Actualité à la Hune

Quatre ans sur un voilier au Mexique, entre mer et désert (14)

Le projet fou du Capitaine Zatara !

Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans, qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds. Nous avons quitté Los Angeles il y a 4 ans, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Nous voilà désormais quille à l'air, sur le chantier du port de San Juan del Sur, au Nicaragua... À nos côtés, des barques de pirates colombiens réquisitionnées par l'armée, des catamarans qui ne savent plus flotter, des yachts à moteur dernier cri totalement rouillés et, au milieu de tout cela, toutes ses côtes à l'air, le bateau du Capitaine Zatara !

  • Note :

    5 votes
  • 2 commentaire(s)
  • 7698 consultation(s)
  • Publié le : 01/10/2011 - 00:02

San Juan del Sur La plage de San Juan del Sur, au Nicaragua... Photo © D.R. (Capitaine Zatara) Imaginez une baie tropicale d'un kilomètre de large à la frontière du Costa Rica, entourée par des coteaux verts, exubérants et peuplés de singes hurleurs, le tout surplombé d'une statue de Jésus à faire sourire les Brésiliens. Ajoutez à cela quelques mouillages de pêcheurs, quatre voiliers à l'ancre et une zone portuaire se résumant à un grand hangar, un terrain vague et une grue et vous y êtes.

Chantier de San Juan del Sur A quelques mètres de notre 38 pieds, sur le terre-plein du chantier de San Juan del Sur, le Capitaine Zatara reconstruit intégralement sa Bonnie Lassie. Photo © D.R. (Capitaine Zatara) Vous êtes à San Juan del Sur, terre de surfeurs, avec ses paillotes sur la plage, son église et ses cinq rues goudronnées. Tout comme nous. Notre bateau à peine sorti de l'eau tient en l'air au moyen de quelques bouts de bois providentiels.

Nous sommes là en train de compter le nombre de cloques osmotiques qu'il va vous falloir ouvrir, quand surgit derrière nous le Capitaine Zatara, un perroquet amazone vert et bleu sur l'épaule, de grands yeux bleus, un bandana sur la tête, une longue barbe poivre et sel dans laquelle pend une petite figurine sculptée dans de l'os, véritable neksuke japonais. Johnny Depp peut aller ranger ses falbalas et fanfreluches : le vrai pirate du 21e siècle est là, devant nous, dans ses contrefaçons chinoises de "Crocs", le ventre bedonnant ! <Nous sommes voisins>, nous explique-t-il avec une voix étonnamment douce. Nous balayons alors le chantier du regard pour découvrir, éberlués, l'ossature en bois d'un voilier colossal.

Capitaine Zatara Voici donc le Cap'tain Zatara et son perroquet Ron, sur la plage de San Juan del Sur (Nicaragua) ! Photo © Mark Meadows Dans ce genre de situation, on ne sait jamais par quel bout commencer. S'agit-il d'un illuminé qui n'a jamais quitté terre et s'amuse avec une maquette géante ? Qu'est-ce qui peut bien pouvoir décider quelqu'un à se lancer ainsi, dans l'entière reconstruction d'un clipper du temps des boucaniers, au Nicaragua ? Est-il inconscient ? Riche ? Brillant ? Dans tous les cas, l'homme est intriguant... Et ce que j'ignore encore, c'est que mieux je le connaîtrai, plus j'en serai curieuse.

Né dans le Kentucky, ce sculpteur, mormon pratiquant, parti évangéliser les Philippines dès l'âge de 19 ans, semble avoir fait tous les métiers du monde, de <Mac Gyver médecin> pour les forces spéciales américaines en Serbie, en Thaïlande et au Vietnam à éleveur de poulets dans l'état de Washington. Ses histoires feraient baver les scénaristes hollywoodiens. Même le basculement dans sa nouvelle vie de marin fut marquée par le sceau de l'héroïsme : un accident de parachute en Irak qui lui brisera le dos, mettant fin à sa carrière militaire. Ceci étant et malgré les apparences, Capitaine Zatara s'avère (curieusement) l'une des personnes les plus sincères que j'aie rencontrées depuis quelques années. Aussi, voici son histoire.


