Actualité à la Hune

L’Atlantique et le Pacifique à tire d’ailes (2)

Nous avons dessiné et construit nous-mêmes notre goélette ailée

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  • Publié le : 27/01/2011 - 06:17

Voilier marginal Matin Bleu nous a offert un voyage de cinq années dans l'Atlantique et le Pacifique : départ de Royan en 2005, arrivée à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, en 2010... Et de nombreuses escales, tout au long de notre route qui nous a conduits jusqu'en Australie. Photo © D.R. (Matin Bleu / Voiles et Voiliers) L'envie de parcourir le Pacifique avec nos deux enfants Mélanie et Nikita, un premier voilier (Aliénor) comme source d'inspiration, des idées plein la tête, un plan validé par Erik Lerouge, un séquoia tombé pendant la tempête de 99 et 9 000 heures de travail...

Voilà l'essence de Matin Bleu, goélette biquille de 14,80 mètres gréée avec des "ailes" (voiles épaisses) de 55 mètres carrés chacune en guise de voilure ! Avec, nous avons parcouru 40 000 milles en cinq ans.

Dans ce deuxième article, nous vous racontons tous les détails, de la conception à la construction de cet exceptionnel voilier. Lavabos, voiles, chandeliers... Nous avons (presque) tout fait nous-mêmes !


Notre premier bateau, notre projet originel : Aliénor
Mis à l'eau en 1986 - Départ de Port Camargue en 1990 - Vente en Nouvelle-Calédonie en 1997
Par Guy

Aliénor Avant Matin Bleu, Aliénor a été notre premier voilier au plan de voilure ambitieux... Mais pas aussi convaincant. La deuxième mouture est nettement plus aboutie ! Photo © D.R. (Matin Bleu) J'ai découvert la voile assez tard, avec immédiatement le projet de voyager. En 1983, les voiliers à déplacement léger sont à la pointe, mais ce sont les idées d'Erik Lerouge qui m'intéressent.

Métallier et ferronnier d'art de formation, jai eu l'occasion d'apprendre à travailler tous les matériaux ; la résine époxy et la fibre de verre, ça me parle. Aliénor, mon premier voilier, est donc un plan Lorcha de Lerouge : coque en bois moulé, pont minimaliste, faible tirant d'eau mais beaux volumes intérieurs, malgré une relative petite taille - 10 mètres -, gréement de jonque, mâts non haubanés.

Si la carène d'Aliénor est très bonne, les voiles ne sont pas suffisamment performantes pour exploiter au mieux ses qualités. Les lattes - qui cassent dès la première sortie - sont clairement le point faible de l'ensemble. Pendant six ans, nous tenterons de résoudre cette équation... Avant de se rendre à l'évidence : les voiles de jonque ne remontent pas au vent.

Matin Bleu : quelques chiffres

> Goélette biquille au gréement autoporté de 14,80 mètres.
> Construite en 9 000 heures par Guy Beaup et Mariyne Arzul, d'avril 2002 à août 2004.
> 40 000 milles parcourus en 5 ans, entre l'Atlantique et le Pacifique.

Rendus aux Antilles, nous comprenons que si nous voulons poursuivre notre voyage dans le Pacifique, il faut les faire évoluer. Après de nombreuses discussions avec des amis et techniciens, je conçois et dessine les voiles-ailes pour Aliénor. Hervé, de la voilerie Incidence de la Pointe du Bout, m'apporte sa compétence technique... Aliénor est regréé avec les ailes et prend enfin son envol.

Nous vagabondons depuis neuf ans dans le Pacifique Sud quand nous commençons à trouver notre espace trop réduit. La rencontre de Jean-Marie et Romy qui naviguent sur Aïto, un catamaran de 17 mètres, précipite les choses. En 1997, nous vendons Aliénor, rentrons en France et nous lançons dans le projet de construction d'un catamaran de 14 mètres.



