Actualité à la Hune

Quatre ans sur un voilier au Mexique, entre mer et désert (13)

Le Tehuantepecker, la petite terreur de l'Amérique centrale

Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans, qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, Blue Goose. Nous avons quitté Los Angeles il y a 4 ans, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Depuis quelques mois, nous avons décidé de mettre cap sur l'Amérique centrale et nous voilà maintenant aux portes du golfe de Tehuantepec, l'un des passages les plus délicats de cette descente. Il arrive parfois, quand un certain nombre de paramètres sont réunis, que les vents venant du Golfe du Mexique s'y engouffrent violemment avant de se changer en quelques minutes en véritable tempête...

  • Publié le : 26/08/2011 - 05:32

A la conquête du Tehuantepec Notre Blue Goose à l'ancrage avant de nous lancer pour la traversée du Tehuantepec... Photo © D.R. (Treksandtracks) Les histoires de Tehuantepec pleuvent depuis Zihuatanejo. Répétées de bateaux en bateaux, enjolivées, dramatisées à chaque fois qu'elles tombent dans une nouvelle bouche : c'est le sujet de conversation favoris des cruisers. Certains rapportent que des pêcheurs furent entrainés si loin par le démoniaque Tehuantepecker - nom donné à ce vent qui sort de l'isthme -, qu'ils furent retrouvés morts, leur embarcations cassée par cette mer tranchante. Un cargo de 120 pieds aurait aussi été déporté à 300 milles du littoral, un jour de temps fort. <Des vents qui peuvent aller jusqu'à force 8>, racontent d'autres, <et qui sont toujours surestimés !>, préciseront-ils s'ils ont bien lu les guides sur le sujet. En attendant, imaginez ce que le Téhuantepec endiablé pourrait faire d'un petit voilier comme notre Blue Goose... Une parfaite bonne rampe de lancement pour les Marquises !

Le monstre étant à la hauteur des meilleurs récits de Conrad, la majorité des cruisers lui voue une petite vénération, consacrant bien 15 jours de leur voyage à étudier ses humeurs, faisant des séjours répétés au café internet juste pour mieux l'apprivoiser, comparant les fax météo, les différents modélisations en ligne, écoutant religieusement les bulletins météo sur leur BLU. Certains vont jusqu'à payer 70 dollars un routeur aux Etats-Unis afin qu'il leur calcul la meilleure fenêtre météo.
Il faut dire que, contrairement à de nombreux cas, il est ici impossible de prédire son apparition en ne faisant qu'observer les nuages ou regarder son baromètre...

Le Tehuantepecker nait dans le Golfe du Mexique, lorsque les vents du Golfe sont dans l'alignement de l'isthme du Tehuantepec qui sépare le Mexique du Guatemala. Lorsqu'ils le traversent, ils accélèrent au passage des deux chaînes de montagnes qui l'encadrent, comme dans un entonnoir, et débouchent côté pacifique avec un maximum de force : jusqu'à 60 noeuds. Pire, ils induisent en 4 à 5 secondes à peine une mer avec des vagues très hautes, de 3 à 5 mètres, dont la période est courte - le comble de l'inconfort pour le marin.


Préparation au grand saut
Echange poisson contre eau Voilà l'un de ces fameux thons qui nous permettent d'avoir de l'eau ! Malgré la surpêche industrielle qui a décimé la leur population il y a deux ans, le stock se renouvelle petit à petit. Photo © Amélie Padioleau Heureusement, lorsque nous pointons notre nez, la pire saison - qui s'étend de décembre à janvier - est bien loin et nous sommes officiellement dans les mois les plus cléments. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de Tehuantepec (pour la preuve en image, voir captures d'écran ci-jointes), mais que ces derniers sont moins fréquents. Bonne nouvelle ! Car, comme je l'expliquais dans mon précédent article, la côte du golfe est sauvage, déserte et remplie de spots de surf.
Mais grâce à Patience, notre "body boat" rencontré à Huatulco, et équipés d'un dessalinisateur, nous avons doublé notre autonomie et troquons poisson contre eau. Alors nous n'avons pas l'intention de trop nous presser, même si nous ne voulons pas tenter le diable pour autant.