Tempête sauvage et bateau fantôme

Bonnie Lassie, ex Petra Voici à quoi Bonnie Lassie (ex "Petra") ressemblait avant d'être littéralement désossée. Ses dimensions : 17 mètres de long, 4,1 m de large et un tirant d'eau de 2,3 m. Photo © D.R. (Capitaine Zatara) Nous sommes en 2006.
Capitaine Zatara est à la roue de ce magnifique ketch en bois à quille longue de 17 mètres, avec son pont en teck et son intérieur acajou. Sur le pont, sa femme et sa belle-fille, aux anges et prêtes pour l'aventure. Ses rêves d'enfant, sa passion pour l'architecture navale historique, sa soif d'aventure, tout a enfin concordé pour conduire à ce magnifique jour sur la rivière de Pudget Sound (Etat de Washington). Dans quelques semaines, l'équipage mettra cap au Sud, direction : les tropiques.

Malheureusement, quatre jours après leur départ, sa femme Katie est mal en point. Le mal de mer dont elle espérait pouvoir se défaire en deux jours est plus coriace que prévu. La situation empire et le Capitaine Zatara préfère mettre le cap sur le port le plus proche, Crescent City (Californie) distant d'environ 125 milles.
Mais soudain, l'horizon tourne au noir. Une tempête qu'aucun fax météo n'a anticipée fond sur eux. Le vent ne tarde pas à monter. Bientôt, ce sont 70 noeuds qui sifflent entre les barres de flèches. Une vraie bataille s'engage. Toutes voiles affalées, le bateau est difficile à maîtriser. Des vagues de près de 20 mètres l'entraînent, du haut de leur crête, dans des descentes infernales. Malgré son lourd déplacement, le ketch les dévale à plus de 14 noeuds et toute la carlingue tremble. Ces montagnes russes ne seront toutefois pas les plus traîtresses. Les déferlantes de côté, pour être plus petites, sont bien plus cruelles et couchent Bonnie Lassie, mâts sur l'eau, à plus de sept reprises par heure.

Jeu de patience Les dernières pièces originales de Bonnie Lassie sont en train d'être retirées. Ne reste maintenant d'original que la quille, sur laquelle repose le bateau. Photo © Amélie Padioleau Heureusement, Crescent City n'est maintenant plus qu'à quelques milles. Hélas, à son approche, la situation se complique encore : impossible de repérer les balises car les vagues sont trop hautes, le bateau n'est pas assez manoeuvrable et la côte dangereusement proche.
Il leur faut retourner au large. Douloureuse décision pour tout l'équipage. Ils contactent alors les gardes côtes pour essayer d'avoir une meilleure idée de leur position par rapport à la tempête et définir une stratégie. <Vous êtes au centre>, leur répondront les gardes-côtes, quelques heures plus tard. <Avez-vous besoin d'assistance? - Non merci.> Confiant, le Capitaine pense pouvoir s'en sortir.

Mais quelques heures plus tard, il change d'avis. Tout autour, c'est le chaos des affaires éjectées des placards et Katie commence à sentir de la fumée en provenance du panneau électrique. Impossible pour le Capitaine de chasser de son esprit que deux semaines auparavant, un bateau a brûlé jusqu'à la ligne de flottaison, en 30 minutes à peine. Mais survivront-ils dans une annexe de sauvetage par un temps pareil ? La réponse est toute trouvée. Il rappelle les gardes côtes et leur demande une escorte.

Vitraux intérieurs Un nouveau modèle pour les futurs vitraux intérieurs ? Tête de mort, quand tu nous tiens... Photo © D.R. (Capitaine Zatara) Il leur faudra 40 minutes pour arriver sur la zone et à ce point, quatre de leurs hommes sont déjà trop malades pour être opérationnels. <Une tempête de cette intensité, c'est du jamais vu depuis 17 ans>, leur diront-ils après. Ils se placent tant bien que mal à l'arrière de Bonnie Lassie et essaient de tenir position.
Mais la situation est claire : en cas d'accident, il n'y aura pas de sauvetage. <Mettre un nageur dans l'eau serait le tuer>, explique le garde-côte sur la VHF, navré.
La téméraire petite Sarah, 11 ans, fait le relais permanent entre les gardes-côtes et ses parents restés sur le pont, grâce au contact VHF établi entre les deux bateaux. Une ancre flottante est lancée et réceptionnée ; une fois celle-ci déployée, Bonnie Lassie va moins vite, mais continue de se faire coucher par les déferlantes.