Abandon du projet cata
Lieu-dit du Grand Boisvineau, La Barde (Charente Maritime), février 1998

Par Maryline

Aboutissement Matin Bleu est un voilier à la croisée des chemins, nourri de notre expérience, de notre imagination, des calculs d'Erik Lerouge et de discussions menées avec de nombreux amis experts en aérodynamisme. Photo © D.R. (Matin Bleu) Depuis des semaines, nous évitons d'aborder le sujet du projet cata. Les ébauches du plan ne nous ont pas convaincus sur le plan technique et, même si le carré et le cockpit offrent un bel espace, nous ne trouvons pas de solutions pour aménager ces grands couloirs-dortoirs à notre envie... En fait, tout cela fait trop maison, pas assez bateau.


Notre avantage est d'avoir déjà
longtemps vécu sur un voilier.


Ce matin, je ressasse cette contradiction : gagner de l'espace tout en gardant l'idée d'un gréement Marconi. Le cata est-il la seule solution ? Combien devrait mesurer un monocoque pour répondre à notre besoin d'espace ? Je prends une feuille et commence à dessiner sur la table du petit déjeuner. Guy s'approche et en en voyant l'ébauche, comprend le sens de ma démarche.
D'un simple échange de regards, nous décidons d'abandonner le projet cata. Et puis comment peut-on désirer naviguer avec un gréement classique lorsqu'on a connu un gréement ailes ?



La conception de Matin Bleu
1998-1999

Par Guy

Matin Bleu Monocoque de 14,80 m gréé avec deux ailes, le voilier Matin Bleu imaginé par Erik Lerouge et Guy pour la grande croisière paraissait jusqu'ici totalement saugrenu... Et si la récente actualité de la course changeait la donne ? Photo © D.R. (Matin Bleu / Voiles et Voiliers) Nous demandons à Erik Lerouge s'il n'a pas dans ces archives le plan d'un monocoque de 15 mètres avec mâts non haubanés. Réponse (qui nous sèche) : non, car ce type de bateau n'intéresse que nous. Tant pis !

Ou plutôt, tant mieux ! Matin Bleu est notre projet, celui que nous portons en nous depuis des années.

Par expérience, nous savons que la durée du chantier et la qualité de la construction dépendent du temps préalablement passé à concevoir le plan dans les moindres détails, en prenant en compte l'ensemble des finalités du voilier. Notre avantage est d'avoir déjà longtemps vécu sur un voilier, sillonné l'Atlantique et le Pacifique Sud et d'avoir rencontré beaucoup de voiliers différents dans leur conception et leur taille. Et puis nous maitrisons les différentes techniques de construction, car par mon travail, je suis intervenu sur de nombreux bateaux de charter ou de plaisanciers.

Voilà l'arbre ! Et voilà les planches ! Bien plus légères une fois sèches que lorsqu'on les avait découpées. Matin Bleu a été construit dans un grand atelier-hangar à La Barde, un petit village situé au fin fond de la Charente Maritime. Photo © D.R. (Matin Bleu) Je me lance dans le dessin avec l'idée que chaque élément ait au moins deux fonctions, ce qui limite le poids. Les entrées d'eau fines limitent au maximum la surface mouillée et les lignes tendues favorisent la glisse. L'importante largeur à la flottaison garantit la stabilité, tandis que l'arrière porteur est idéal pour le surf. Le tirant d'eau est réduit grâce au choix de deux quilles à ailettes.


Ce matin, le tas de lattes est prêt.
J'aime cette odeur de bois qui flotte dans l'atelier.

Par ailleurs, elles augmentent la raideur à la toile, sont sans entretien, permettent de poser le bateau à marée basse et prennent peu de place à l'intérieur. Une crash-box en avant d'une cloison étanche nous met à l'abri en cas de choc. Les calculs du plan de forme de la carène sont finalisés par Erik Lerouge. Il dessine les quilles et le safran et échantillonne les mâts.

Nous choisissons du strip-planking en sandwich bois-verre-époxy pour la coque et la tempête de 1999 nous offre un séquoia pour la coque et d'autres essences pour l'intérieur.