Grosso modo, il existe deux tactiques différentes pour traverser les 260 milles qui séparent les deux extrémités du golfe, dont 90 milles seulement sont vraiment affectés par l'effet entonnoir (entre 94 et 95.2 degrés de longitude).
La première est appelée le <raccourci du 16e parallèle>. Il s'agit à peu près de la ligne la plus directe entre Huatulco et la côte guatémaltèque. Ceci étant, le gain de distance n'est pas majeur - 30 milles seulement - et le risque important, car si le Tehuantepecker se réveille, vous êtes alors trop loin des côtes pour s'y abriter. Par ailleurs, à cette distance du littoral, la mer a eut tout le loisir de se former et les vagues d'atteindre leur taille maximale.
L'autre tactique, appelée <un pied sur la plage>, consiste comme son nom l'indique à suivre la côte de très près (à un demi ou un quart de mille de la plage), de manière à minimiser la taille des vagues et si tout tourne mal, de tout simplement ancrer, les fonds étant sableux et peu profonds -10 mètres. Cette dernière solution s'accorde parfaitement avec nos intentions de surfer toute vague roulante, avant de passer l'isthme.

Modélisation du passage du Tehuantepecker (1) Modélisation du passage du Tehuantepecker, le 03 mai 2011 à 16 h : Les vents soufflent dans le golfe de Mexique et sont dans l'axe de l'isthme. Photo © D.R. (magicseaweed) Reste à trouver la bonne fenêtre météo pour jouer à ce petit jeu. Pour cela il faut regarder les conditions atmosphériques au dessus du Texas et du golfe du Mexique, car les vents qui donnent lieu aux Tehuantepeckers sont causés par les anticyclones, lorsqu'ils sont situés sur cette zone. Les conditions étant peu changeantes à cette période, les modèles de magicseaweed.com ou passageweather.com sont aussi de bonnes sources d'informations. Ils ont aussi l'avantage d'être très faciles à manier.

Salina Cruz Le port industriel de Salina Cruz, aux portes du Golfe : à droite, les antennes téléphoniques qui nous permettent de rester loin des fumées du port. Photo © Amélie Padioleau Encore faut-il avoir une connexion internet... Et là, je dois dire que la connexion 3G que nous avons à bord depuis trois ans a fortement été appréciée. Inutile de rentrer au port, un petit passage devant une antenne et l'affaire étant dans le sac. Et question repérage d'antennes téléphoniques, nous sommes devenus des pros... presqu'un sixième sens.

Ainsi nous avons pu confirmer que notre fenêtre restait ouverte tout au long de nos mouillages le long de la côte, nous offrant le luxe de prolonger certains, sans avoir craindre que le monstre nous sauter dessus une fois lancés.


L'anti-héroïsme à toute épreuve
Modélisation du passage du Tehuantepecker (2) Modélisation du passage du Tehuantepecker, le 03 mai 2011 à 22 h : les vents passent au-dessus de l'isthme du Tehuantepec. Photo © D.R. (magicseaweed) Le début de notre traversée officielle fut marqué par le passage devant la dizaine de paquebots ancrés au large de Salina Cruz, ce port industriel qui peut se vanter de prendre force 8, environ 140 jours par an ! Nous voilà engagés pour deux jours et demi de traversée avec pour destination, Puerto Madero ou Puerto Chiapas - cela dépend des cartes -, le dernier port de la côte mexicaine où nous avons prévu d'accomplir nos formalités de départ.

Très vite, les grandes falaises du Oaxaca tombent jusqu'à ce niveau quasi-submersible. Du vent, nous en aurons d'abord un peu, puis plus ... Nous zigzaguons le long de la côte, dans l'espoir de trouver un peu plus de tenue dans nos voiles. Tous les jours à midi, le vent se meurt pour repartir à la tombée de la nuit. La côte n'est plus alors que ce filet de terre sur l'horizon.

