Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile à bord d'un voilier de 11,50 mètres. Mark et moi avons quitté Los Angeles (Californie) en mars 2008 à bord de Blue Goose, notre Ericson 38. Avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Après avoir traîné malgré nous dans les marinas mexicaines, nous voici libres et prêts pour l'aventure : cap sur la mer de Cortez et la baie de La Paz !
Note :
Isla Espiritu Santo. Au milieu de ces immensités et de ces hauteurs, notre voilier de 11,50 mètres ressemble à un (petit) jouet.
Photo © Amélie Padioleau
Des bateaux gigantesques vont et viennent dans le vieux port de Mazatlan, Mexique, déchargeant tantôt des milliers de voitures clonées, tantôt une armée de touristes américains <chaussettes-baskets-casquettes>, tantôt des bacs de thons ou de crevettes.
Nichés en contrebas de la colline sur laquelle se dresse le phare de Mazatlan, nous sommes moins d'une dizaine de voiliers à l'ancre. Hier, Didier et Annie, sur Julo, sont partis pour les Marquises. Aujourd'hui, c'est notre tour d'appareiller à bord de notre Ericson 38 Blue Goose.
Nous nous apprêtons à traverser la mer de Cortez pour rejoindre La Paz, à 200 milles à l'Ouest. Comme les Conquistadors qui, en 1535, s'élancèrent vers le couchant, persuadés qu'ils allaient y trouver la fameuse cité d'or, nous partons avec un trésor en tête.
Coincée entre la péninsule de Basse-Californie et le continent mexicain, la mer de Cortez abrite en effet une des plus riches biodiversités sous-marines du monde. Les marins parlent de requins-baleines de 13 mètres et de raies mantas géantes. Certains ont même vu des baleines bleues longues de 30 mètres. Mythe ou réalité ? Il nous faut y aller.
Dérive et pétole
Notre trajet depuis Los Angelès, la Basse-Californie et la mer de Cortez. (Cliquez sur la carte pour l'agrandir).
Photo © Mark Meadows
Premier jour : soleil radieux et 20 noeuds de vent. Que demander de plus ? Du portant ! Car nous avons le vent dans le nez. Je vire, tu vires, nous virons. En fin de journée, un peu déçus, nous apercevons encore les lumières de Mazatlan. Qu'importe : nous sommes sur une mer magnifique et la montée de la lune, presque pleine, nous offre un spectacle splendide, redéfinissant l'espace sur l'eau grâce à son jeu d'ombres et de lumière.
Nous filons au moteur, quand tout d'un coup... silence. Le diesel vient de s'arrêter. Mark et moi nous regardons. Inutile de parler, nous savons. Nous avons vérifié tous les liquides possibles et imaginables au bon fonctionnement de ce valeureux moteur de tracteur japonais sauf... sauf le carburant, bien sûr. A notre décharge, nous ne remplissons le réservoir que tous les six mois. C'est idiot, mais pas très grave : après tout, la navigation à la voile s'est passée de moteur pendant des milliers d'années ! Et, comme nous avons équipé notre bateau d'un arceau supportant deux panneaux solaires, nous aurons toujours du courant pour alimenter le frigo, nos ordinateurs et maintenir nos batteries à flot.
Il est 22 heures. Autour de nous, tout est calme et plat. Pas une ride sur l'eau. Nous affalons les voiles pour dormir à la dérive. Mais quelle étrange expérience de demeurer ainsi sur cette mer étale, sans aucun contrôle sur le bateau ! L'impossibilité de fuir si un danger se présente nourrit les angoisses. A plusieurs reprises, nous nous réveillons avec l'impression d'entendre un moteur. Ce n'est que le lendemain matin, quand le soleil est levé, que nous comprenons qu'il s'agissait du ventilateur du frigo.
Voile colorée, voile magique, le spi nous permet de gagner dans les petits airs qui règnent parfois en mer de Cortez.
Photo © Mark Meadows
Rencontre impromptue
Les vingt-huit heures suivantes se résument à un mot : <pétole>. Nous avançons à un ou deux noeuds, à l'affût du moindre frisson sur la surface de l'eau. Au troisième jour, le vent du Sud se lève enfin timidement, nous poussant dans la bonne direction et nous permettant de naviguer de nuit. Je reprends mon quart à 4 heures. La lune commence à descendre et, bientôt, je vais pouvoir assister à cet instant magique où, sur l'horizon, la dame blanche disparaît tandis que le soleil commence à poindre ses premiers rayons. Je ne peux m'empêcher de penser aux Mayas qui sacrifièrent des milliers de vies humaines pour s'assurer que le Soleil triompherait.