Le pont est en sandwich Nomex et contreplaqué marine protégé par un tissu de verre, collé sous vide à l'époxy. Nous évitons ainsi les vaigrages qui alourdissent la coque et abritent poussière et cafards. Le pont s'arrondit à la jonction de la coque pour des raisons esthétiques, mais aussi techniques : meilleure homogénéité structurelle, agrandissement de l'espace intérieur, plus grande résistance à la poussée des mâts. Le cockpit est spacieux, confortable, ouvert sur une jupe dans laquelle s'intègre l'annexe, rigide en navigation.

Intérieur sur-mesure Une première grande croisière (qui dura neuf ans quand même) nous a permis de savoir parfaitement ce que nous voulions faire comme voilier, tant au niveau de la carène et du gréement auto-porté que pour les emménagements. Photo © D.R. (Matin Bleu) La descente est peu profonde et d'un pas agréable. Elle s'ouvre sur un espace intérieur ouvert, mais qui respecte l'intimité de chacun et offre une circulation aisée de la proue à la poupe. De nombreuses ouvertures sont prévues, garantissant une belle luminosité, la vue sur l'extérieure et une bonne aération.

Les aménagements ne présentent aucun angle vif. Les rangements sont accessibles avec tiroirs adaptés et placards. Le WC se trouve au dessus de la flottaison et ne nécessite pas d'entretien. Le plancher collé structurel abrite les réservoirs et ferme les parties inaccessibles en volume de flottabilité.
Et voilà, un matin, on y est, on assemble les premières planches qui depuis la tempête ont eu le temps de sécher.


Moment magique L'atelier sent le bois et la résine. Les arches, comme un ventre de baleine énorme, vont bientôt donner naissance à la coque. Moment magique. Photo © D.R. (Matin Bleu) Le ventre de la baleine
Lieu-dit du Grand Boisvineau, La Barde, avril 2002

Par Maryline

Je suis émerveillée par ce ventre de baleine qui va donner naissance à la coque. Ses arches, que Guy vient de finir de poser en vérifiant la justesse du calage, sont majestueuses. Pour sortir une belle coque, il faut que le moule soit sans défaut.
Nous avons opté pour un moule femelle pour éviter de devoir retourner la coque en cours de construction... Ce n'est pas simple de faire venir une grue dans notre coin de campagne isolée !

Après deux ans de stockage, le bois est sec. C'est étonnant comme il est devenu léger : lorsque nous avions scié le séquoia en avril 2000, les planches étaient gorgées d'eau et j'avais du mal à les porter.

Ce matin, le tas de lattes est prêt. J'aime cette odeur de bois qui flotte dans l'atelier. Nous posons les premières lattes au centre du moule. Collage. Vissage le temps de la prise, pour les faire tenir entre elles. Nous avons choisis des vis étoiles que nous pouvons réutiliser.
Bientôt, la coque est là. Je suis sidérée. Il ne nous a fallu que 15 jours pour que ces lattes deviennent carène... Prête à naviguer. Je me vois déjà glisser sur l'eau !

La naissance de la coque est sûrement le plus beau moment de la construction, car le rêve prend forme rapidement. Puis le chantier se fait long et fastidieux. Il y a mille détails à penser, construire, fignoler. Le voilier ne touchera l'eau qu'après plus de deux ans - 9000 heures de travail intensif.


Le cockpit
Lieu-dit du Grand Boisvineau, La Barde, 2003

Par Guy

Annexe intégrée Guy a pensé l'annexe pour qu'elle s'intègre parfaitement au bateau et c'est réussi : en nav', elle n'encombre pas le passage ! Photo © D.R. (Matin Bleu) J'ai tracé les cloisons intérieures en enlevant les sections du moule, pour m'en servir comme gabarit. Je les ai positionnées, puis collées par congés époxy - résine micros ballons.
Maryline renforce le tout avec une bande de stratification.

