déboule sur le port vers 3 heures du matin, avec des vents de plus de 60 noeuds - il s'est heureusement un peu calmé.
Voici le type de modèle météo que l'on peut trouver sur Internet (ici, le site de la NOOA). Ce modèle a été décisif pour nous, car il fut le premier à prévoir le net virage de Rick vers l'Est - et notre bateau !
Photo © N.O.A.A.
Les gréements des 80 voiliers de la marina se mettent à hurler, alternant les aigus avec un son grave et puissant provenant des terres. Une odeur d'herbe fraîche et de gaz monte soudainement. Sur la VHF, Mike et Rita, tous les deux originaires d'Alaska, y vont de leurs commentaires, chacun calé au chaud dans son propre bateau avec la musique à fond et une tasse de thé. Rita, fille d'un pêcheur de saumon, vit depuis des années à Mazatlan sur son trois-mâts, Valkery : <Hey Mike, je viens juste de voir la pression barométrique chuter rapidement. Ça veut dire que l'oeil va bientôt nous passer au-dessus, et qu'ensuite, le vent va inverser son sens de rotation...> <Exact, répond Mike, on devrait voir le vent baisser, puis effectuer une rotation rapide de 180 degrés>.
Le plan de voilure de Blue Goose, notre Ericson 38.
Photo © D.R.
Calfeutrée à l'intérieur de notre 38 pieds, yeux et oreilles grands ouverts, je profite de leur providentielle conversation : celle-ci me donne la possibilité d'anticiper ce qui se passe à l'extérieur. Car il est vraiment angoissant d'être ballotté en tous sens, bateau gîté en permanence, sans pouvoir distinguer grand-chose au-dehors. Je m'en veux d'avoir laissé Mark partir tout seul voici une heure. Lui tournait en rond dans le bateau dès la première demi-heure et il n'a pas fallu longtemps pour qu'il aille voir le spectacle de ses propres yeux. Moi, j'avais trop peur de m'envoler sur les pontons ou de prendre un objet volant non identifié sur la tête !
Soudain, le bateau se redresse, le vent se calme, le vacarme diminue. Immédiatement, je sors la tête par la descente et, comme par magie, l'oeil du cyclone m'apparaît juste à la verticale - et Mark en même temps.
Nous restons tous deux éberlués devant ce cercle de ciel bleu parfait au-dessus de nos têtes. On est au coeur du monstre ! Il est 6 heures 30 du matin. C'est alors qu'à la VHF, Robby, un plaisancier qui joue les vigies depuis un appartement situé en hauteur, brise cet étrange calme : <La seconde salve devrait arriver dans vingt minutes. Je la vois qui approche !>
Juste le temps pour nous de renforcer nos amarres sur l'autre bord. Un quart d'heure plus tard, notre voilier de 11,50 mètres gîte soudain de l'autre côté comme un jouet, et l'eau de la marina, chargée des alluvions des lagunes environnantes, vire au rouge. Plus confiants, peut-être parce que nous nous savons proches de la fin du phénomène, nous parvenons à nous endormir. A notre réveil, le port présente un paysage de désolation...
Cette expérience nous aura confirmé que, quoique prévisibles dans leur formation, les cyclones se transforment et se déplacent ensuite de manière erratique. Elle nous aura aussi permis de prendre la mesure de la circulation du vent à l'intérieur du monstre et ce, sans dégât. Nous sommes donc rodés pour 2010.
En mer de Cortez, la nature volcanique de la zone la rend propice à l'exploration de baies et de recoins innombrables, comme ici, dans la Bahia Incantada.
Photo © Amélie Padioleau
2010, année de la Niña
Dès le mois d'avril 2010, nous sommes déjà plongés dans les sites météo, à la recherche des prévisions pour l'année. Au cours de ces recherches, nous prenons conscience d'un autre facteur-clé dans le processus de formation des cyclones : el Niño. Il s'agit de ce courant d'eau chaude qui apparaît le long des côtes péruviennes et gagne jusqu'au Mexique, et qui peut durer deux ans.
Les eaux des côtes mexicaines - qui, en temps normal, sont froides grâce aux remontées des eaux en profondeur du Pacifique Nord - se réchauffent et l'air devient plus humide. Lorsque la situation s'inverse pour revenir à la normale, nous basculons dans une période nommée la Niña, qui dure en moyenne un an, au cours de laquelle la température de l'eau descend cette fois plus bas que la normale. Les alizés pacifiques sont alors plus forts et soutenus.
Ces phénomènes alternatifs ont bien sûr un impact sur la formation des cyclones, car ils affectent la température de l'eau et les pressions atmosphériques de la région. Pour ce qui est de la Basse-Californie, depuis 1959, il a été observé que, durant les années Niño et Niña, il se forme moins de cyclones et de tempêtes tropicales que lors des autres années : 14,47 <tempêtes baptisées> durant les années el Niño et 14,23 durant la Niña, contre 16,52 lors des années <normales>. Reste que si les années Niño et Niña semblent a priori moins dangereuses, les tempêtes et cyclones qui se forment ont davantage de probabilité de toucher terre pendant les années Niño : 88 % contre 46 % en période Niña.