A un moment, les gardes-côtes croient les perdre définitivement quand une vague de la taille de leur mât les engloutit littéralement. Mais à chaque fois, tel un bateau fantôme revenu des profondeurs abyssales, Bonnie Lassie ressurgit de l'écume.
Étonnamment, de ces 28 heures d'enfer, tout le monde sortira indemne, même le perroquet ! Si le bateau est clairement sans dessus dessous après tant de déferlantes (portes des placards arrachées, affaires trempées), si leur génois de 120 est littéralement déchiré et la manille de la sous-barbe arrachée, aucune fuite ni aucun autre dommage apparent n'est alors constaté. Le Capitaine Zatara n'est pas peu fier de son bateau de pirate ! Quelques jours plus tard, l'équipage reprend la mer.


Sous le pont fantôme Vue de dessous du pont arrière, la future chambre du Capitaine ! Photo © D.R. (Capitaine Zatara) Petites bêtes qui montent
Un an après, le rêve du Capitaine Zatara est devenu réalité. Bonnie Lassie est ancrée à Huatulco, au Sud d'Acapulco (Mexique), dans un environnement on ne peut plus tropical. Notre marin est en train de nettoyer sa coque dans une eau transparente, quand il pousse un cri d'horreur : il vient de découvrir la présence de vers marins au niveau de la ligne de flottaison. Une petite enquête permettra d'identifier déjà quelques fuites. Il faut lui trouver une place au sec et rapidement.

Belle symétrie Vous pouvez ici constater la symétrie entre les courbes du tronc d'arbre sur la gauche et celles du modèle, sur la droite. Deux couples ont été taillés dans cette pièce. Photo © D.R. (Capitaine Zatara) C'est ainsi que Bonnie Lassie arrive sur ce chantier nicaraguayen de San Juan del Sur, seul port avec des gérants assez téméraires pour risquer de lever ce monstre de la mer, gorgé d'eau.

Capitaine Zatara se met à peler le cèdre jaune d'Alaska qui recouvre son bateau. Mais à chaque côte (ou <couple>) mise à nue, c'est une côte fêlée qu'il découvre.

Plus il retire de pans de bois, plus il réalise l'étendue du désastre. Grosso modo, son bateau est en aussi mauvais état que lui après son accident de parachute. La tempête californienne a visiblement été beaucoup plus rude pour la structure de son bateau qu'il ne se l'était imaginé.

Rénovation intégrale Sur cette photo, le tableau arrière de Bonnie Lassie a déjà été reculé et les 128 couples remplacés. Photo © D.R. (Capitaine Zatara) Que faire ? Réparer tous les couples et repartir ? Mais avec du bois aussi bon marché qu'au Nicaragua, cela ne vaut-il pas le coup de toutes les remplacer en les fortifiant ?
Pour ce fils de charpentier passionné d'architecture navale, la tentation de reconstruire son propre navire est trop forte. Déjà défilent dans sa tête tous les modèles de clippers décrits par Howard Chapelle, celui de Virginie en tête. Ramener Bonnie Lassie à son modèle historique, il en rêve depuis qu'il en a fait l'acquisition. Trois évolutions le démangent particulièrement. A commencer par descendre la ligne de flottaison qui, pour une raison inconnue, est trop haute et créée une succion à l'arrière du bateau qui le ralentit. Pour cela, il lui faut reculer le tableau arrière d'un bon mètre. Deuxièmement, passer du ketch au modèle goélette, en retaillant de nouveaux mâts et en les déplaçant vers l'avant. <L'équilibre entre les deux voiles serait alors bien meilleur>, argumente-t-il. Enfin, retourner à un jeu de voiles auriques.

Rêve sur plan Le rêve sur plan du Capitaine Zatara : un vrai bateau de pirate. Photo © D.R. (Capitaine Zatara) Il lui faudra une semaine pour se décider mais clairement, il ne peut pas passer à côté de son bateau de pirate, deuxième version, plus aboutie ! L'occasion est trop belle. Profitant d'une main d'oeuvre nicaraguayenne bon marché, il se lance. Très vite, c'est en pleine jungle qu'on le retrouver, à débusquer des lauriers dont la courbure naturelle épouse celle de son bateau. Les 128 couples de sa charpente brisée sont ainsi remplacés.