Je commence à installer les contre-plaqués qui vont devenir les bancs du cockpit. En quelques coups de scie sauteuse, ils prennent forme.

J'ai dessiné l'arrière en fonction de l'annexe rigide qui s'intègre dans le cockpit ; fermé en navigation, il offre un joli volume au mouillage.


Pendant des heures, nous préparons la résine, posons le tissu,
l'enduisons, débullons.

Choix et concessions Du fait du positionnement de l'annexe (dont l'avant se démonte, tout de même), on a dû avancer un peu le poste de barre. Photo © D.R. (Matin Bleu) Une bonne annexe est indispensable en grande croisière. Il est nécessaire qu'elle soit assez grande et solide pour supporter les nombreux trajets, mais le problème est de lui trouver un logement sur un bateau de volume moyen.
La nôtre se range facilement et une partie de l'avant est démontable pour laisser passer la colonne de barre ; celle-ci, en avant du cockpit, ne gêne pas l'accès à la descente.

Les enfants reviennent de l'école et découvre les bancs installés. Cela ressemble déjà à un bateau. Ils s'allongent sur les banquettes et, en regardant vers l'extérieur du hangar, voient déjà la mer.


Les mâts
Lieu-dit du Grand Boisvineau, La Barde, septembre 2003

Par Maryline

Nous avons sorti la coque pontée stratifiée sur le terrain devant le hangar et récupéré de la place pour la construction des mâts. On est un peu sous pression. Pour préserver sa qualité, la résine époxy se travaille entre 20 et 25°. Or la canicule de ce mois d'août nous a empêché d'effectuer les grandes stratifications prévues et il ne nous reste plus beaucoup de temps avant l'arrivée du froid.

Nous nous attaquons aux mâts. Guy a tout préparé. A côté du moule, les 24 couches de tissu prédécoupées attendent sur la table et ce matin, nous commençons tôt. Guy pense qu'on devrait en avoir pour huit heures maximum, si on s'y tient. J'ai préparé le repas de midi, les enfants ont leur école à faire.

Doucement ! Matin Bleu a été mis à l'eau sur la Gironde et nous le mâtons enfin... Lâcher les amarres nous démange déjà, pourtant nous reporterons un peu notre départ, le temps de dire au revoir et finir de préparer notre goélette tranquillement. Photo © D.R. (Matin Bleu) La température est encore un peu fraîche, mais la résine est assez fluide. Le durcisseur a un temps de vie en pot suffisamment long pour nous permettre de terminer la prise du collage sous vide.

Pendant des heures, nous préparons la résine, posons le tissu, l'enduisons, débullons.
Et c'est long 16 mètres à faire au rouleau ! Midi passe, les enfants mangent seuls. La chaleur arrive avec l'après midi, mais elle reste raisonnable. Juste le temps de boire, d'aller vider la vessie dans un coin du jardin et on continue de coller et débuller. Les enfants viennent nous voir, inquiets. <Vous n'avez pas fini... Et vous mangez quand ?>

Enfin, le demi mât est emmailloté, puis pressé sous vide pendant 12 heures. Nous finissons de tout ranger en début de soirée. Nous allons enfin pouvoir manger.
Et dire qu'ils nous restent trois autres demi mâts et qu'il ensuite faudra les assembler !


Les emménagements, le circuit électrique et la plomberie
Lieu-dit du Grand Boisvineau, La Barde, 2003 et 2004

Par Maryline

Cuisine en CP Avant : la cuisine, au moment de faire la liaison entre pont et coque. Photo © D.R. (Matin Bleu) Un architecte, dans une émission de France Culture, disait que nous habitions le vide. Même concept au moment d'attaquer le dessin de l'intérieur de Matin Bleu ; si nous voulons y vivre pendant plusieurs années en famille, il faut créer un espace dégagé, lumineux, fonctionnel, tout en préservant l'intimité de chacun.

Un plafond arrondi offre un volume visuel étonnant à la pièce de vie - ce que notent toujours nos visiteurs.