Lorsque nous réalisons que 2010 est sous les augures de la Niña, c'est le soulagement. Aujourd'hui, même si la saison n'est pas terminée, côté Pacifique, aucun cyclone - ni même aucune tempête tropicale !- ne s'est formé en juin et juillet de cette année, ce qui n'était pas arrivé depuis 1966 ! Une situation évidemment bien différente de celle de l'Atlantique, où les épisodes majeurs se multiplient cette année, comme la NOAA l'avait d'ailleurs annoncé (voir la Photo à la hune consacrée à ces prévisions, ici).
La forme idéalement cylindrique de la Bahia Willard, cernée de montagnes, fait d'elle l'un des mouillages les plus protégés du Nord de la mer de Cortez.
Photo © Amélie Padioleau
Ceci étant, pour ne pas tenter le diable, dès la fin juillet, comme beaucoup de plaisanciers, nous avons mis cap au Nord de la mer de Cortez, entre l'embouchure de la rivière Colorado et Santa Rosalia. Rares sont en effet les cyclones qui grimpent si haut en latitude. Les montagnes du Nord de la Basse-Californie constituent un bon écran. De plus, la nature volcanique de la région a façonné de très bons mouillages, véritables trous à cyclones, les plus réputés étant Bahia Willard et Puerto Don Juan.
Nous voilà donc à barboter dans les eaux calmes qui siègent pourtant au-dessus de la fameuse faille tectonique de San Andreas. Et c'est dans cet environnement incroyable que nous écoutons les bulletins météo, sans trop d'inquiétude. Cela dit, encore une fois, la saison n'est pas finie...
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Les catégories de cyclones
Les cyclones tropicaux sont classés en cinq catégories.
Entre 35 et 64 noeuds de vent, les spécialistes parlent encore de tempête tropicale.
> Plus de 64 noeuds : ils emploient le terme <cyclone> (ou <ouragan>) de catégorie 1.
> Plus de 82 noeuds : catégorie 2.
> Plus de 95 noeuds : catégorie 3.
> Plus de 112 noeuds : catégorie 4.
> Plus de 135 : catégorie 5.
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Bon à savoir
Quelques sites Internet utiles :
http://www.nooa.com
http://eebmike.com
http://solmatesantiago.com/weather/index.html
http://swellwatch.wetsand.com
http://magicseaweed.com
Quelques contacts utiles sur la BLU :
Sonrisa Net : 3 968 MHz
Amigo Net : 8 122 MHz
Chubasco Net : 7 294 MHz
Baja Net : 7 238 MHz
Manana Net : 14 340 MHz (sauf le dimanche)
Sur ce sténopé, un bateau en bois qui n'a pas survécu au passage du cyclone Rick sur la marina de Mazatlan.
Photo © Amélie Padioleau
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Mon tour du monde en sténopé
Depuis mon départ de Californie, je développe moi-même mes images prises avec un appareil qui remonte aux origines de la photographie : le sténopé.
Il s'agit d'une simple boîte percée d'un trou, qui reflète l'image à l'intérieur, image que je capture avec du papier sensible. Fascinée par l'onirisme de ces images, je me sers aujourd'hui de mes boîtes pour voyager. Elles m'offrent une autre perspective sur le monde, que ni mon oeil, ni même une lentille ne pourra jamais me rendre. Elles sont pour moi un filtre de vérité. Aussi, à chaque escale, je vous propose de vous en livrer une.
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22/08/2010 - 23:14
L'île d'Espiritu Santo : des fonds paradisiaques, des touristes apeurés et un désert sans pitié
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 11,50 mètres. Mark et moi avons quitté Los Angeles (Californie) en mars 2008 à bord de Blue Goose, notre Ericsson 38. Avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Après avoir expérimenté malgré nous la vie - et la survie - dans les marinas mexicaines, nous explorons enfin la mer de Cortez et découvrons l'île d'Espiritu Santo, un paradis ocre et bleu où seuls les cactus font sentinelles...
09/07/2010 - 06:41
Basse-Californie : un trésor perdu, un vent fou et un cata coulé
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile à bord d'un voilier de 11,50 mètres. Mark et moi avons quitté Los Angeles (Californie) en mars 2008 à bord de Blue Goose, notre Ericson 38. Avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Nous commençons à explorer la mer de Cortez. Ses beautés. Ses trésors. Et ses dangers - le coromuel, par exemple.
14/06/2010 - 05:52
La Paz : un fou brun, une baleine noire et une peur bleue
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile à bord d'un voilier de 11,50 mètres. Mark et moi avons quitté Los Angeles (Californie) en mars 2008 à bord de Blue Goose, notre Ericson 38. Avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Après avoir traîné malgré nous dans les marinas mexicaines, nous voici libres et prêts pour l'aventure : cap sur la mer de Cortez et la baie de La Paz !
03/06/2010 - 05:40
De Los Angeles à Mazatlan, 1 000 milles de sauvagerie
Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile à bord d’un voilier de 11,50 mètres. Mark et moi avons quitté le port de Los Angeles (Californie) en mars 2008 à bord de Blue Goose, notre Ericson 38. L’idée ? Simple : mettre du Sud dans notre cap, pas plus inquiets que cela, ni sur la destination, ni sur les conditions du voyage. L’important pour nous était d’avoir signé pour l’aventure. Vous embarquez avec nous ?