La baie de La Paz et ses trois îles.
Photo © Mark Meadows
Tout à coup, j'entends une respiration à tribord. Des dauphins ? Mark m'avait dit qu'une famille l'avait rejoint pendant son quart. Je vois une ondulation à la surface de l'eau, mais lente. Ce ne peut pas être un dauphin. Il fait encore sombre, mais la chose est proche, à 30 mètres du bateau.
Soudain, une masse énorme surgit de l'eau, noire, aussi longue que le bateau, avec une expiration phénoménale qui me gifle le visage de son odeur rance. Une baleine ! Elle était là devant moi. Je lofe en grand pour l'éviter, me retrouve face au vent, le bateau perd de sa vitesse.
J'ai le coeur qui bat à 100 à l'heure. Je ne la quitte pas des yeux. Etonnamment, elle ne bouge pas. Que fait-elle ? Elle dort ? Est-ce qu'elle me regarde ? Va-t-elle attaquer ? Il faut que je sorte de là, et vite. Seule solution : la longer sur le côté. Je borde les voiles et le bateau reprend un peu de vitesse, mais je ne suis plus qu'à dix mètres d'elle. Pourvu qu'elle ne bouge pas, pourvu que je ne la réveille pas, pourvu qu'elle ne balance pas un coup de queue...
Je peux désormais voir de près l'eau glisser sur sa peau noire et lisse, réaliser la largeur de l'orifice de son évent. Et... je passe ! Ouf ! Maintenant que le danger est derrière, mes jambes se mettent à trembler. La baleine continue de respirer sur place. Je me précipite bien sûr sur l'appareil photo pour essayer d'immortaliser l'instant, mais le flash se déclenche, puis l'appareil commence à me sortir une liste d'options - et elle plonge. Trop d'adrénaline dans le système. Quelle frousse ! De quel espèce s'agissait-il ? Ce ne pouvait être une baleine grise car à cette période, elles sont déjà reparties en Alaska avec leur petit. Baleine à bosse ? Baleine bleue ?
Isla Cerralvo. Nous arrivons aux abords de La Paz au petit matin, sous les rayons de la lune.
Photo © Mark Meadows
Bienvenue en Basse-Californie
A la fin du quatrième jour, nous apercevons enfin une masse sombre à l'horizon : <Terre !> Nous sautons sur le pont, surexcités, sous le regard tranquille d'un fou brun posé sur un de nos panneaux solaires. Seul problème, nous allons atteindre la côte Sud de La Paz de nuit. N'étant pas très partants pour mouiller dans l'obscurité le long de cette côte difficile, nous décidons de remonter vers la Paz. La ville est cachée dans le creux d'une péninsule, elle-même protégée par trois îles, l'île Cerralvo au Sud et les îles Espiritu Santo et Partida au Nord.
Nous pensons pouvoir remonter le chenal de Cerralvo, entre l'île et le continent. Malheureusement, vers 4 heures du matin, le vent tombe. De peur d'être pris à contre-courant dans le chenal, nous décidons de passer par l'extérieur mais, là, un vent 25 noeuds nous prend de plein fouet. Bienvenue en Basse-Californie, terre de contraste ! Ici, c'est tout ou rien, pétole ou 25-30 noeuds de vent, le désert ou la mer.
Nous prenons un ris, des tours dans le génois et faisons du rodéo entre les vagues sans arriver vraiment à gagner vers de La Paz. Nous filons donc vers le Nord et atterrissons en fin de journée sur l'île d'Espiritu Santo. A mesure que nous approchons, des falaises rouges à pic exhibent de majestueux murs volcaniques, droit sortis de l'eau - nous avons encore 100 mètres de fond à un mille de là !
Caleta Partida. La baie n'est séparée de notre mouillage que par un banc de sable.
Photo © Amélie Padioleau
Moi qui suis habituée aux petits ports bretons, cette immensité désertique continue de me déranger. Par réflexe, je cherche la vie, un village, des pêcheurs. Comme lors de notre descente de la Basse-Californie, j'ai l'impression d'être ici soit au commencement de l'humanité, soit à la fin du monde. Mark, lui, est comme un poisson dans l'eau.
Nous nous abritons dans une petite crique, qui n'est visiblement séparée de l'autre côté de l'île que pas un banc de sable. Il est 20 heures lorsque l'ancre touche enfin terre, mettant fin à notre traversée.