La cuisine est grande. Aucun rangement n'est placé en hauteur : question d'abaissement du poids et de visibilité. Les tiroirs sont construits sur mesure, pour une vaisselle achetée préalablement. Le lavabo est centré, ainsi que le four ; qui s'ouvre sans danger.

Cuisine avec vue dégagée Après : la cuisine vaste et lumineuse, le coeur de matin Bleu, notre lieu de vie privilégié pendant cinq années. Photo © D.R. (Matin Bleu) Le mât rétreint s'intègre harmonieusement contre la cloison. Un grand placard reçoit les vestes de quart, les légumes et les stocks de riz et de farine, ainsi que le dessalinisateur et le réservoir pour le poêle.

Chaque enfant a sa cabine avec rangements, bibliothèque, penderie. Au cours du voyage, Mélanie a voulu un grand lit à la place de son bureau. Guy a refait sa cabine aux Fidji pendant qu'elle allait au lycée.


Besoin de souffler,
envie de prendre le temps de dire au revoir à la famille et aux amis.


Un atelier permet à Guy de stocker son matériel et d'effectuer les travaux d'entretien ou d'innovation, sans que la table du carré soit envahie.

Qui sont Guy et Maryline, de Matin Bleu ?

> Guy, 58 ans
J'ai découvert la mer à 25 ans et la navigation à 30. C'est sans à priori que j'ai opté pour un plan lorcha d'Erik Lerouge, gréé en jonque pour construire mon premier voilier.
Concevoir, puis construire un voilier m'a permis de réunir l'ensemble de mes compétences pour donner vie à un bel objet. Il faut parfois savoir trouver des solutions innovantes, afin de dépasser les contraintes techniques et fonctionnelles, tout en mettant l'accent sur l'esthétisme.
Faire naviguer ce voilier sorti de mon imagination, puis vivre avec ma famille des moments forts est un plaisir que je vous souhaite d'éprouver.

> Maryline, 51 ans
En tenant la barre d'un Dufour 29, un matin au large de l'Espagne, j'ai su que ma vie serait la mer. Ma rencontre avec Guy m'a permis de trouver la personne avec qui partager mon désir de nomadisme. Depuis plus de 20 ans, nos vies sont liées à la mer, aux voyages et à deux voiliers qui nous ont permis de réaliser nos rêves les plus fous.

Notre autonomie est primordiale, aussi avons-nous choisi du matériel économe, simple à utiliser, facile à entretenir. Notre énergie est fournie par deux panneaux solaires qui chargent deux batteries de services, installées dans des coffres étanches, près du moteur. Nous avons fabriqué un frigo (très bien isolé) en Nouvelle-Calédonie, qui consomme peu. Nous avons des lampes halogènes, mais aimerions passer aux LEDs.

Le circuit d'eau répond au même principe : des éviers faits sur-mesure, un WC au-dessus de la flottaison, avec de simples pompes à pieds pour limiter le gaspillage. Le dessalinisateur produit 160 litres par heure. Sa pompe haute pression est entrainée directement par le moteur que nous faisons tourner 3 heures par semaine ; c'est suffisant pour couvrir l'ensemble de nos besoins en eau, y compris les lessives que nous préférons faire à la main. Cependant, un emplacement est prévu pour installer une machine à laver !


La fabrication des ailes
Lieu-dit du Grand Boisvineau, La Barde, août 2004

Par Maryline

Les dernières semaines ont été folles. Finir le voilier avant sa mise à l'eau à Bordeaux, fin juillet, vider la maison et le hangar pour les futurs propriétaires. Nous n'avons l'usage de ce dernier que jusqu'à fin août et il nous reste à fabriquer les ailes du voilier...

Guy a dessiné le patron des ailes et réfléchi à leur montage. Après réflexion, il nous a paru plus simple de louer une machine à coudre de voilier pour nous lancer dans la couture. Par chance, un réparateur de machines de Bordeaux accepte de nous en louer une. Le tissu, le petit matériel, le scotch double face, fils et aiguilles ont été achetés chez Polyant, à La Rochelle.