Pour financer son projet de reconstruction, les mains de Katie sont de l'or. Masseuse professionnelle, elle ouvre rapidement un SPA en ville. Capitaine Zatara, ses perroquets sur l'épaule, en assure l'accueil, mais pas seulement. L'homme a plus d'un tour dans sa poche : il fabrique des savons naturels, repère les meilleurs chocolats gourmets du pays et confectionne son propre "Nutella" maison, sculpte à la demande des petits objets en bois.
Et dès que la boutique est vide, il retourne à son rêve sur plan, griffonne encore les lignes de son bateau aux crayons de couleur, s'amuse toujours à changer son plan de poulies, dessiner les vitraux intérieurs ornés de têtes de mort qui habilleront sa nouvelle cabine, lancer une recherche internet pour dénicher de nouveaux motifs ornementaux qu'il sculptera dans les bois du pont inférieur.

Les mains dans le cambouis Cap'tain Zatara, les mains dans le cambouis. Certaines mauvaises langues disent qu'il ne terminera jamais son voilier... Photo © D.R. (Capitaine Zatara) Tout le monde en ville, le prend bien sûr pour un fou. Les mauvaises langues ironisent sur le fait qu'il lui aurait coûté bien moins cher d'acheter un bateau neuf et chuchotent qu'il ne le finira jamais. Mais le monde imaginaire et fantastique des pirates dans lequel Capitaine Zatara se nourrit est-il nécessairement un frein à la réalisation de son projet ? Rêver serait-il antinomique de toute forme d'action ? Seul moyen de le savoir : vous coiffer de votre tricorne et vous rendre à San Juan del Sur. D'ici quelques années, vous aurez la réponse !

Ajoutez votre commentaire

Connectez-vous pour publier un commentaire.

Vous êtes abonné(e) ou vous avez déjà posté un commentaire identifiez-vous :

Mot de passe oublié ?

Pas encore inscrit ? Créez votre pass voilesetvoiliers.com
(indispensable pour poster un commentaire, faire un achat dans la boutique, déposer une annonce...)

Vos commentaires

    • Magnifique portrait, comme nous aimerions en voir plus... dans le magazine papier !

      Ajouté par aguirre le 01/10/2011 - 10:31
    • viens donc voir ce que l on fait dans les marais de guerande parmi les tas de sel 22 metres en lamelle et tout dehors meme les bretons tourangeaux le font il en reste de's vraix

      Ajouté par leniphen le 01/10/2011 - 19:51

En complément

  1. a la conqu ecirc;te du tehuantepec 26/08/2011 - 05:32 Quatre ans sur un voilier au Mexique, entre mer et désert (13) Le Tehuantepecker, la petite terreur de l'Amérique centrale Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans, qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, Blue Goose. Nous avons quitté Los Angeles il y a 4 ans, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. Depuis quelques mois, nous avons décidé de mettre cap sur l'Amérique centrale et nous voilà maintenant aux portes du golfe de Tehuantepec, l'un des passages les plus délicats de cette descente. Il arrive parfois, quand un certain nombre de paramètres sont réunis, que les vents venant du Golfe du Mexique s'y engouffrent violemment avant de se changer en quelques minutes en véritable tempête...
  2. jakob en action 28/07/2011 - 00:04 Quatre ans sur un voilier au Mexique, entre mer et désert (12) A la découverte des spots de surf les plus secrets du globe ! Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans, qui avons élu domicile à bord de Blue Goose, un Ericson 38. Mark et moi avons quitté Los Angeles voici quatre ans, avec l'envie de descendre vers le Sud - et d'apprendre au fil de l'eau. Si au Nord du Mexique, nous avons surtout rencontré des marins retraités américains, depuis que nous sommes au Sud, nous sommes entourés par des équipages jeunes arborant tous des planches de surf ! Et, avec eux, nous sommes allés explorer les spots les plus secrets du globe !
  3. a eacute;rien 26/05/2011 - 05:12 Deux ans sur un voilier au Mexique, entre désert et mer (11) Rencontre avec La Loupiote, l’incroyable bateau-scène et ses acrobates Nous sommes un couple franco-américain de 34 et 42 ans qui avons élu domicile dans un voilier de 38 pieds, voici maintenant quatre ans. Nous avons quitté Los Angeles, avec l'envie de vivre une expérience à deux et l'assurance de pouvoir apprendre au fil de l'eau. En escale à Puerto Vallarta pour réparer notre gréement, nous rencontrons par chance le petit cirque flottant de la Loupiote. Portrait de ces acrobates au long-cours.