Durant toute la nuit, l'esprit de la Basse-Californie hante notre bateau, le vent gronde et siffle dans les haubans. Le lendemain, nous débarquons et escaladons les falaises au milieu de cactus géants, des serpents et des lézards et prenons alors la mesure de sa splendeur exceptionnelle...
L'autre versant s'ouvre sur une grande lagune au bleu turquoise. Un petit chenal permet aux pangas des pêcheurs et aux annexes de passer de l'un à l'autre. Et sur la lagune, je vois, je vois - un humain. Et me voilà bêtement rassurée.
Le lézard est un des principaux habitant des terres désertiques qui enserrent la mer de Cortez.
Photo © Mark Meadows
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Quand traverser la mer de Cortez ?
Evitez l'erreur du conquistador Francisco de Ulloa, qui, en 1539, traversa la mer de Cortez en septembre et se fit prendre dans une telle tempête qu'il en perdit l'un de ses bateaux. Traverser pendant la saison des ouragans demande en effet plus de vigilance qu'en hiver. La saison commence officiellement le 15 mai et finit le 30 novembre. Durant cette période, le temps y est aussi plus instable. Alors que toute la Basse-Californie est dominé par un vent Nord-Est pendant l'hiver, à partir du mois de mai, les vents du Sud s'installent, alternent pendant la journée ou ne soufflent pas du tout.
Ils étaient sept au total, dont trois petits, collés aux flancs maternels. Ils sont plus grands qu'en Californie, environ deux mètres de long, et de teinte marron-gris.
Photo © Mark Meadows
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Le sommeil des baleines
Les baleines ne font pas, comme nous, des nuits de six à neuf heures. Elles ne dorment que par plages de 20 minutes et ce jusqu'à six fois dans la journée.
L'une des raisons à cela est que contrairement aux humains qui respirent par réflexe, la respiration des baleines est un acte volontaire. Ainsi, même pendant cette sieste de 20 minutes, elles doivent garder une partie de leur cerveau éveillé pour respirer. Un seul de leurs deux hémisphères cérébraux est au repos, tandis que l'autre veille au grain. C'est ce qui lui permet de remonter à la surface à l'approche d'un danger.
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Mon tour du monde en sténopé
Depuis mon départ de Californie, je développe moi-même mes images prises avec un appareil qui remonte aux origines de la photographie : le sténopé.
Il s'agit d'une simple boîte percée d'un trou, qui reflète l'image à l'intérieur, image que je capture avec du papier sensible. Fascinée par l'onirisme de ces images, je me sers aujourd'hui de mes boîtes pour voyager. Elles m'offrent une autre perspective sur le monde, que ni mon oeil, ni même une lentille ne pourra jamais me rendre. Elles sont pour moi un filtre de vérité. Aussi, à chaque escale, je vous propose de vous en livrer une.
Le vieux port de Mazatlan en sténopé. Certains havres semblent moins faciles à quitter que d'autres !
Photo © Amélie Padioleau
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Bon à savoir...
. Pour pêcher au Mexique, un permis est nécessaire (environ 30 euros). Evitez de passer par un intermédiaire, car les commissions risquent d'être exorbitantes.
. Certaines îles de la mer de Cortez sont protégées (dont l'archipel d'Espirito Santo, Bahia de Los Angeles, le chenal des Baleines et Salsipuedes, l'archipel de San Lorenzo...) et nécessite un pass annuel d'un montant de 16 euros par personne à s'acquitter auprès de la CONANP (Comisión Nacional de Areas Naturales Protegidas). Prix à la journée : 3,20 euros. www.copanp.gob.mex
. Guide (en anglais) : <Sea of Cortez, Cruising Guide>, par Gerry Cunningham.
Notre Ericson 38 Blue Goose au mouillage à Espiritu Santo.
Photo © Amélie Padioleau
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Blue Goose, notre Ericson 38
Le plan de voilure de Blue Goose, notre Ericson 38.
Photo © D.R.
Blue Goose est un Ericson 38, sloop en polyester construit en Californie en 1983 par Ericson Yachts et dessiné par Bruce P. King. Il mesure 11,58 mètres de long, 3,65 mètres de large, 1,82 mètre de tirant d'eau, offre 65 mètres de toile.
A Mazatlan, nous l'avons équipé d'une arche supportant deux panneaux solaires, qui nous permettent d'alimenter le frigo, nos ordinateurs et de maintenir nos batteries à flot.
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