Dernière ligne droite Mois d'août 2004 : plus que quelques jours à disposer du hangar. Le temps s'accélère. Guy a fait les patrons et coud les ailes sur une machine louée ; de mon côté, je m'échine sur les lattes. Les mâts sont entreposés au-dessus de nos têtes. Photo © D.R. (Matin Bleu) La grande salle du hangar vide nous sert de salle de découpe des lés. Guy installe une longue table de travail où poser le tissu et la machine à coudre. Il lui reste à assembler les bandes de tissu et à les coudre, pendant qu'avec les enfants nous décidons de profiter de la région.

Mais soudain, on réalise avec effarement que nous avons complètement oublié de fabriquer les lattes ! Je dois m'y mettre : découper, poncer, stratifier, assembler, coller, poncer à nouveau, peindre... Les enfants patientent dans le jardin. Après trois semaines acharnées, nous terminons dans les temps.

Guy met plusieurs semaines à les installer sur le voilier. Nous rêvons terriblement de grand large, mais prenons la décision de reporter le départ au printemps prochain. Besoin de souffler, envie de prendre le temps de dire au revoir à la famille et aux amis. Nous finissons tranquillement Matin Bleu et les essais attendent...

Ils se font enfin en mars 2005, sur la Gironde à Royan. Les ailes n'ont besoin d'aucune retouche, le creux est correct, les lés sans plis... Elles sont même belles ! Ouf ! Nous avons réussi ! Il ne nous reste plus qu'à découvrir en détail comment elles fonctionnent... Ce que nous vous raconterons sans faute dans le prochain article !

Lavabos, voiles, chandeliers... on a tout fait nous-mêmes !

Guy Beaup <a appris à souder dès ses 12 ans, conseillé par son père> et s'est toujours intéressé au bois. Une première ligne, emblématique d'un CV bien fourni - métallier et ferronnier d'art de formation, apprentissage dans la mécanique automobile et agricole, soudeur dans une centrale nucléaire, formation en menuiserie, maintenance de voiliers, superviseur de chantier, spécialiste des dessanilisateur - qui explique probablement comment avec sa compagne, il a construit et bricolé (presque) tout de Matin Bleu... Il nous décrit son outillage de base, quels matériaux il a achetés et détaille ce qu'il a fait lui-même :

De la quille à la girouette Les moules de coque, la coque, la quille, les chandeliers, la barre, les capots (qui ne fuient pas)... Nous avons quasiment tout fait nous-mêmes sur Matin Bleu ! Photo © D.R. (Matin Bleu)

Outillage
- un hangar adapté avec une ferme autoportée de 18 mètres et des murs amovibles pour pouvoir sortir le bateau
- une dalle en ciment la plus plane possible
- un tour, une scierie mobile, une scie à ruban, un combiné bois, une machine pour faire le vide
- des outils électroportatifs (scie sauteuse, visseuse, agrafeuse, ponceuse...), un poste à souder, une cintreuse, un chalumeau, une fraiseuse, une machine à coudre, des crics pour charpente...
- du petit matériel : un pistolet à peinture, des pinceaux, des seringues, une balance, des serre-joints, des étaux, un marteau, des ciseaux à bois, des tournevis, des palans, des spatules, des niveaux, des masques de protection et des gants...