Abords de Salina Cruz Plus nous approchons de l'isthme, aux abords de Salina Cruz, plus la côte devient sableuse. Sur cette photo, on peut apercevoir Patience longeant la côte. Photo © Amélie Padioleau Plus que 20 milles nous séparent maintenant de Puerto Madero. De toute évidence, rien ne saurait plus nous arriver... Quand notre moteur s'arrête. <Ah, ah, la bonne blague.>
Car bien sûr, il n'y maintenant plus de vent. Pour une traversée anti-héroïque, voici le comble du comble.
Il faut dire que cela fait un bail que nous n'avons pas rempli ce tank et que notre jauge ne fonctionne plus depuis belle lurette.

Mais nous ne sommes pas si mauvais, car nous avons un bidon d'urgence de 4 litres. Reste que même avec cette petite resucée, notre Goose refuse de ronfler de son doux son mécanique. Certainement une bulle d'air qui s'est coincée dans le système, concluons-nous avec assurance. Et nous voilà à purger les tuyaux, persuadés que nous allons régler cette affaire en un rien de temps.
Rien n'y fait. Les heures passent et nous nous perdons dans notre propre logique de réparation. Il est tard, la nuit est tombée. Le vent nous permet de gagner un mille par heure. L'enfer.

En attendant le monstre Stoïques à l'entrée du port, ces cargos semblent ignorer que le monstre "Tehuantepecker" n'est pas loin. Photo © Amélie Padioleau Il est bien tard quand les lumières du port de Puerto Madero commencent à briller sur l'horizon. Hélas, le vent est trop faible pour que l'on reste manoeuvrable. Nous essayons d'appeler Patience sur la VHF, sans succès...

Quand tout d'un coup, leur voix surgit au milieu des grésillements de la radio : <On vient vous chercher !>
Jamais je n'aurais cru qu'une annexe jaune pétant des années 70, avec trois trous dedans, puisse tirer notre Goose de huit tonnes, mais si ! Nommée "Seahorse" pour l'occasion, cette petite princesse des mers toute de PVC vêtue est devenue notre nouvelle divinité. Désormais, c'est à elle que nous remettons nos offrandes... Le géant peut retourner dans sa caverne !

Modélisation du passage du Tehuantepecker (4) Modélisation du passage du Tehuantepecker, le 04 mai 2011 à 16h : 10 heures après, la mer est toujours très agitée et l'on peut suivre l'extension du Tehuantepecker. Photo © D.R. (magicseaweed)

En complément

  1. jakob en action 28/07/2011 - 00:04 Quatre ans sur un voilier au Mexique, entre mer et désert (12) A la découverte des spots de surf les plus secrets du globe ! Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans, qui avons élu domicile à bord de Blue Goose, un Ericson 38. Mark et moi avons quitté Los Angeles voici quatre ans, avec l'envie de descendre vers le Sud - et d'apprendre au fil de l'eau. Si au Nord du Mexique, nous avons surtout rencontré des marins retraités américains, depuis que nous sommes au Sud, nous sommes entourés par des équipages jeunes arborant tous des planches de surf ! Et, avec eux, nous sommes allés explorer les spots les plus secrets du globe !
  2. a eacute;rien 26/05/2011 - 05:12 Deux ans sur un voilier au Mexique, entre désert et mer (11) Rencontre avec La Loupiote, l’incroyable bateau-scène et ses acrobates Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici maintenant quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. En escale à Puerto Vallarta pour réparer notre gréement, nous rencontrons par chance le petit cirque flottant de la Loupiote. Portrait de ces acrobates au long-cours.
  3. mouillage  agrave; isabela 15/05/2011 - 03:29 Deux ans sur un voilier au Mexique, entre désert et mer (10) Isabela, l’île mexicaine aux 13000 oiseaux Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, il y a maintenant quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Après avoir passé l'été et l'hiver 2010 à explorer la mer de Cortez, nous avons décidé de mettre cap au Sud et de rejoindre l'Amérique Centrale. Première escale : l'incroyable île d'Isabela, une réserve ornithologique accessible uniquement à la voile.