Matières premières
- bois (plus d'une douzaine d'essences différentes), contreplaqués marines
- résine époxy, tissu de verre, Nomex
- vis, plastiques et tissus drainants
- barbotins de guindeau, chaînes, ancres, différents types de pompes
- winches, poulies, bouts
- panneaux solaires, dorades
- moteur, moteur HB
- membranes du dessalinisateur
- four, plaques de cuisson
- tubes et plaques inox, mousses, plexiglas
- tissu à voile et bimini
- peinture, vernis
- électronique

Réalisations
- les moules de coque et de mâts
- la coque, le pont
- la barre et sa colonne
- les mâts avec leurs paliers graphites, les bômes, les lattes
- les ailes
- l'annexe, la capote, le bimini
- les supports des panneaux solaires, les guindeaux, les balcons et chandeliers
- les quilles,
- les portes membranes du déssalinisateur
- les réservoirs
- le plancher, les aménagements (tiroirs, bibliothèques, tables), les sommiers à lattes, les penderies
- l'installation électrique, l'installation du gaz, la plomberie, les WC sans entretien, les lavabos, le poêle, le frigo,
- les capots de pont et hublots étanches

...........
Découvrez <Matin Bleu, à l'aube d'une nouvelle croisière>, notre premier article,
ici.

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Vos commentaires

    • j'aime beaucoup vos article de se genre; amateur, desirant voyager, naviguer.. Merci !

      Ajouté par clinton le 27/01/2011 - 13:49
    • Incroyable histoire, incroyable famille, incroyable chantier ! Construire une goélette de 15 mètres de A à Z, lavabos et annexe compris ! Ils sont fous, ils sont géniaux ! Quelle détermination, quelle envie de faire - et de ne pas faire comme tout le monde ! Oui, merci pour de telles histoires qui font tant de bien par les temps qui courent. A quand un sujet sur ce bateau dans la journal ?

      Ajouté par Yendegaiai le 28/01/2011 - 09:13
    • Je suis stupéfait par la connaissance et l'expérience derrière cette construction! Les auteurs doivent parfois de moquer de certaines constructions simples et mal pensées. De vrais pros!

      Ajouté par simonmtl le 29/01/2011 - 03:08
    • Merci pour vos commentaires... un peu trop élogieux! Ce qui nous a toujours porté c'est le désir d'innover, d'inventer, de trouver la solution la mieux adaptée. Notre maitre mot est le plaisir . Notre but la simplicité. Nous ne nous moquons pas devant les constructions des autres, nous respectons les choix et les décisions de chaque navigateur. Nous sommes seulement parfois surpris par les bateaux de série!

      Ajouté par matinbleu le 29/01/2011 - 09:36
    • C'est beau, c'est sobre, humble, intelligent, évident ... bref on se sent tout petit, voire un peu con !!! Ca devrait être emboursé par la sécu !!! Merci

      Ajouté par DAD69 le 29/01/2011 - 12:38
    • cet éloge est parfaitement mérité et les ingrédients bien définis:solution la mieux adapter, maitre mot plaisir, simplicité ....avec un corolaire : moindre coût!!!! en plus!encore bravo!

      Ajouté par AC le 30/01/2011 - 13:37
    • Super article, bien detaille, on y retrouve bien le cote genial de Guy et Maryline.J attend avec impatience votre prochain article.

      Ajouté par Nathalie le 30/01/2011 - 16:47
    • Chapeau!! j'ai toujours admiré ceux qui construisent leur bateau et j'epère un jour y venir. Ayant un biloup 77 je suis ravi de voir que vous avez opté pour le biquille qui a vraiment beaucoup d'avantages. Encore un grand bravo pour avoir su aller au bout en famille, dans cette aventure extraordinaire! sans compter du plaisir que vous devez avoir à naviguer. Ca doit être le bonheur!

      Ajouté par Ioannis le 31/01/2011 - 00:30
    • Bravo pour la qualité de cet article et surtout pour la démarche aussi bien en terme de conception que construction.Depuis ce week end je fouille sur internet pour trouver des informations sur des expériences similaires d'ailes rigides adaptées à la croisière long cours mais peu de choses à vrai dire... Est ce que le concept est aussi applicable à des plus petites unités (croisière cotière) Avez vous prévu de nous faire part de votre expérience en terme de performance par météos variables..... Encore bravo vous allez faire des adeptes. Belle leçon

      Ajouté par patrickber le 31/01/2011 - 18:50
    • Voici le mail reçu hier de la part d'Alain Chapoutot : "Bonjour voilesetvoiliers.com ! A bord d’Eolica (www.eolica-croisiere.com), où nous passons l’hiver aux Açores, grâce à votre site, je peux suivre l’actu de la voile… de loin ! Merci ! J’ai vu en 2010 pas mal d’articles (Wally, BMW Oracle, AC45…) où il était question d’ailes – et, dernièrement, les superbes articles de grande croisière sur l’exceptionnel «Matin Bleu» de mes amis Maryline et Guy. J’ai eu plaisir (il faut le dire !) de voir mon nom flotter dans vos «nuages de tags» ! Car les «voiles-ailes» sont toujours pour moi un sujet de prédilection. J’ai construit la première voile-aile pour le bateau «Open Space» avec lequel Jean-Pierre Millet a couru (avec succès pour ce système) l’Ostar 1980. Puis, au fil du temps, une bonne dizaine de ces «voiles-ailes» – en course (Terlain, Carpentier, Tabarly…) et en croisière (Magie Noire, goélette 21 m) – ont sillonné l’Atlantique ! Et puis, fin 2007, nous avons mis à l’eau, avec l’association Imagine Océans (www.imagineoceans.org), une goélette de 6,50 m, Tio 6.50. Objectif : faire découvrir la voile à tous les publics. Depuis, Tio a fait naviguer 150 personnes (6 à 72 ans, femmes et hommes, handicapés et valides). Ce bateau, actuellement à Pornic, est utilisé par l’association Promotion Différence (www.promotiondifference.fr). Et cette goélette est équipée de deux mâts tournants non haubanés avec balestrons et… deux voiles-ailes ! A.C.

      Ajouté par Hh le 01/02/2011 - 13:41
    • Bonjour, Il est dommage que le titre de l'article laisse entendre qu'aucun architecte naval n'est intervenu dans cette conception : "Nous avons dessiné et construit nous-mêmes..." C'est un peu choquant pour plusieurs raisons, dont la première est que ce bateau ne serait très probablement même pas le sujet d'un article si il n'avait justement pas été bien conçu et dessiné par un architecte naval. Car c'est bien l'accompagnement et le savoir faire de l'architecte qui donne à ce bateau ses qualités essentielles de bateau. Nous voyons beaucoup de bonnes idées et d'inventeurs qui se fracassent littéralement à force de ne pas vouloir s'associer l'expertise et l'expérience d'un bon architecte, souvent du fait d'un orgueil bien mal placé, parfois aussi à cause d'une expérience malheureuse avec un pseudo architecte (il y en a...), parfois encore parce que le constructeur inventeur ne soupçonne même pas la valeur ajoutée d'un tel accompagnement. Ce titre va justement dans ce sens, et nous laisse penser qu'un constructeur amateur peut se lever un matin et dessiner puis fabriquer un tel bateau. C'est un raccourci qui flatte malheureusement un penchant à une forme de facilité du "Monsieur Jesaistout". Par ailleurs cette aventure est exemplaire (je salue bien bas ce constructeur et ses excellentes idées) justement parce qu'un bon architecte y participe, ou y a participé. Pourquoi laisser penser le contraire?

      Ajouté par stephsea le 05/03/2011 - 11:30
    • Je tiens à préciser que la conception de ce voilier a bien été porté par Guy. Ses compétences lui ont permis de réaliser Matin Bleu qui n'est pas le premier bateau qu'il construit. Nous avons, seulement, demandé à Erik Lerouge (qui était l'architecte de notre premier voilier) de finaliser le plan de forme et de faire le plan des quilles et du safran, sans autre accompagnement. Bien entendu, il n'est pas question de faire croire que n'importe qui peut se lever un matin et se mettre à dessiner et construire son voilier sans une expérience suffisante. Mais vous pouvez accepter le fait que des gens sans le titre d'architecte puisse aussi posséder les qualités suffisantes pour dessiner et construire leur voilier.

      Ajouté par matinbleu le 05/03/2011 - 12:20